SILENT HILL

Ce scenario a été joué/improvisé en solo (sans MJ ni autre joueur) avec les règle du jeu de rôle Sombre de Johan Scipion (https://terresetranges.net/sombre.html).
Il a pour cadre l'univers du jeu vidéo Silent Hill tel qu'il a été adapté pour le jeu de rôle par Rémy Broknpxl et qu'on trouve sur la page Facebook dédiée (https://www.facebook.com/groups/SilentHillJDRGroupe/).
Et enfin, last but not least, il prend pour point de départ un texte d'Anton Vandenberg disponible (avec plusieurs autres) sur la page Facebook de l'auteur (https://www.facebook.com/profile.php?id=100013758042627).

XxXxX

« À l’étage au-dessus, il y a ce mec à la fenêtre qui gueule comme un veau.
Toujours le même mot, aboyé presque sans discontinuer.
Toujours le même mot, dans une langue gutturale que je ne connais pas.
Il est comme en transe, et sa voix, sa voix de bête, occupe tout l’espace.
Je me dis que les flics vont finir par venir le ramasser.
En attendant, je décide d’utiliser ma chaîne hi-fi pour couvrir le bordel.
Je choisis le CD Catholic priests fuck children, de Grey Wolves – et je pousse le volume à fond, bien entendu.
Mais le Power Electronics anglais n’a pas l’air de plaire à mon voisin du dessus.
En tout cas, je sais pas comment il se démerde, mais il a dû faire une espèce de salto, comme Jackie Chan, et il vient défoncer la fenêtre de ma piaule avec ses pieds, pour se recevoir sur le sol en exécutant un roulé-boulé parfait.
Mais ce n’est pas Jackie Chan.
Pas du tout.
Le mec fait presque deux mètres de haut, il a la gueule de travers, ravagée de cicatrices, et il a des traces de piquouze et des plaies suppurantes partout sur son torse nu.
Et, surtout, il a une mâchoire anormale, genre prognathe, mais en pire.
Je me dis qu’il va me bouffer.
Je me rue vers la porte, lui sur les talons, et je la claque derrière moi.
Un nouveau hurlement ; un nouveau mot : surpris, je me retourne.
Pour m’apercevoir que la mâchoire du type est restée coincée dans la porte.
Mais je m’en fous. Je suis passé à autre chose, et j’ai déjà d’autres problèmes.
Parce que je me retrouve dans une pièce que je n’ai jamais vue.
C’est comme une espèce de cuisine de réfectoire, immense.
D’énormes cuves en inox sont posées sur des plaques de cuisson.
Avec des trucs qui mijotent dedans.
Je m’en approche, tout en pressentant que je ne devrais pas faire ça.
Et je découvre avec horreur que dans les cuves.
Que dans les cuves il y a des animaux.
Des animaux entiers.
Lapins, agneaux, cochonnets, veaux.
Ils sont en train de cuire.
Et ils sont vivants. »

Et tout ça n'est qu'un horrible cauchemar ! Car ce n'est pas mon appartement ! Ce n'est pas mon immeuble ! Ce n'est pas ma ville ! Ce n'est pas moi !
Je m'appelle Damon Haze, j'ai 36 ans et je suis psychologue. J'ai été appelé par une famille de Silent Hill pour examiner leur fils de 19 ans, Anton, qui souffre de cauchemars récurrents. Et c'est son cauchemar à lui. Ce n'est pas le mien ! Mais comment je me suis retrouvé là-dedans ? Car ce n'est pas un simple cauchemar. Je le sens bien. Ce n'est pas seulement mon imagination ou mon cerveau qui profite du sommeil pour organiser les informations recueillies dans la journée. Je ne fais pas que ressasser, en m'y projetant, ce que m'ont raconté Anton et sa famille. Je suis réellement dans cette appartement. Et c'est animaux sont vraiment dans ces cuves. Ce n'est pas un rêve. C'est un cauchemar. Et je sens une présence derrière moi. Ce type à la mâchoire énorme et aux plaies pourries. Il est là et il me fixe. Je tente de faire basculer un des cuves pour l'ébouillanter mais impossible de la faire bouger. Elle est trop lourde. Et le type approche. La fenêtre ! Si je l’atteins, je pourrais peut-être fuir par l'escalier de secours.
Je cours aussi vite que je peux. Lui, il marche, d'un pas rapide certes, mais cela lui suffit pour me rattraper. Il me saisit à l'épaule qu'il manque de me broyer et me maintient là, contraint à l'immobilité. Et il se remet à hurler ce mot que je ne comprends pas. Nakheehona !! Son haleine est dégueulasse. Une sirène retentit...

Et tout change autour de moi. Les murs se couvrent soudain de rouille. Le sol est recouvert de plaques de ferrailles maladroitement soudées ou vissées les unes aux autres. Le plafond fait place à une gigantesque grille donnant sur un ciel noir, sans étoile, rien ! Et le type s'est figé. Il ne bouge plus mais je suis toujours coincé par sa poigne de fer, elle aussi. En me tortillant dans tous les sens, j'arrive quand même à m'extirper de là.

Nakheehona... Anton sait-il ce que ça veut dire ? Voudrait-il me le dire ? Et même s'il le voulait, est-il en capacité de le faire ? D'une manière où d'une autre il m'a projeté dans son rêve. L'a-t-il fait exprès ? A-t-il voulu me montrer ou me tuer ? Il ne serait pas le premier à souhaiter la mort de son thérapeute. Et il ne serait pas le premier à souhaiter la mienne. Mes patients me payent pour que je les mettes face à la merde qui pourrit leur âme et leur vie. Je dois les emmener à regarder cette merde en face et à parvenir à l'exprimer par des mots pour les en purger. C'est pour ça qu'ils me payent. Mais quand je le fais, souvent, ils ne sont pas vraiment ravis de ce qu'ils voient et m'en tiennent pour responsable. Mais c'est leur merde à eux. Je ne suis qu'un miroir. Un miroir de l'âme qui leur renvoie leur propre merde... pour les en purger, les purifier. Je suis... un Saint ?
Mais ai-je vraiment le temps pour ce genre de considérations ? Si je veux pouvoir demander des compte à Anton, je dois d'abord sortir d'ici. Mais comment sortir d'un cauchemar qui n'est pas le mien. Me réveiller sera-t-il suffisant ? Dois-je tenir dans cet étrange environnement jusqu'à ce que mon réveil sonne et me sorte de là ? Qu'est-ce qui peut me tomber dessus d'ici là ? Comment me réveiller... de l'intérieur ?

La chute ! Ça a un nom, cette sensation qu'on a, en dormant,de tomber pour finalement se réveiller bien au chaud dans son lit. La chute me sortira-t-elle de là ? Je suis dans un rêve, un cauchemar, ça se tente...

Je m'approche de la fenêtre, et me laisse tomber dans le vide...

Et je me réveille en sursaut dans ma chambre d'hôtel. Par la fenêtre, je vois le ciel étoilé baignant Toluca Lake. Je respire un grand coup. Tout va bien. Je palpe mon épaule. Je ne sens rien. Tout va bien.

Après un solide petit-déjeuner et plus de café que d'habitude, je me rends chez Anton. Son père m'accueille rapidement. Il est pressé, il part au travail. Sa mère a les traits tirés. Je devine qu'elle a passé une mauvaise nuit. Elle me tend une note rédigée par Anton. L'écriture est soignée. Cela laisse penser qu'il a pris son temps, qu'il savait ce qu'il faisait, qu'il n'était en proie à aucun délire. Il évoque un lieu où je ne dois pas aller. Il parle des animaux vivants dans les cuves mais ne fait aucune allusion à l'homme scarifié. Et il signe E. no-sense.

E. no-sens... Innocence. C'est plutôt téléphoné mais cela a du sens justement. Anton se croit-il innocent et injustement persécuté par ses cauchemars ? Ou culpabilise-t-il de quelque chose ? Et pourquoi évoquer ce cauchemar en parlant des animaux mais pas de cet homme monstrueux ? En tout cas, il sait ! Il sait de quoi j'ai rêvé cette nuit. Est-il responsable de mon cauchemar ? Et s'il avait vraiment tenté de me tuer dans mon rêve en m'envoyant ce type ? Et s'il culpabilisait de cela ? Mais pourquoi ce mot ? Pourquoi ne pas tout simplement me le dire lors d'un entretien ? Et quel est ce lieu où il ne veut pas que je me rende ? Autant le lui demander, tout simplement.

Sa pratique de la thérapie était peu orthodoxe, il le savait mais il aimait il aurait pu recevoir ses patients dans un cabinet, avoir un divan et faire semblant d'écouter. mais il aimait se déplacer et il aimait aussi procéder à ces entretiens chez ses patients ou dans un lieu qui leur était familier. cela en disait parfois autant sinon plus que ce qu'ils pouvaient dire, surtout lors des premiers rendez-vous?
Pour Anton, il n'avait pour l'instant vu que le salon et la salle à manger de cette maison des plus classiques de ce quartier résidentiel de Silent Hill. il avait eu l'impression d'évoluer dans une photo publicitaire pour un magasin de meubles, une agence immobilière, le rêve américain. Les cauchemars d'Anton pouvaient provenir d'un rejet de ce style de vie uniformisé. une crise d'ado qui se prolongeait, une construction identitaire en opposition avec le modèle parental sur laquelle se serait greffé un fort sentiment de culpabilité issu d'un amour sincère pour ses parents et de la conscience de dépendre d'eux au niveau matériel. C'était là ses pistes de départ. Mais, après le rêve de cette nuit, d'autres hypothèses étaient venues se greffer à ses premières impressions et il voulait les confronter au réactions d'Anton.
Haze ne pensait pas vraiment que ce gamin ait réellement pu chercher à le tuer en le projetant dans ce cauchemar mais c'est pourtant ce qu'il ressentait et il voulait, d'une certaine façon, lui rendre la monnaie de sa pièce. Aussi, il n'allait pas le ménager.
Anton ne daigna pas descendre de sa chambre. Haze en était assez satisfait, il voulait voir cette chambre justement. Sa mère l'introduisit dans la pièce. Les volets étaient ouverts. Haze s'attendait pourtant à entrer dans une caverne sombre. Anton était toujours dans son lit mais paraissait bien réveillé. Pourtant, il affichait des traits tirés.

« Bien dormi ? »

Anton secoua négativement la tête. Quelque part, c'était bon signe. Au moins, il ne mentait pas et peut-être serait-il coopératif. Un instant, Haze se demanda s'il n'allait pas y aller plus en douceur mais décida de procéder comme il l'avait prévu. présumant que l'homme à la mâchoire prognathe était une projection d'Anton et de son agressivité ressentie contre lui, Haze « attaqua » en lui demandant comment s'était passée son opération des dents et à quelle âge il l'avait subie. Avait-il beaucoup souffert ?
Anton n'eut pas l'air plus surpris que cela de cette entré en matière. Et non, cette opération ne s'était pas bien passée. En tout cas, elle lui avait effectivement laissé un souvenir douloureux. Il avait cinq ans. Il n'était pas capable d'expliquer de quoi il souffrait à l'époque mais c'était visiblement quelque chose d'assez grave effectivement, suffisamment pour nécessiter une intervention chirurgicale. Il ne se rappelait plus bien mais il y avait eu des complications et il avait eu très mal, oui.
Haze nota quelque part que cela avait certainement beaucoup inquiété ses parents. Anton avait-il perçu leur anxiété et s'en était-il senti coupable ? Se sentait-il toujours coupable d'ailleurs ?

Haze resta silencieux un petit moment et regarda les posters de sportifs aux murs. Anton était lui aussi plutôt bien bâti malgré son air fatigué. Pourtant, il le savait, il ne pratiquait aucun sport alors qu'il avait clairement les qualités physiques qui lui auraient permis de briller dans une équipe. Pourquoi ?
Anton produisit une réponse un peu embarrassée. Il évoqua notamment la promiscuité des vestiaires qui le mettait mal à l'aise mais Haze comprit qu'il y avait autre chose. Anton avait-il autre chose à cacher ? Comme, par exemple, les marques de sa culpabilité ? Il était peu probable que le jeune homme culpabilise encore de cette opération des dents. Mais il était par contre très probable qu'il ait une très forte tendance à la culpabilité et que des événements récents l'ait réactivée. Mais, de quoi un jeune homme comme Anton pourrait-il se sentir coupable ? Il était assez logique pour Haze que soit Anton avait fait quelque dont il se sentait coupable, soit on lui avait fait quelque chose...
Haze pensa à l'automutilation. Si Anton s'automutilait parce qu'il se sentait coupable, cela expliquerait qu'il fuit les vestiaires. Ou alors, on le harcèle et il veut en cacher les marques. Quoi qu'il en soit, Anton avait récemment vécu quelque chose de traumatisant. Là, il eut envie de renoncer à sa stratégie « agressive ». Pourtant, il n'y avait peut-être pas de temps à perdre car Anton ou quelqu'un d'autre état peut-être en danger.
Haze se sentit tout d'un coup pris d'un élan de compassion pour le jeune homme. Il était clair maintenant que l'homme du cauchemar était une projection. Sa mâchoire rappelait cette opération douloureuse. Et c'était ces scarifications, ces plaies, qui lui avaient fait penser à l'automutilation. Maintenant, il pouvait aussi s'agir de blessures infligées. Mais par qui ? Haze se radoucit mais persista pourtant dans sa volonté de ne pas y aller par quatre chemins. D'une certaine façon, pour son bien, Anton avait besoin d'être quelque peu secoué. Ainsi, il serait forcé de réagir et Haze aurait encore du matériel à analyser à défaut d'avoir des réponses claires et satisfaisantes.

« Qui t'a fait ça ? »

Et Anton ouvrit de grands yeux étonnés mais ne nia rien. Haze reposa sa question. Anton semblait chercher ses mots. Haze sentait qu'il voulait parler mais quelque chose le retenait. Il fallait le mettre en confiance.

« Je ne suis pas un magicien, tu sais. Je ne suis pas le Professeur Xavier. Je ne lis pas dans les esprits. Je suis psy et j'ai fait des études qui me permettent d'interpréter certains mots et gestes prononcés par mes patients. Je ne peu travailler qu'à partir de ce qu'on me livre. Si tu ne me dis rien, je ne peux pas travailler, je ne peux pas t'aider. Mon job, c'est de te permettre de dire les choses justement. Ensuite, je peux t'aider à les interpréter, à les comprendre et à trouver des moyens d'agir qui te permettent de te sentir mieux. »

Anton parut soudain soulagé. Haze sourit, espérant que le jeune homme ne tarderait pas à lui lâcher le morceau.
Et Anton ouvrit les vannes. On lui avait effectivement fait quelque chose. Et ce « on », c'était les membres de l'Ordre. Anton expliqua avoir été abordé par une femme, une certaine Dahlia. Elle l'avait convaincu de participer à une de leurs réunions religieuses. Anton était curieux. Haze comprit que, volontairement ou non, cette Dahlia avait fait vibrer cette corde sensible chez lui qu'était son sentiment de culpabilité. Aussi, il accepta de la suivre et de participer à une première réunion. Puis, à d'autres. Et Haze comprit comment les choses s'étaient progressivement enchaînées, comment sous la pression du groupe et de sa propre culpabilité Anton avait accepté d'être de plus en plus partie prenante dans des cérémonies de plus en plus étranges et de moins en moins... innocentes.
Concrètement, Anton était tombé sous la coupe d'une secte adorant une version déformée de Dieu lors de cérémonies exigeant des sévices de plus en plus sanglants. Quelle serait l'ultime jusqu'où ces gens étaient-ils prêts à aller ? Et jusqu'où Anton comptait-il aller, lui ? Pour autant, cela n'expliquait pas ce rêve. A moins, qu'il ne s'agisse d'un de ces très rares phénomènes de contagion psychique. Peut-être fallait-il invoquer l'inconscient collectif, les grands archétypes jungiens pour comprendre comment, finalement, Anton l'aurait appeler à l'aide par le média du cauchemar qu'il vivait lui-même ?

« Nakheehona ? » demanda Haze.

Mais là, Anton se figea. Haze le sentit clairement se crisper. Il vit la mâchoire du jeune homme se contracter et lut de la douleur dans son regard. Il comprit qu'il n'en tirerait plus rien aujourd'hui. Par contre, il devait agir au plus vite. Il fallait sortir Anton des griffes de cette secte. Et visiblement Nakheehona était quelque chose d'important pour eux.
Haze n'en revenait pas. Une simple recherche sur le net l'informa que Nakheehona était un ancien lieu de culte indien dans les environs de Silent Hill. Il était évident que certaines cérémonies de cette secte avaient dues se tenir là et qu'elles avaient été des plus éprouvantes pour Anton.
L'entretien n'avait pas été si long que ça. Haze repassa par son hôtel. Il changea de chaussures et s'arrêta dans une supérette afin d'acheter de quoi manger en forêt. Il pensait pouvoir être sur les lieux pour midi. Il en profiterait pour pique-niquer dans les bois.

Haze pensait arriver sur le vieux site indien vers midi. Il arriva en réalité en fin d'après-midi. Les indications lui avaient pourtant paru bonnes mais il avait tourné et viré pendant des heures avant de tomber, presque par hasard, sur cette énorme pierre, lieu des rituels de cette secte étrange dans laquelle Anton s'était laissé embrigader.
Haze fit le tour de la pierre et découvrit une flaque d'un liquide noir et épais. Il la toucha du doigts et sentit la brise se renforcer et changer de direction. Spontanément, il regarda dans la direction, justement, que semblait lui indiquer le vent. Un homme à cheval apparut dans la clairière. Il s'agissait d'un indien. Plus il s'approchait, plus sa silhouette semblait floue. Et Haze ressentit une vive brûlure au doigt, celui avec lequel il avait touché cette flaque noire. Et il se sentit alors souillé ! À chaque pas que l'indien, maintenant descendu de son cheval, faisait dans sa direction il était assailli d'une vision qui le faisait tituber. Il vit la forêt se refermer sur lui. Il la vit... changer. Devenir... rouge ! Il vit les animaux de la forêt, dégoûtants, mutilés ! Et quand l'indien fut face à lui, ce fut pour lui dire un mot, un seul :

« Nakheehona. »

Et une sirène retentit au loin.
Haze eut alors l'impression que les arbres autour de lui grandissaient et se rapprochaient. Du sang semblait filtrer de l'écorce de leur tronc et le teinter de rouge. Les feuilles devenaient des lambeaux de chairs ou des lames de rasoirs. Le ciel s'obscurcit de lourdes plaque de métal rouillé. La terre laissa la place à de la cendre et de la poussière. De multiples raclements se firent entendre. Haze n'était pas seul.
D'entre les arbres surgirent une multitude d'animaux sauvages et domestiques. Ils étaient atroces. Leurs chairs étaient à vif, sanguinolentes. La plupart avaient perdu leur pelage. Haze repensa aux animaux bouillis qu'il avait vu dans son cauchemar, ou celui d'Anton. Et cette secte lui avait promis un miracle ?
Une rumeur se fit entendre. Haze ne savait d'où venaient ces mots.

« Tuer ! Créer ! Restaurer ! »

Une odeur capiteuse montait du sol. Les animaux se rapprochaient, menaçant. Haze regarda autour de lui. S'il courait assez vite, il pouvait peut-être fuir cette clairière. Il n'avait aucune idée de là où il allait mais espérait trouver un refuge avant que ces horreurs ne le rattrapent.
Haze courait toujours. Il entendait les animaux horribles derrière lui. Mais un autre monstre les avait rejoint. L'homme du cauchemar. Celui à la mâchoire déformée et aux cicatrices purulentes. Le cauchemar d'Anton le poursuivait ici aussi. Haze trouvait cela injuste. Dans un cauchemar, il aurait dû être traqué par ses propres démons, pas ceux de son patient. Mais quels étaient ses démons à lui ? Et s'il devait aussi leur face ? Mais avant, il devrait échapper à ceux d'Anton.
Mais ses réflexions lui firent perdre l'équilibre. Il trébucha sur une racine ou un bout de bois et s'écroula au sol. Il ne fallut pas longtemps à la meute ébouillantée pour se jeter sur lui. Et par dessus leurs jappements et leurs cris, il entendait l'homme mutilé énonçait d'une voix étonnamment posée :

« Tuer ! Créer ! Restaurer ! »

Haze aurait voulu lui renvoyer quelques mots cinglant comme il savait le faire. À travers lui, il voulait s'en prendre aussi à Anton à qui, présentement, il en voulait de l'avoir plongé dans cette situation. Mais il était trop occupé à tenter de se défaire de la meute dont chaque membres enfonçait crocs et griffes dans ses chairs. Au prix de douloureuses contorsions, il parvint pourtant à se relever et à reprendre sa course. Mais, avant de fuir, il ne put s'empêcher de lancer à la face de l'homme :

« Tu n'es vraiment qu'un grosse merde ! Regardes-toi ! Tu es laid ! Tu es faible ! Et tu as d'un cauchemar pour avoir une meilleure image de toi ! Et c'est ça, la meilleure image dont tu es capable ? »

Haze n'attendit pas de voir l'effet produit par ses paroles et se remit à courir. Mais il ne fallut que quelques instant à la meute pour fondre à nouveau sur lui et le faire s'écrouler. Il sentait les crocs s'enfoncer dans ses muscles et lui arracher des lambeaux entier de peau et de chair. Les griffes le lacérer. La bave bouillonnante que ces monstres crachaient sur lui le brûlait atrocement. Il n'eut bientôt plus la force de crier.

Il eut envie de demander pardon. Il ne savait pas trop pourquoi. Mais il pensait devoir s'excuser. S'excuser de ne pas être un homme meilleur. S'excuser de prendre les gens, ses patients, de haut. S'excuser de se servir de son métier et de leurs malheurs pour non seulement gagner sa vie mais construire, aussi, une image idéale de lui-même.
Et si, finalement, Anton était plus honnête que lui ? Cette projection fantasmée n'était certes pas idéale mais elle était certainement plus honnête que la version idéale qu'Haze s'était forgé de lui-même. Était-ce cela que cette secte lui avait promis ? Était-ce cela qu'il y avait au bout de ce chemin de douleur et de cauchemars ? Une image sinon idéale mais réelle de soi ? Et la sérénité qui accompagne l'acceptation de cette vérité quant à ce que nous sommes réellement ? Cette secte avait-elle percé ce secret permettant à ses adeptes de devenir... eux-mêmes ?

« Tuer ! Créer ! Restaurer ! »

Ces mots prenaient maintenant un sens particulier pour Haze.
Tuer. Se tuer soi-même. Tuer l'illusion de ce qu'on est.
Créer. Créer une version à la fois idéale et sans concession de soi. Idéale et réelle à la fois.
Restaurer. Revenir transfiguré de ce processus, de ce chemin de croix douloureux autant physiquement que moralement.

Haze eut le sentiment de comprendre qu'Anton n'en était finalement qu'à la moitié de son chemin. Le jeune homme allait-il accepter jusqu'au bout ? Ses parents l'avaient fait venir précisément pour lu permettre de faire marche arrière. Mais était-ce la meilleure chose à faire ? Et s'il devait au contraire accompagner Anton jusqu'au bout de son chemin ? Ou, mieux encore, lui montrer la voie en allant lui-même au bout du chemin.


Et Haze accepta. Oui, c'était un miracle, le miracle de Nakheehona, la « Mère de pierre ».

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