Millevaux IV
Pendant
longtemps, nous, les habitants de la Cité Volante, avons été en
guerre contre le Peuple des Aquarians. Maintenant, enfin, nous les
avons repoussés, renvoyés au fond de l'océan, et nous connaissons
une année de répit. Une année de tranquillité relative, pendant
laquelle nous allons construire notre communauté et réapprendre à
travailler ensemble. Quand viendra l’hiver, les Bergers du Givre
arriveront et nous pourrions ne pas survivre à cette rencontre. Mais
nous ne le savons pas encore. Ce que nous savons, c’est que là,
maintenant, il y a l’occasion de construire quelque chose.
Mais
que nus réserve cette étrange forêt que nous survolons maintenant.
On dit que c'est le territoire des Horlas. On l'appelle Millevaux.
Notre
Cité porte ce nom parce que, littéralement, nous volons. À
l'origine, nos ancêtres s'étaient réfugiés dans les airs pour
fuir une menace aujourd'hui oubliée. Ils ont ainsi vécu à bord de
montgolfière, de dirigeables et autre engins flottants qu'ils ont
relié les aux autres avec des cordages et des planches de bois. Avec
le temps, les mois, les années, les décennies puis les siècles,
c'est maintenant une véritable ville de bois, de pierre, de verre et
d'acier qui se maintient en l'air grâce à notre technologie
vapo-électrique.
Aujourd'hui,
nous volons plus haut, plus vite. Nous produisons notre propre
énergie. Nous avons des champs de cultures hors-sol et des enclos à
bétails pour subvenir à nos besoins. Nous avons des palais pour
abriter nos nobles et des quartiers de bric et de broc pour nos plus
démunis. Par moment, nous en oublions même que nous volons.
Les
palais occupent, pour des raisons avant tout d'ordre aérodynamique,
le centre et le haut de notre Cité. Les quartiers les plus pauvres,
ceux qui ne sont constitués que de ponts de singes, de filets,
cordages et planches de bois se trouvent à la périphérie et en
dessous, collés au secteurs « industriels » de notre
cité. Par-là, j'entends non seulement tout ce qui concerne la
fabrication d'objets manufacturés, la transformation des matières
premières, mais également le centre névralgique de tout notre
réseau énergétique, celui qui alimente tous nos moteurs.
Entre
la pluie et l'océan, nous ne manquons pas d'eau, que ce soit pour
boire ou alimenter nos machines. Par contre, nous devons être
prudent quant à nos réserves de nourriture et à nos stocks de
matières premières. Notre Cité est grande mais nous devons malgré
tout économiser chaque mètre carré. Aussi, nous devons rester
constamment vigilant afin de ne pas manquer de fruits, de légumes et
de bétails. Nous devons aussi réfléchir à nos déplacements en
fonction de nos besoins en bois ou en acier.
Ces
derniers temps, de grands débats enflamment nos dirigeants. Alors
que nous survolons cette Millevaux sans fin, certains de nos
alchimistes et autres mages ont identifié une source d'énergie
qu'ils nomment Égrégore. Ils pensent qu'il est possible de
domestiquer cette énergie. Leurs opposant considèrent que tout ce
qui provient de Millevaux est maléfique et que nous devrions fuir ce
lieu au plus vite. Pourtant, les alchimistes ont convaincu les
membres de la noblesse d'équiper une expédition afin de poser le
pied dans cette forêt et voir ce qu'il en est réellement de cet
Égrégore.
Pour
ma part, j'ai découvert un nouveau débit de boisson dans les
quartiers du « dessous ». je n'y descends que rarement.
Le moins possible en vérité. Mais là, je ne sais ce qui a guidé
mes pas dans ces ruelles sombres et ces plates-formes à l'équilibre
instable. En tout cas, je l'ai trouvé. Le Grüneblaue
est
cette taverne obscure éclairée par une douzaine de candélabres
tout au plus. Ce clair obscur semble satisfaisant à cette faune pas
si bigarrée que ça. En effet, on dirait qu'une « tenue
correcte » est exigée pour obtenir le titre d'habitué. Ici,
tous sont vêtus de long imperméables de cuir noir ou sombre. Ils
ont tous les cheveux noirs, qu'il s'agisse de leur couleur naturelle
ou non, de cheveux tondus presque ras, de longues queues de cheval ou
encore de tresses auxquelles sont suspendues des breloques aux
reflets métalliques. Malgré la pénombre, nombre d'entre eux
portent des lunettes aux verres teintés, voire, pour certains, des
lunettes de soudeurs. D'autres portent également des masques à gaz
ou ces masques que portaient les médecins des temps anciens quand la
peste se répandait à terre. Qu'est-ce que je fais là au juste ?
Je viens boire. Je passe commande sans préciser le contenu de mon
verre. Le barman s'en moque et me sert un liquide bleu-vert. Je porte
la chope à mes lèvres non sans regarder tout autour de moi avant
d'avaler la moindre goutte de ce liquide à l'odeur étrange. Les
visages me semblent menaçant mais pour autant je ne sens personne
prêt à me sauter dessus. Ce breuvage est infâme !
Cette
semaine encore, les journaux, la radio et tout simplement la rumeur
se font l'écho des débats qui animent nos dirigeants. Les
représentants de la famille Powl ne décolèrent pas. Cette
expédition est une erreur lamentable selon eux. Pourtant, les Andes
ont convaincu les Corso qui ont d'ailleurs pris la tête des troupes
au sol. Après tout, ils sont les mieux taillés pour se genre de
mission. Depuis des générations, ces trois familles se partagent le
pouvoir sur la Cité Volantes. Les Corso sont avant tout une dynastie
de guerriers. Mais ils ont aussi produit nombre d'ingénieurs et
scientifiques. Les Powl, quant à eux, se sont toujours occupés de
notre salut spirituel et des questions de justices. De pères en fils
et depuis des siècles, ils entendent les Lwas et se font l'écho de
leur volonté. Les Andes... Je crois que plus personne ne sait
vraiment comment cette famille est arrivée à cette position dans
notre société. Eux aussi s'occupent des questions d'ordre spirituel
mais sont moins dogmatiques que les Powl. En ce sens, ils sont une
sorte de contre-pouvoir, peut-être... Néanmoins, nous leur devons
de grands penseurs, des poètes, des artistes. Des magiciens aussi...
D'une certaine façon, ils sont notre lien avec la terre, avec le
sol. Cette expédition leur tenait vraiment à cœur. D'ailleurs,
certains pensent que l’Égrégore n'est qu'un prétexte et qu'en
réalité ils cherchent autre chose. Je veux bien mais quoi ?
Cet Égrégore est déjà assez étrange pour qu'on ait pas besoin de
rajouter du mystère. On verra bien ce qu'il en est.
C'est
jour de deuil. Notre Cité est bien triste. Nous venons d'apprendre
la mort d'Aaron Powl. Son âme a déjà rejoint le territoire des
Lwas. Nous devons maintenant nous occuper de son corps. Toute la
population lui rendra hommage durant plusieurs jours. C'est la
moindre des choses. Aaron Powl était un grand homme. Et maintenant,
il se sera pour toujours. Bien sûr, je ne le connaissais pas
personnellement, mais je suis triste. Aussi, mes pas me guident vers
le Grüneblaue
et sa clientèle étrange qu'on ne trouve que là. Le mauvais goût
de cette étrange mixture me fait oublier l'espace de quelques verres
l'amertume de cette perte pour nous tous.
Mais
déjà, les festivités sont teintées d'autres considérations. En
effet, le siège laissé par Aaron Powl ne peut être laissé vacant.
Déjà, on lui cherche un successeur. Eloïm, Jézabel, Esaü ?
Qui sera le plus à même de prendre sa place ?
Mais,
je ne me suis pas présenté ! Je m'appelle Lucius Salinger et
je suis Vapotechnologicien. Je suis donc spécialiste dans la
conception, la fabrication et l'entretien de machines alimentées par
l'énergie vapo-électrique. Je possède un petit atelier personnel
bien sûr, mais je suis principalement attaché à la maintenance des
propulseurs et stabilisateurs de notre Cité Volantes. Pour autant,
et malgré le ronflant du titre, ce serait une erreur de penser que
ma position est tous les jours enviables. Certes, je connais ces
machines comme ma poche mais c'est au prix d'heures et de journées
entières passées à ramper des conduits étroits et dégoûtants.
Mais passons, ce n'est pas forcément le plus intéressant. Je ne
sais pas si c'est intéressant mais, depuis toujours, j'ai peur...
des rêves ! C'est idiot, j'en conviens, mais c'est comme ça.
C'est peut-être l'influence des prêches des Powl. Après tout,
c'est dans leurs rêves que leur apparaissent les Lwas. Moi, ça me
terrifie que des esprits viennent dans ma tête pendant que je dors.
Que des choses immatérielles me parlent et me donnent des ordres
pendant mon sommeil, alors que je suis totalement vulnérable...
Comment font-ils pour ne pas devenir fou? Moi, rien que d'y penser...
Mon
enfance a donc été plutôt horrible. Mes nuits surtout. Petit, je
refusais d'aller me coucher. Je me réveillais en hurlant. Plus
grand, je faisais mon maximum pour repousser l'heure de me mettre au
lit. Puis, dès que cela m'a été possible, je me suis procuré
toute sorte de produits me permettant de dormir le moins possible,
voire de dormir d'un sommeil sans rêve. Croyez-le ou non mais on
trouve vraiment de tout dans nos quartiers les plus sombres... Je
suis d'ailleurs surpris de ne pas avoir été abordé à ce sujet au
Grüneblaue.
Peut-être que le revendeur attitré attende de mieux me connaître,
mieux me cerner, avant de se dévoiler. Mais je ne serais pas surpris
si un jour un de ces hommes en noir devait m'aborder et me proposer
quelques produits sinon illicites au moins néfastes à la santé.
D'ailleurs, j'ai rendez-vous avec YesAnde. Ce n'est pas vraiment
étonnant que ce soit parmi les membres de la famille Ande que j'ai
trouvé celui qui s'est avéré le plus à même de me fournir en
Opium Jaune. Tout le monde assure que ce toxique ouvre les portes à
des rêves d'une incomparable profondeur. Pour moi, c'est l'inverse.
Grâce à l'Opium Jaune, je dors en paix.
Ces
derniers jours, c'est la panique totale ! Une tempête d'une
violence extrême s'est abattue sur nous et a provoqué de nombreux
dégâts. C'était même plus qu'une tempête . Un cyclone, un
typhon ! Je ne sais pas. Certains pensent que c'était d'origine
magique. Les Powl attendent que les Lwas se prononcent à ce sujet.
Pour autant, les vents étaient tellement puissants qu'ils ont
soulevé de la mer quantité de poissons qui se sont écrasés sur
nos avenues et nos trottoirs. So on ajoute à cela que les nuages
nous ont plongés dans une nuit qui a duré plusieurs jours, je crois
que les peureux et les plus superstitieux d'entre nous ont cru venue
la fin du monde. Et pour certains, ce fut le cas. Nous avons eu des
pertes à déplorer. Pour ma part, je n'ai pas à me confronter à
cette réalité. Ma tâche consiste seulement à m'assurer que nos
machines fonctionnent toujours. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, je
ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour les habitués du Grüneblaue.
Dès que possible, je descendrai voir ce qu'il en est advenu d'eux.
Je
m'appelle Baltus Malmort, nom prédestiné s'il en est. Je suis, ou
plutôt j'étais, architecte. Ça, c'était avant, quand je vivais
encore dans cette communauté à proximité des falaises. Nous avions
baptisée notre petite cité du nom de Récif, en référence aux
rochers sur lesquels se brisaient les vagues aux pieds des falaises.
Là, nous étions à l'abri de l'influence maléfique des Horlas. Du
moins, le croyons-nous. J'exerçais à l'époque les fonctions
d'architecte donc. Tout était à construire, à créer. Nous avions
chacun nos domaines de prédilections. Moi, je dessinais plutôt
bien. Je pensais que cela serait inutile, qu'il aurait mieux valu que
je sache construire une maison ou faire pousser des légumes ou
chasser. Mais on m'a demandé de dessiner des maisons qui tiendraient
debout. Et j'ai su le faire.
À
cette époque, et malgré la rudesse de notre mode de vie, j'avais le
sentiment que rien n'aurait pu m'apporter plus de joie que je n'en
avais. Je le devais pour l'essentiel à l'amour que me portait ma
douce Aira. Je pensais, naïvement, que ça durerait toujours.
J'avais aussi le soutien de mes amis, Sililia, la sculptrice, et
Ithéron que tout le monde croyait mort. Je ne pensais qu'à dessiner
des maisons et des monuments. Je me disais que j'aurais tout le temps
de me plonger plus tard dans la lecture de ce grimoire et dans la
résolution de ce puzzle qui s'étaient invités, imposés, dans mes
affaires depuis des années sans que je ne sache plus comment ils
étaient arrivés là. Mais le destin en a voulu autrement.
Par
une nuit pluvieuse, j'ai été mordu, dévoré, vidé de mon sang et
ramené à la non-vie par ce Horla qui se fait appeler Orlan
Strygias. Il a fait de moi un monstre, un esprit immatériel qui ne
peut désormais survivre qu'en prenant possession du corps d'un
pauvre mortel, marionnette dont j'ai besoin pour pour pouvoir me
nourrir. Je lui dois maintenant cette vie d'errance, cette vie de
maudit. Et ces étranges arabesques qui ornent le visage de ceux que
je possède pour me nourrir et qui ne les quittent plus, jamais...
Je
me regarde dans le miroir. Je ne me reconnais pas. La seule chose qui
me soit familière sont ces horribles cicatrices qui me défigurent.
Ce sont les mêmes que celles...d'Ithéron ! Est-il possible
possible que ce soit à lui que je doive d'être devenu une telle
horreur. Alors que j'animais le corps de cette pourtant si magnifique
jeune femme qui m'accueille contre sa volonté, je sens la soif
monter en moi. Alors que je m'apprête à frapper à la porte de mon
ami, la soif et la faim me submerge. Je ne frappe pas à la porte. Je
la défonce ! Je fais irruption dans la pièce principale et
m'en vais tirer Ithéron de son sommeil. Plus question d'obtenir des
réponses. Je ne veux plus que son sang et sa chair ! L'ivresse
de la frénésie et du sang m'emportent. Je m'échappe de moi-même
et sombre. Je me réveille longtemps plus tard au milieu d'un bain de
sang. Celui de mon ami. Était-ce bien lui qui, revenu d'on ne sait
où, peut-être vraiment d'entre les morts, le responsable de mon
état ? Je tente de me convaincre que c'est un sentiment de paix
retrouvée que je lis dans son ultime regard.
J'ai
fui Récif ! J'ai abandonné là mon aimée, mes amis. Je les ai
perdus il y a maintenant plusieurs semaines, depuis que le monstre
m'a projeté hors de moi, me condamnant à cette vie d'errance. Mais
j'étais néanmoins resté près d'eux, dissimulé dans le corps de
cette belle jeune femme que j'ai défigurée en lui imposant mes
stigmates. Mais après la mort d'Ithéron, je ne peux rester. Je ne
veux pas mettre Aira en danger. J'ai profité d'une tempête pour
m'enfuir. Celle-ci a ramené près de nous une gigantesque Cité
Volante. Je ne savais pas qu'une telle chose pouvait exister. J'ai
réussi à gagner ses soubassements. Là, j'ai pu me faire une petite
place dans des recoins sombres. Alors que j'errai en quête de
nourriture, un certain Boots, tout de noir vêtu et au regard
inquiétant, s'est proposé de me venir en aide. N'attend-il de moi
que quelques faveurs malhonnête ? En tous cas, il est décidé
à me servir de guide et de protecteur dans cette Cité, mon nouveau
chez moi ?
Boots
m'a conduit au Grüneblaue, un établissement où il a ses habitudes.
Là, il m'a présenté comme une amie très chère qui avait besoin
d'aide. Il n'a pas entièrement tort. J'aime cet endroit. Tout y est
sombre. Les clients sont tous de noir vêtu. Cela s'accommode bien à
mon humeur. D'autres portent d'étranges masque à gaz dissimulant
leurs traits. Il m'en faut un ! Je veux des vêtements comme les
leurs également. Je le dis à Boots qui transmets ma requête à
l'entourage. Déjà un homme s'approche et me tend sa cape de cuir
doublée de velours. Il se nomme Hexa. Quelque chose d'étrange dans
sa façon de se tenir le rend... repoussant mais pourtant fascinant.
J'accepte sa cape.
Hexa
m'a rendu visite aujourd'hui. Il m'a expliqué avoir compris qui et
ce que j'étais. Il affirme s'en moquer. Il prétend m'aimer. Il veut
m'aider. Mais m'aider à quoi ? À redevenir comme avant ?
Non ! Il veut m'aider à... réaliser mon « potentiel »
dit-il. Mon... destin ? Soit, pourquoi pas ? Pourquoi ne
pas lui faire confiance ? Je n'ai aucune idée du destin ni du
potentiel auxquels il pense. Je verrai bien où tout cela me mène.
C'est
une bonne nouvelle, je crois. Un successeur à Aaron Powl a été
trouvé en la personne de Jezabel Powl ? Est-ce son éloquence
ou ses magnifiques cheveux roux, elle a su gagner la confiance de
tous et, finalement, calmement, s'imposer à la tête de la famille
Powl. Mais à peine installer dans ses nouvelles fonctions, elle doit
faire face à une situation délicate. Notre Cité est stationnée
maintenant depuis un long moment au dessus de cette étrange et
sinistre forêt et... l'eau vient à manquer. Mais cette ressource
vitale se révèle fédératrice. Aussi, c'est favorablement que son
double projet de consolider et agrandir les récupérateurs d'eau de
pluie tout en envoyant une équipe d'éclaireurs au sol en quête
d'une source.
J'ai
fait aujourd'hui la connaissance d'une nouvelle « habituée »
du Grüneblaue.
Une dénommée Trybelhe. J'aurais aimé m'assurer que son nom était
mérité mais elle cache ses traits derrière un masque noir couverts
de plumes. Elle ne parle que rarement directement aux autres. Le plus
souvent, elle le fait par l'intermédiaire de ses courtisans. Je
reconnais parmi eux, entre autres, Boots et Hexa. Je me méfies de ce
dernier. Je sais qu'il a de mauvaises fréquentations. Aujourd'hui,
tous trois proposent à la cantonade de les rejoindre pour une fête
d'un genre nouveau et unique. Il va se passer des grandes choses,
mais personne n'en ressortira indemne, promettent-ils. C'est une des
rares fois où j'entends sa voix, étouffée par son masque. Elle
promet de grand moment d'extase et de béatitude. Une hubrys qui nous
transportera tous. Elle parle de cette étrange forêt que nous
survolons et des créatures qui l'habitent. C'est l'une d'elles
qu'elle nous propose de rencontrer. Si nous sommes prêts à en payer
le prix... fort ! J'avoue être tenté. Ne serait-ce que par
curiosité... Autour de moi, les conversations vont bon train.
Certains sont enthousiastes, d'autres plus méfiants. Trybelhe et les
autres attendent patiemment la fin des débats. Ils ont dit tout ce
qu'ils avaient à dire. Au bout d'un moment, tous trois se lèvent et
invitent ceux qui le désirent à les suivre. Nous ne sommes que
trois, courageux affirment-ils, à nous lever.
Pour
ajouter du mystère, on nous bande les yeux. Nous marchons quelques
minutes, pas assez pour vraiment nous éloigner du Grüneblaue.
En réalité, il ne me sera pas difficile de retourver cet endroit en
partant de la taverne. Nous n'avons même pas changé de niveau. La
pièce dans laquelle on nous ôte nos bandeaux ressemble un peu à
une forge, à un laboratoire. Je reconnais des bec, des réchauds,
des produits chimiques, des minéraux. Au mur, des parchemins
épinglés détaillent des procédés d'influence alchimique. Je
m'attendais à autre chose. Je lis là des références aux Balances
de Jabir, aux travaux de Yézédis Corso. Corso ?
Mais,
nous ne sommes plus seuls. D'autres hommes font leur apparition. Eux
aussi portent des masques. Mais uniquement des masques. Ils
dissimulent leur visage mais exhibe une virilité... démesurée !
La température grimpe de quelques degrés. Une odeur de musc envahit
la pièce. J'ai l'impression qu'il souffle comme une brise chaude. On
nous sert une boisson forte. Je reconnais l'Opium Jaune mais il y a
un autre ingrédient qui m'est inconnu. J'ai beau être habitué à
consommer de l'Opium Jaune, je sombre...
Un
vieux tribunal aux gradins vermoulus, envahis par des champignons
blancs géants et des toiles d'araignées. Partout, des humains
empaillés dans des postures diverses mais grotesques et obscènes.
Et aussi un renard empaillé avec un fromage dans la bouche, mangé
aux vers.
Perchés
dans de hautes tribunes, des juges et des avocats à têtes de
corbeaux, en toge noire et perruque poudrée. Dans les gradins, des
corbeaux. Sur le banc des jurés, des têtes de corbeaux. Ils me
rappellent les masques de certains habitués du Grüneblaue.
Pendue
à un lustre de branchages garni de bougies tremblotantes, une femme
au... pénis en érection !! et aux seins perlant de lait.
Est-ce le vrai visage de Trybelhe ? Dans la flaque de votre
foutre à ses pieds, un tubercule humanoïde a poussé. Je reconnais
de la mandragore. Alors que le juge prends la parole, je m'approche
discrètement et m'empare de la racine à forme humaine. Les mots du
juge peinent à parvenir jusqu'à mes oreilles. Ils nous accusent
d'un meurtre. Le meurtre de l'Hommonde. Je ne sais pas de quoi il
parle. Je porte la mandragore à ma bouche et... me réveille juste
avant de croquer dedans.
Je
me réveille nu dans l'espèce de laboratoire-forge où nous ont
conduit Trybelhe, Boots et Hexa. Des femmes nous ont rejoint. Je ne
les ai pas vu entrer. Je gis, littéralement, oublié dans un coin de
la pièce. Ce que je vois, une orgie. Mais... une orgie d'un type
particulier. Le jeunes femmes qui nous ont rejoint sont couvertes de
sang. On dirait des poupées désarticulées. Elles ne sont mues que
part les soubresauts des coups de boutoir que leur assènent avec
violence ces hommes à la tête de... porc ?! Je me tasse dans
un coin et cherche Trybelhe du regard. Je ne la vois pas. Qu'est-ce
que c'est que ça ? Dans quoi me suis-je embarqué ? Aussi
discrètement que possible, je m'empare de quelques vêtements
traînant là et... une main s'abat lourdement sur mon épaule. Je me
retourne et manque de vomir en me retrouvant littéralement nez-à-nez
avec un homme à tête de sanglier. Non pas de porc comme les autres.
Mais une vraie tête de sanglier. De sanglier... mort ! Cet être
chimérique est mort et en putréfaction. Il plonge son regard dans
le mien. Sa main se tend vers la mienne. Il ouvre sans effort et
s'empare de la racine de mandragore qu'il exhibe sous mes yeux. Son
haleine est horrible. Son odeur, de terre et de cadavre, manque de me
faire vomir. Je sens son érection contre ma cuisse nue. Il halète.
J'ai l'impression qu'il se retient de me sauter dessus. Il se penche
et murmure à mon oreille :
« Je
vais t'apprendre... »
Puis,
il me retourne et me plaque au sol. Je le sens en moi. Après de
longs et brutaux aller-retours, son essence remonte le long de mon
système nerveux jusqu'à exploser dans mon cerveau et je vois !
La Cité Souterraine. Je reconnais le style architectural de certains
bâtiments. Mais beaucoup d'autres me demeurent étrangers. J'ai
l'impression de voler au dessus des interminables rue de cette
étrange ville peuplée d'hommes à tête de porc. Mais tout se passe
en accéléré. J'ai l'impression que je vais vomir. Je ferme les
yeux. Quand je les ouvre à nouveau, ma joue racle le sol, maintenue
fermement par la main puante de celui qui me chuchote presque
tendrement son nom à l'oreille : NoAnde.
« Je
vais t'apprendre... »
Puis,
il me libère et, presque nu, la joue en sang, quitte précipitamment
le repaire de Trybelhe.
De
retour chez moi, je m'écroule sur mon lit. Puis, je fais une longue
et minutieuse toilette. Je m'écroule à nouveau sur mon lit, en
larmes. Puis, enfin, je me saisis d'un carnet afin d'expulser de ma
tête tout souvenir de cette horrible nuit.
Cette
chose, ce NoAnde, est horrible. Son odeur, il pue la mort et la
terre. Je sais où il se cache. Je saurai le retrouver. Je me
rappelle ses mains, puissantes, me plaquant au sol. C'était à la
fois dur et mou, là où la putréfaction était la plus avancée.
Son apparence et sa brutalité me révulsent. Mais la perspective de
ce qu'il pourrait m'enseigner m'attire, me fascine. Je me sens comme
le papillon volant autour de la flamme de la bougie. Alors que je
couche ces mots sur le papier, je sens quelque chose en moi. L'espace
d'un instant, j'ai eu peur que ce soit dans mon ventre. Mais non !
C'est... dans ma tête. Ça se tortille. C'est comme un Ver. Un Ver
Cosmique ? Un code ! Pourquoi ce nom dans ma tête ?
Le Cruel Centipède...
Je
veux le revoir. Je veux le tuer. Je veux savoir... NoAnde, que
m'as-tu fais ?
Il
s'appelle Ekli Stanpedro. Il est comme moi. Un vampire. C'est ainsi
qu'il se nomme. Il m'a « reconnu ». Il m'a abordé au
Grüneblaue et s'est présenté sans rien cacher de sa nature. Mon
étonnement l'a fait sourire. Il a compris que j'ignorais finalement
beaucoup de chose sur ma nouvelle nature, que j'étais... jeune. Il
m'a offert un verre et a commencé à me raconter son histoire, notre
histoire. Puis, il s'est arrêté. Il a remarqué ma bague et a de
nouveau esquissé un petit sourire. Il me l'a demandé en échange de
nouveaux secrets. J'ai hésité à me séparer de cet objet, ce lien
avec mon ancienne vie mais n'est-ce pas justement ce que j'ai de
mieux à faire ? Couper ces liens ? Je lui ai donné la
bague et il m'a expliqué que nous, les vampires, étions une sorte
de Horla d'un genre particulier. Il m'a expliqué comment
fonctionnent nos pouvoirs mais aussi les contraintes qui sont les
nôtres, notamment le Cycle qui nous fait provisoirement quitter ce
plan d'existence. C'était étrange de l'écouter. C'était un peu
douloureux de me séparer de ma bague. Mais je pense que j'ai eu
raison de le faire. Pour plein de raisons.
Je
n'ai pas remis les pieds au Grüneblaue
avant
plusieurs jours. J'avais peur d'y revoir Thrybelhe et cet ignoble
créature qui m'a... forcé... Mais, au bout d'un moment, la
curiosité l'a emporté sur la douleur et l'humiliation. Il a promis
de m'apprendre, de m'enseigner. Quoi ? Quel secret ? Et
puis, je sens toujours cette chose dans mon crane. Ce Ver Cosmique
dont je ne parviens pas à percer le code. Finalement, renonçant à
ma fierté, je retournais au Grüneblaue
précisément
pour retrouver ceux que je m'étais promis d'effacer de ma vie. Et
ils étaient là. Non, pas lui, pas NoAnde. Mais Trybelhe, Boots et
Hexa. Ils étaient à une table et examinaient un étrange puzzle.
Ils ne se cachaient pas. Au contraire même, j'avais plutôt
l'impression qu'ils attendaient que quelques curieux s'intéressent à
ce qu'ils faisaient. Encore un moyen de convaincre une innocente
victime de les rejoindre et participer à une de leurs orgies
sauvages ? Bon, je serai une fois de plus le curieux du jour.
-Comment
le détruire ? me demande Boots.
Je
m'étonnais. Pourquoi détruire un simple puzzle. Et puis, il suffit
de le jeter ou d'y mettre le feu. Trybelhe fit un bruit de bouche et
hocha la tête. Non, c'était visiblement plus compliqué que cela.
Elle
m'expliqua que ce puzzle était à elle. Elle me montra ensuite
comment les pièces résistaient à la flamme d'une bougie et à la
lame d'un couteau. Ensuite, elle se mit à les assembler. Au fur et à
mesure que l'image se précisait, je sentais monter en moi une
terreur irrépressible à laquelle répondait le Ver par des
tremblements convulsifs. Le dessin représentait un homme aux jambes
amputées. Il aurait dû m'inspirer de la pitié. Pourtant, quelle
horreur. Son visage était d'une incroyable laideur. Son corps
entièrement décharné. Ne fut-ce son regard perçant et vicieux, on
l'aurait cru mort. Au moment où Trybelhe s'apprêtait à poser
l'une des dernières pièces, je lui saisi le bras pour l'en
empêcher. Je lis alors de la colère dans son regard. Elle me fixe,
les lèvres pincées. Je relâche son poignets.
-Où
est NoAnde ? demande-je.
De
retour chez moi, je m'écroule au sol, saisi de convulsions. Je
manque de vomir. Je ne sais pas si le plus horrible est ce que NoAnde
m'a fait ou que je l'ai laissé faire. J'ai mal partout. Mais un peu
moins que la première fois. Je n'ai pas cherché à m'enfuir cette
fois. Je me suis recroquevillé dans un coin et j'ai attendu. Après
un long moment, alors que j'avais l'impression qu'il avait oublié ma
présence, je lui ai rappelé sa promesse. Son figure a alors été
animé d'une espèce de tic dégoûtant. Il cracha par terre et
s'approcha de moi. Il m'a demandé ce que je voulais savoir. Je n'en
savais rien...
Il
fouilla dans ses affaires et en sorti une petite carte. Il l'agita
sous mon nez.
-Sais-tu
ce que c'est ? Non, évidemment ! C'est une accréditation
de niveau Indigo. Un passeport pour la Cité Bleue.
Que
m'arrive-t-il ? Je me regarde dans le miroir et je ne reconnais
plus mon hôte. Ses cheveux sont toujours les mêmes, ainsi que ses
yeux, ses épaules... Mais c'est... sa bouche ! Quelque chose a
changé. Elle plus grande. Plus... grossière. Elle s'étire d'une
manière grotesque. Pourquoi cela me rappelle-t-il Itheron ? Lui
aussi avait tellement changé à son retour. Nous l'avons tous cru
revenu d'entre les morts mais nous ne pensions pas avoir à ce point
raison. Je suis maintenant certain que c'est lui qui a servi de
véhicule à la chose qui m'a transformé. Et maintenant, je suis
affublé de cette Bouche étrange. Mais... je vois ces lèvres
s'animer. La Bouche... parle ! « Lucius Salinger est-il
vraiment celui qu'il prétend ? Et pourquoi NoAnde a-t-il jeté
son dévolu sur lui ? Ne te laisses pas doubler par
l'homme-porc ! Demandes à Franky de s'en occuper » Je
plaque alors mes deux mains sur ma (?), sur cette bouche. Je l'ouvre
grand, j'articule des mots silencieux. On dirait qu'elle est
redevenue mienne. Mais pourquoi attirer mon attention sur Salinger ?
Et NoAnde ? Dois-je me méfier de lui ? Je vais demander à
Franky d'enquêter à ce sujet.
C'est
étrange. Alors que mes relations sont de plus en plus intenses et
intimes avec NoAnde, j'ai de plus en plus l'impression d'être un
étranger au sein de la Cité Volante. Son histoire, sa façon de
voir les choses, ses expériences... Il m'ouvre des perspectives...
Je sens qu'il a un projet pour moi et que, dans ce sens, il se sert
de moi. Mais je sais aussi que même si ce projet devait s'avérer
dangereux j'en ressortirais différent, meilleur. À ses côtés,
j'apprends beaucoup et je sens que j'ai encore beaucoup à apprendre.
De même, nous avons, je pense, beaucoup à apprendre de ce groupe
d'hommes et de femmes que nous avons localisé au sol. Ils vivent
comme des sauvages et nous ne savons pas trop comment eux nous
perçoivent. Avec envie, certainement. Ils semblent tellement démunis
vus d'ici. Je marche et capte des bouts de conversations. Chacun a
son avis. Il faut les aider. Il ne faut pas s'en mêler. Il faut les
attaquer avant qu'ils ne nous attaquent. Moi, je ne sais pas. Auprès
de NoAnde, mes pensées volent ailleurs. Plus loin ! Mais, ne
serais-je pas suivi ? On dirait, oui. Mais par qui ? Je ne
parviens pas à le déterminer. J'espère réussir à les semer d'ici
à arriver chez NoAnde.
Aujourd'hui,
NoAnde m'a fait un cadeau. Déjà, il ne m'a pas brutalisé. Au
contraire, il s'est montré très aimable et même... tendre. Nous
avons longuement parlé des conclusions auxquelles sont parvenues les
membres de l'expédition lancée afin de savoir si l’Égrégore
pouvait nous servir comme source d'énergie. Il semblerait que oui
mais que ce ne soit pas sans risque, sans conséquence. NoAnde
confirme ces réserves. De son point de vue, il m'explique qu'il
n'hésiterait pas une minute à user de l’Égrégore mais comprend
que, pour nous, la question se pose. Il serait d'ailleurs préférable
que nous renoncions. Que vont décider nos chefs ? Mais, il m'a
aussi fait un beau cadeau. En effet, il s'est enfin ouvert à moi de
certains de ses projets. Il m'a expliqué ce qu'est cette chose qui
s'agite à la base de mon crane. Il s'agit d'une sorte de Ver
Cosmique dont certaines incarnations porte le nom de Cruel Centipède.
Ce serait une sorte d'agent de l'Entropie. Je ne comprends pas trop
ce que ça signifie mais NoAnde me rassure. Grâce à ce Cruel
Centipède, qui n'aurait de cruel que le nom, je vais pouvoir faire
un grand voyage. Et c'est précisément à ce grand voyage qu'il me
prépare par nos étreintes. Les lieux, les époques qu'ils me
montrent, sont autant de temps et d'endroits que je serais peut-être
à même de visiter. En effet, il veut m'envoyer là-bas, au loin,
dans d'autres mondes pour percer un mystère. Il m'a choisi. Il m'a
élu pour percer le Mystère du Ver. Il veut que je trouve pour lui
ce livre qu'on appelle le De Vermiis Mysteriis.
Quelque
chose a changé. Je ne saurai dire quoi. Mais, depuis peu, je ne puis
plus me montrer en public autrement que masqué. Jusqu'à présent,
mes scarifications caractéristiques de mon état ne valaient pas
valu autre chose que de l'étonnement, voire du dégoût. Mais
maintenant, les choses ont changé. Des gens se sont montrés
agressif sur mon passage. Je n'ai dû mon salut qu'à l'intervention
de Boots et Hexa qui m'ont permis de m'enfuir. Depuis ce jour, je ne
sors plus sans gardes du corps. Ni sans un masque. J'ai la chance que
cela soit à la mode dans certains groupes peuplant cette cité. Je
me suis ouverte de cette mésaventure à NoAnde qui m'a expliqué
qu'il s'agissait d'un nouveau stigmate qu'il a qualifié d'Aura
Putride. Pourtant, je ne sens rien. Mais il m'a assuré que les
autres, les mortels, ressentaient cette aura avec force. Je lui ai
aussi parlé de cet homme au comportement étrange. Il n'a pas
participé à la tentative de lynchage mais j'ai bien senti qu'il
observait la scène et représentait une véritable menace pour moi.
NoAnde m'a conseillé de demander à Boots et Hexa d'être vigilants
et de le suivre s'il devait se montrer à nouveau.
Il
y a des nouveaux venus dans la Cité. Des sortes de Prêcheurs. Ils
se nomment Frères et Maîtres Exorcistes. Ils ont été reçu sans
délai par les Anciens. Je n'ai aucune idée de ce qu'ils font là
mais ils ont obtenu de pouvoir circuler et agir à leur guise dans
nos rues. Trybelhe, NoAnde, les autres Soars et moi-même sommes
depuis très vigilants. Je ne suis pas sûr qu'ils en aient après
nous mais je n'ai aucun doute quant au sort qu'ils nous réserveraient
s'ils apprenaient notre existence et nos buts.
Pourtant,
bien que contraint à la plus grande discrétion, NoAnde m'a révélé
qu'il avait réservé pour nous deux une suite dans un de ces palaces
qui se trouvent dans les beaux quartiers. À l'annonce de cette
nouvelle, je suis à la fois curieux et effrayé. Quel sort me
réserve-t-il cette fois ? Pourquoi un tel lieu et pourquoi
maintenant ?
NoAnde
me rejoindra dans cette suite luxueuse. Pour l'instant, je dois m'y
rendre seul. Je le comprends. Difficile pour lui d'être discret.
Surtout avec ces exorcistes dans les rues. On dit qu'il y a un Corso
dans leurs rangs.cela expliquerait qu'ils aient pu obtenir une
audience auprès du Conseil aussi vite.
Simple
paranoïa ? J'ai l'impression qu'on me suit et c'est plus qu'une
impression. Avant même de pénétrer dans les beaux quartiers, un
groupe de ses fameux exorcistes sort de l'ombre et se met à courir
dans ma direction. On dirait qu'ils ne sont que trois mais je ne
serais pas surpris d'en voir d'autres arriver sous peu. Heureusement
pour moi, je connais mieux la Cité Volante qu'eux et parviens à
leur fausser compagnie. Mais il s'en est fallu de peu. En tous les
cas, maintenant c'est certain, c'est après nous qu'ils en ont. Mais
pourquoi ? Et comment ont-ils étaient mis au courant de notre
existence ? NoAnde saura peut-être...
Une
fois arrivé au palace, il s'avère que NoAnde est déjà là. Il
m'attend avec impatience car il y a visiblement beaucoup de chose à
préparer. Qu'a-t-il prévu pour aujourd'hui ?
Je
ne parviens pas à cacher mon étonnement quand je le vois. NoAnde
est... enceinte. Et près à mettre bas. Face à mon expression, il
s'explique. Il est un serviteur de Shub'Niggurath et la Chèvre Noire
à des projets. Non pas des projets pour lui. Lui, comme moi, ne
sommes que les instruments de ce projet. Il me rappelle que
l'objectif de notre organisation et de contaminer les univers en
répandant les miasmes de Millevaux.
Je
me garde bien de lui rappeler que ce ne sont pas là mes projets.
Moi, je ne suis là finalement que par hasard. Pour assouvir une
curiosité qui se révèle réellement un bien mauvais défaut car il
risque de me coûter très cher. Mais la curiosité l'emporte une
fois de plus. Alors, aidant NoAnde à se mouvoir dans cette suite
luxueuse, je l'écoute m'expliquer son plan.
Oui,
il sert la Chèvre Noire, la Mauvaise Mère. Certes, il a trahi
l'éthique du Clan des Arbres. Mais ô combien il a appris de choses
et percer des secrets au contact des Horlas. D'après lui, Millevaux
n'est pas unique. Il y en a d'autres, beaucoup d'autres. En tant que
royaume de Shub'Niggurath, cette forêt est une sorte de corruption
luttant à la fois pour se répandre, pour vivre et répandre ses
miasmes à travers les mondes. Car, oui, comme il y a un nombre
infini de Millevaux, il y a un nombre infini de mondes... à
contaminer.
Alors
que ses halètements s'accélèrent, il m'explique autant qu'il peut
comment le Un Primordial est devenu le Cycle. Comment cet Hommonde
est mort et en putréfaction. Et que, selon la morale du culte qu'il
rend à la Chèvre Noire, cette putréfaction est en réalité une
forme de vie. C'est la mort de l'Hommonde qui permet la vie. Cette
mort, selon lui, doit se répandre. En répandant la mort, on répand
la vie, affirme-t-il. J'ai du mal à le suivre dans son délire. Mais
il semble convaincu de ce qu'il avance. Il me rappelle qu'il y a
plusieurs agents de contagion. Millevaux, la forêt elle-même bien
sûr. Mais il y a aussi ces Ver Cosmique, agent de l'entropie, comme
le Cruel Centipède que j'ai dans le crane. Le Cruel Centipède, la
maladie de l'espace et du temps. Le Code. Le Jeu par lequel se répand
Millevaux, sa putréfaction et, en définitive selon NoAnde, la vie.
Mais je sens que la délivrance est proche. Je suis curieux de voir
ce qui va sortir de son ventre.
NoAnde
redevient maître de sa respiration. Il m'explique alors que pour que
son enfant puisse sortir, il va devoir provisoirement altérer son
anatomie par des moyens magiques propre aux rites Soars. Je comprends
où il veut en venir. Puisant dans ses dernière forces, il s'empare
de moi. Alors qu'il me force une fois de plus avec une brutalité
dont je ne le soupçonnais pas vu son état, je tente de me
convaincre que je me laisse faire par curiosité, pour savoir ce qui
va sortir de ce ventre, et non par peur ou lâcheté ou... plaisir ?
Je
sens son ventre contre mon dos. Ça bouge à l'intérieur. Je sens la
chair se déformer. C'est ça qu'il appelait une altération de son
anatomie. Ses chairs aménagent une ouverture par laquelle la chose
qu'il contient va pouvoir sortir. À moins que... Non ? Non !
Entre deux halètements rauques, j'entends son rire. Il me maintient
au sol et explose finalement de rire. Cette suite, ce palace, quelle
ironie !
Je
sens son ventre s'ouvrir. Quelque chose de visqueux en sort et se
répand sur mon dos, m'enserre, m'enlace et m'attire à l'intérieur !
NoAnde me plaque au sol de tout son poids.
C'est
un cauchemar ! Un cauchemar ! Je vais me réveiller. Je
dois me réveiller ! De toutes mes forces, je tente de retrouver
la maîtrise de mes pensées et de mes perceptions comme dans mes
mauvais rêves. Je tente de me convaincre que ceci n'est pas la
réalité. Si je fais comme dans mes mauvais rêves cela sera
peut-être moins horrible. Non ! Je dois transformer cette
réalité cauchemardesque en un rêve dont je vais pouvoir me tirer
en me réveillant. Je dois... altérer... cette réalité... comme
j'ai vu NoAnde et les Soars le faire durant leurs orgies. Je dois
utiliser cette force qui m'immobilise, me contraint, pour...
Je
ne sais comment mais alors que je m'imagine chez moi en train de me
préparer plusieurs doses d'Opium Jaune, j'en ressens maintenant les
effets. Le produit voyage dans mon corps, en pénètre chaque cellule
et remonte jusque dans mon cerveau. Plus que jamais, je me sens
puissant ! Pourtant, mes pensées m'échappent. Le... Cruel
Centipède m'échappe. Oui ! Il me sent menacé. Il se sent
menacé ! Et il va réagir, se défendre, me défendre. Il sort
de mon crane par mon nez, ma bouche et mes yeux. Il recouvre mon
visage d'un masque chitineux. Alors, je me retourne et fixe NoAnde
dans les yeux. Il pousse alors un hurlement et recule en me
relâchant. Alors, la porte de la suite explose et 5 de ces
exorcistes envahissent la pièce. Je me dégage de sous le corps de
NoAnde qui, à quatre pattes, s'éloigne en geignant...
J'ai
consacré beaucoup de temps à observer NoAnde. Il n'est pas comme
les autres Soars. Et je ne dis pas cela juste parce qu'il est...
mort... et fou. Il n'est pas fou dans le sens où il serait
incohérent. Il est fou car... sa perception du monde, des mondes, de
l'espace et du temps n'est pas comme la nôtre. Il voit tout cela
différemment et cela l'amène à penser différemment. Il conçoit
les choses autrement et entrevoit des pistes d'exploration
conceptuelle qui nous échappent, auxquelles nous ne pouvons accéder
car nous ne pouvons même pas y penser. Pour lui, la réalité n'a
pas ce caractère immuable que nous lui attribuons spontanément. Il
la voit comme un ensemble de forces sur lesquelles il est possible
d'agir. D'après lui, il est concrètement possible d’altérer le
cours du temps, de modifier l'espace, de le modeler à sa guise.
C'est là une des propriétés de cet Égrégore dans lequel nous
baignons. Au début, je ne comprenais pas. Puis, je l'ai vu faire. En
dénaturant les rites Soars, il est parvenu à modifier la trame du
réel. Et des choses sont advenues. Et je sais que toutes ses
expériences s’inscrivent dans le cadre de ce projet dans lequel il
a embarqué Lucius. J'aurais bien bu le sang de ce jeune homme
mais... NoAnde en a voulu autrement. Et c'est fort dommage car, entre
ce nouveau stigmate, cet Aura Putride, et l'arrivée de ces
exorcistes, il m'est devenu bien difficile de me nourrir. Aussi,
j'avoue avoir recouru en cachette à cet art auquel recourt NoAnde
pour, moi aussi, altérer le réel et me faciliter l'accès à des
proies sans risquer de tomber nez-à-nez avec des exorcistes. Ainsi,
l'acte sexuel, même solitaire, me permet d'ouvrir une sorte de
brèche dans l'espace par laquelle le sang de ma victime s'écoule
jusqu'à moi. Je n'ai même pas à souffrir de contempler l'agonie de
ma proie. Tout se passe de « l'autre côté ». Là où je
suis, je ne vois que des filets de sang traverse l'espace et pénétrer
mon corps par chacun des pores de ma peau.
Tout
se précipite. Alors que je parviens juste à me défaire de
l'emprise de NoAnde et de cette chose qui voulait m'attirer en lui,
des exorcistes font irruption dans la suite. Je sens toujours le
Cruel Centipède recouvrir mon visage. À l'intérieur du masque
chitineux qu'il a formé autour de mon visage, je sens comme des
milliers de cils ou petites pattes s'agiter. C'est une sensation peu
agréable mais qui ne l'emporte pas sur l'angoisse suscitée par
cette nouvelle intrusion. En réalité, je n'ai pas vraiment le temps
de me demander quoi faire pour sauver ma peau. Le Cruel Centipède se
charge de nous sauver. De petits volets en écaille tombent sur mes
yeux. Je sens une sorte de trompe rigide s'introduire de force dans
ma bouche et se frayer un chemin jusque dans mes poumons. L'air
autour de moi devient solide mais malléable. Puis, plus rien !
Plus aucune sensation.
|
Ce
n'est pas de gaieté de cœur que j'accepte d'obéir aux ordres de
Balthus mais... Il se trouve que je suis assez d'accord avec lui
pour considérer que NoAnde nous cache des choses. Nous avons fui
notre cité car notre condition de Khaarij est insoutenable. Et
nous avons choisi de servir Shub'Niggurath et de répandre
Millevaux à travers les mondes et les âges avant tout pour
abattre cette société injuste et libérer nos frères. Mais
NoAnde n'est pas comme nous et nous savons tous qu'il poursuit ses
propres buts dont il ne veut rien nous dire. Que Balthus s'ouvre
enfin à moi de ses doutes me rassurent quelque part. Au cas où
NoAnde nous trahirait, le Horla pourra se révéler un allié.
Depuis
quelques temps maintenant, il a jeté son dévolu sur un des
habitués du Grüneblaue,
un certain Lucius. Mais il n'est pas qu'un jouet sexuel. NoAnde
semble lui avoir attribué un véritable rôle dans ses projets
secrets. Et je dois savoir lesquels. Je sais qu'ils se retrouvent
en cachette. Je sais aussi que NoAnde lui a donné rendez-vous
dans une suite d'un palace des quartiers riches. Je vais donc en
profiter en pour fouiller ses quartiers durant son absence.
Il
semble que NoAnde se soit doté d'une bibliothèque des plus
particulières. J'ai en effet trouvé dans ses quartiers des
ouvrages relatifs aux rituels Soars. Ces derniers sont parsemés
de notes expliquant comment les modifier, en contourner certaines
règles, afin d'en accroître la portée. L'une de ces notes
renvoie notamment au De Vermiis Mysteriis. Je ne l'ai pas trouvé.
J'en déduis qu'il doit être à sa recherche. J'ai trouvé, par
contre, un exemplaire du Rameau d'Or et un autre du Manuscrit de
Castro.
Concernant
Le Rameau d'Or, il s'agit de deux gros volumes datant de 1890. Cet
ouvrage de l'anthropologue écossais James Frazer traite des
Mythologies et la religion. On y trouve également le descriptif
de plusieurs rituels.
Le
Manuscrit de Castro tire son nom de celui d'un dément condamné à
mort par l'Inquisition au XVe siècle. Avant son exécution, un
moine décida de retranscrire tous les délires qui avaient poussé
les inquisiteurs à le croire possédé. La plus grande partie de
cet ouvrage semble donc incohérente mais elle recèle de tristes
vérités à même de faire vaciller n'importe quel faible
d'esprit.
Sans
tarder, je vais faire mon rapport à Balthus. Je le trouve en
train de se nourrir d'une nouvelle et bien étrange façon.
L’Égrégore exerce sur lui une bien étrange influence. Là,
nu, il se livre à un plaisir solitaire. En face de lui, l'air
semble s'être quelque peut solidifié. Ça et là, on dirait
qu'il s'est formé de petites crevasses par lesquelles
s'infiltrent des filaments de sang volant littéralement jusqu'au
vampire qui s'en délecte. J'attends qu'il en est fini avant de
manifester ma présence. Je vois alors qu'il se sent bien.
Nullement gêné par ma présence, il prend son temps pour se
couvrir. C'est vrai qu'il ne considère pas vraiment ce corps
comme le sien. Cette femme n'est qu'un véhicule, une marionnette.
Il
écoute avec attention mon petit récit. Il semble intéressé par
les ouvrages que je cite même s'il avoue n'en connaître aucun.
Contrairement à ma suggestion, il ne souhaite pas que je m'empare
de ces deux ouvrages. Par contre, si NoAnde cherche effectivement
un exemplaire du De Vermiis Mysteriis, je dois tout faire pour le
trouver avant lui. J'avoue être tout à fat d'accord. Ce ne sera
pas compliqué d'obéir à cet ordre là.
|
Elle
sait qui je suis. Les Lwas le lui ont dit. C'est pour ça que nous
avons obtenu si facilement cette audience. En tant que successeur
d'Aaron Powl, Jezabel peut accéder au monde du Rêve. Je peux le
faire aussi parce que j'ai volé son pouvoir à Edes Alom. Et je ne
lui ai pas volé que son pouvoir. Je lui ai aussi volé ses ailes, sa
vie.
Je
suis Tad Corso, le 1er des Corso. Mais je me présente sous le nom de
Tad Edes. Aussi, les membres de la famille Corso ignorent que je suis
le fondateur de leur lignée. De même qu'ils ignorent que je viens
d'un autre Millevaux où j'ai combattu les Horlacanthes. Mais
Jezabel, elle, elle sait. Elle garde le silence mais son sourire en
dit long.
Nous
avons demandé cette audience afin d'obtenir l'autorisation d'aller
et venir à notre guise dans la Cité Volante. Nous savons, mes
frères et maîtres inquisiteurs et moi-même, que le Mal est ici
sous la forme du Cruel Centipède. Dans le Millevaux d'où je viens,
il était un des cavalier de l'Apocalypse. La Pestilence. La maladie
de l'espace et du temps. Depuis, il a muté, s'est transformé, s'est
adapté. Mais il reste une maladie que nous devons éradiquer.
Jezabel
invoque les Lwas et plaide en notre faveur. Les Lwas lui ont-ils
vraiment parlé de nous ? Je n'en sais rien. Mais les Ande et
les Corso acceptent de bon gré que nous menions notre enquête. Pour
autant, ils ne souhaitent pas s'impliquer plus que cela dans nos
affaires. Cela signifie qu'ils ne nous viendront pas nécessairement
en aide. Mais cela veut aussi dire qu'ils ne se mêleront pas de
savoir ce que nous faisons et cela nous arrange bien.
Une
fois sortis, Maîtres Quantus s'étonne de ce que cette audience se
soit si bien passée. Je lui réponds par un sourire aussi
énigmatique que celui de Jezabel. Mais il se demande aussi comment
nous allons faire pour trouver la trace du Cruel Centipède dans
cette Cité Volante gigantesque. Je me souviens avoir mangé le Cruel
Centipède, lui dis-je. Et là, je ne sais pas pourquoi, j'ajoute que
La Réalité est un Cut-Up. Je presse le pas et lui et Frère Santos
peinent à me rattraper.
Une
fois dans nos quartiers, je m'enferme dans la cellule qui me sert de
chambre. J'ai toujours cette amulette contenant ce liquide inconnu.
Je n'avais jamais osé l'utiliser. C'est maintenant ou jamais.
Je
m'assois en tailleur au milieu de la pièce. Je bois une gorgée du
liquide et ferme les yeux. Et je répète comme un Mantra « La
Réalité Est Un Cut-Up ! » Et je sens le Cruel Centipède
frémir. Moi aussi je frémis. J'ai peur car je suis... épuisé. Et
je vois !
Lucius !
Il s'appelle Lucius Salinger et le Cruel Centipède est en lui. Je
tente de me relever mais... Ma vue se trouble. Je vacille. Je peine à
rester debout. Je tombe. Je sombre...
Je
ne connaissais pas cet homme. Il s'appelle Spike N'Ger m'explique
Boots, et c'est un chasseur de monstres. C'est un errant. Il est déjà
venu dans la Cité Volante par le passé. Sa présence aujourd'hui
n'est pas bon signe. Il est fort probable qu'il vienne pour nous.
Heureusement, ces savoirs que j'ai acquis auprès des Soars me
permettent maintenant de me nourrir plus « discrètement ».
Certes, je laisse toujours des cadavres derrière moi mais il sera
plus difficile de remonter une piste jusqu'à moi désormais. Et
puis, grâce à cette magie, je ne suis plus soumis à la faim avec
autant de violence qu'avant. J'espère juste qu'il n'est pas là pour
nous et que rien ne le mettra sur notre piste. Néanmoins, je me dois
d'en douter et de redoubler de prudence car... on parle dans les rues
de la Cité. On parle de nous. Personne ne semble réellement
soupçonner notre existence et encore moins nos buts mais la
découverte des cadavres que j'ai laissé derrière moi suscite
malgré tout des interrogations. J'espère vraiment que ce Spike n'en
a pas après nous.
Je
glisse dans le sommeil. Je glisse le long d'un intestin géant avec
tout un tas d'espèces fossiles ou disparues : des limules, des
ichtyosaures, des ammonites et des choses gerbantes avec des
tentacules écumantes de foutre primordial. Je reconnais ce monde.
C'est celui des Coelacanthes. Où vais-je me retrouver cette fois ?
De nouveau dans cette horrible maison au fond des bois ?
Un
lac de merde ! Je me retrouve dans un lac de merde dans lequel
baignent des squelettes de reptiles géants. Au loin, j'aperçois une
silhouette me faire de grands gestes. Je ne peux pas la reconnaître,
mais je sais que c'est la Magicienne. Je ne comprends pas ce qu'elle
tente de me dire. Je me laisse entraîner. Je glisse. Je crois
reconnaître cette forêt immergée mais je ne suis sûr de rien. Je
vois de la lumière en haut. Je rassemble mes dernières forces et
pousse dans cette direction. Au loin, j'aperçois des Coelacanthes.
Je dois arriver à la surface avant eux.
Je
retrouve l'air libre en sortant par un puit. Il fait nuit. L'air est
frais. Il n'y aucun nuage dans le ciel. C'est beau. Il n'y a pas un
bruit. Je regarde autour de moi et constate que je suis au milieu
d'une place forte médiévale. Je connais cet endroit. On m'a raconté
les événements qui s'y sont déroulés. Certains de mes frères,
quand j'étais un ange au service de Dieu, ont combattu ici. C'est la
place forte de Montségur. En 1244, nous en avons fait le siège pour
forcer les Cathares à abjurer. Que fais-je ici ?
|
Comme
si Millevaux n'était pas un Enfer suffisant ! Corso a de
nouveau sombré dans le cauchemar des Coelacanthes. Qu'a-t-il vu
là-bas ? Que lui est-il vraiment arrivé pour qu'il nous
revienne ainsi ? Ces ailes rouges de Corax ne sont que la
partie visible de sa... transformation. Je sens bien qu'il a
changé à l'intérieur. D'ailleurs, il ne se fait plus appeler
Corso mais Edes. Pourquoi ? Cela ressemble tellement à
l'Hadès, le royaume des morts. Est-ce de là qu'il est revenu ?
En
tous cas, avant de s'écrouler, il a eu le temps de nous
communiquer toutes les informations utiles concernant notre
cible : un certain Lucius Salinger. Celui-ci doit se rendre
dans un palace des beaux quartiers en ce moment même. Après
avoir rapidement donné des consignes pour qu'on prenne soin de
notre frère, Santos et moi sommons trois des nôtres de nous
suivre.
Nous
localisons ce Lucius dans la rue mais il parvient malgré tout à
nous fausser compagnie. Peu importe. Nous savons où il se rend et
fonçons là-bas. Nous perdons du temps à l'entrée de ce
somptueux palace car on nous demande nos laissez-passer. Une fois
ces formalités réglées, nous nous ruons dans les étages et
trouvons la suite où s'est rendu Lucius. Sans attendre, nous
enfonçons la porte. Et là...
Quelle
horreur ! Lucius est aux prises avec une horrible créature.
Certainement un Horla. La chose est un être difforme en
putréfaction dotée, comme si cela ne suffisait pas, d'une
horrible tête de sanglier. De son ventre grand ouvert jaillissent
des tentacules. De l'autre côté de la pièce, Lucius, nu lui
aussi, semble étouffé par le port d'un masque noir luisant.
J'ordonne à mes frères d'immobiliser le monstre pendant que
Santos et moi nous approchons de Lucius. Mais celui-ci, sous nos
yeux et alors que l'homme-sanglier éclate de rire, devient
translucide et disparaît sous nos yeux !
Je
me retourne alors vers le monstre qui est en train de se relever.
Un geste en direction de mes frères qui comprennent et le charge
de leurs lances. Mais la créature est plus agile qu'elle n'en a
l'air et dévie leurs coups avec aisance. Je fais un signe à
Santos qui, d'une cabriole, saute par dessus le Horla et atterrit
juste derrière lui. Je me saisis de mon poignard et vise la
gorge.
Je
sens ma lame s'enfoncer dans la chair morte de l'homme-sanglier.
Mais celui-ci reste sans réaction. Alors que je fais tourner ma
lame dans son cou, il me sourit. Mais quand Santos s'empare de lui
pour l'étrangler, il se rebiffe et le projette sans effort par
dessus son épaule. Nous voyons alors ces horribles tentacules
refluer à l'intérieur de son ventre. Ses chairs se referment
dans un dégoûtant bruit de succion. Il y a des hauts le cœur
dans nos rangs et nous voyons une lueur de malice dans le regards
du Horla.
L'homme-sanglier
scande alors quelques mots dans ce que je soupçonne être la
Langue Putride et lui aussi disparaît sous nos yeux mais... Il y
a quelque chose, un livre. Un très vieux livre. Une sorte de
grimoire. Aucun d'entre nous n'ose le toucher. Nous nous
approchons assez pour voir le titre « Le Grimoire de la
Bouche ». Nos regards se croisent encore. Santos esquisse un
geste discret mais que nous percevons tous. Spontanément, nous
détournons notre attention en direction du coin de la pièce de
la pièce suggéré par Santos. Rien ! Quand nous posons à
nouveau nos regards sur le livre, il a disparu ! J'adresse un
sourire discret à Santos qui feint de ne pas comprendre.
De
retour dans nos quartiers, Santos et moi prenons mille précautions
avant de manipuler ce livre démoniaque. Après l'avoir aspergé
d'eau bénite et réciter nos prières, nous nous décidons à
l'ouvrir. Ce grimoire semble appartenir à un certain Balthus
Malmort. En fait de recit, il s'agit plutôt d'une collection
inachevée d'articles sur des sujets aussi divers qu'étranges. On
y parle de Millevaux, de Horlas, de vampire. Mais aussi de choses
que ni Santos ni moi ne comprennons. Qu'est-ce qu'un accréditation
de niveau Indigo. Qui est ce Yézédis ? Un membre de la
famille de Corso ? Et ce Haze ? Et ce Dionysos ?
Qui sont ces gens ? Que sont ces lieux ? Et parmi tous
ces écrits mystérieux, nous trouvons les lettres que Corso nous
a fait parvenir par le biais des forêts limbiques durant le siège
des Horlacanthes. Que font-elles là ?
|
|
Je
crois savoir comment faire pour obtenir des informations sur les
projets de NoAnde. En fait, ce sera même plus facile et peut-être
même plus agréable que prévu. Enfin, peut-être seulement. Le
Vish évidemment ! Une dose me permettra de gagner la plage
des cafards. Là, il me suffira de trouver l'objet-totem qui me
permettra d'obtenir une vision primordiale. Ensuite, je saurai où
aller et quoi faire.
J'aurais
pu voyager jusqu'au monde des Cafards en abusant d'une de ces si
jolies jeunes femmes arpentant les trottoirs de la Cité Volantes.
Certaines auraient même accepter de me suivre sans même que je
ne propose de les payer pour ça. Mais le Vish me procure une
autre sorte de satisfaction. Outre l'extase que me procure la
drogue, je jouis aussi de savoir à quel point ce peuple que je
déteste serait offusqué, outré, de me voir le consommer sans
retenue.
J'absorbe
le produit et mon corps se raidit. Tout mon corps. Je me retrouve
sur la plage et je sais ce que je dois y trouver. Un livre. Un
vieux grimoire. C'est le Grimoire de la Bouche. Et cette bouche,
je dois la souiller ! Alors, elle me révélera ses secrets.
Une
fois arrivée, je ne sais pas vraiment pourquoi mais je préfère
me couvrir le visage. Je ne veux pas que les Cafards me voient. Je
fais de mon mieux pour me fondre dans le décor et me comporter
comme les autres esclaves. Comme eux, je ramasse des détritus
mais j'espère y trouver au plus vite le Grimoire que je cherche.
Mais
je ne le trouve pas.
Le
temps passe. Si lentement que je perds toute notion de durée. Une
minute, un an. Je ne fais plus la différence. Je ne perçois plus
le cycle circadien. Je suis incapable de dire si un soleil se lève
et se couche. Je ramasse des objets, constate que le Grimoire
n'est pas parmi eux et les conduits à l'incinérateur. Et je
recommence, inlassablement. Je sens ma volonté et ma conscience
se diluer, se déliter. Et c'est quand j'ai l'impression de ne
plus vraiment savoir qui je suis que j'entends derrière moi.
« NoAnde ?
Tu es NoAnde, c'est ça ? »
Je
me retourne.
« Non,
pardon. Tu n'es pas lui. Tu lui ressemble, avec ta tête, mais tu
n'es pas lui. Désolé ».
Je
lui demande qui il est et me dit s'appeler Damon Haze. Je lui dis
qu'il va m'aider.
|
ODD
OLKVOLG a fait un pari, celui de s'introduire dans cette gigantesque
Cité Volante qui survole Millevaux. Mais, il ne s'agit pas seulement
d'impressionner les autres Scélérats de sa communauté de voleurs
et de pillards. Il agit aussi, et surtout, suite aux injonctions de
son « fantôme », la belle et éthérée SiY. Il ne sait
pas pourquoi mais un jour elle est apparue dans un coin de son champ
de vision. Magnifique et, surtout, sans aucun vêtement. Ses propos
ne sont pas toujours compréhensibles, ni même cohérents. ODD croit
qu'elle est folle mais... elle se balade toute nue et elle ne lui a
jamais menti. Alors, quand elle lui a dit qu'il devait absolument
aller là haut et trouver un certain NoAnde à la tête de sanglier
et bien... pas question d'hésiter. SiY sait forcément ce qu'elle
dit !
C'est
bien sûr sans problème qu'ODD, avec l'aide de SiY, a pu
s'introduire dans la Cité Volante. En cela, il reste fidèle à sa
réputation. Et il regrette un peu d'ailleurs que les autres
Scélérats ne puissent assister à cette nouvelle victoire. Mais,
déjà, SiY le guide à travers le dédale de avenues et de ruelles.
Il se retrouve bientôt dans une des parties les plus sombres de la
Cité, là où se trouvent les machines lui permettant de rester en
l'air et de se mouvoir. SiY semble savoir où se cache ce NoAnde.
Ainsi, ODD découvre rapidement sa planque. Mais, ce type ne vit pas
seul. SiY insiste pour qu'ODD rentre tout de suite. Elle sait que
NoAnde est absent et veut qu'ODD fouille sa chambre et ce malgré la
présence de ses complice. D'après elle, ils sont nettement moins
dangereux que lui. ODD examine la situation. De son pont de vue de
Scélérat, la situation est des plus risquée. Quoi qu'en dise la
jolie fantôme, la présence des complices de NoAnde est vraiment un
problème, d'autant plus qu'il n'a aucune idée de leur puissance.
Mais bon, il sait aussi qu'il peut compter sur son petit gabarit pour
rentrer discrètement à peu près n'importe où. Sauf là... Il est
presque immédiatement repéré et pris en chasse par des types vêtus
de longs manteaux de cuir. Ils portent aussi des masques à gaz ou
des masques avec une sorte de long bec. ODD tente de les semer en
espérant qu'ils n'ont pas vu son visage. En vérité, il espère
bien pouvoir retenter le coup plus tard. Mais ces types ont l'air
hargneux ! Allez, vu la situation, autant tenter un gros coup de
poker ! ODD court dans le dédale de rues. Il tente de semer ses
poursuivants tout en faisant en sorte de tourner en rond. Il espère
en réalité revenir sur ses pas et avoir le temps de s'introduire
dans la planque avant de se faire rattraper. Les autres penseront
l'avoir perdu et ne penseront pas, du moins l'espère-t-il, à le
chercher dans leur propre cachette. Mais, alors qu'il introduit une
des lames de son kit de crochetage dans la serrure, une lourde main
s'abat justement sur la sienne, lui tordant le poignet et brisant son
outil au passage. ODD se retourne et lève la tête. Au dessus de
lui, une silhouette massive dont le visage est masqué par la capuche
d'une cape sombre.
C'est
étrange. Incompréhensible, bizarre, mais... intéressant. À mesure
que je me familiarise avec les rituels de NoAndes, je me sens de
moins en moins soumis aux instincts de la Bête. Je ne parviens pas
seulement à modifier certains aspects de mon environnement. Je sens
que je contrôle la Bête aujourd'hui plus qu'elle ne me contrôlait
jusqu'à présent. Je ne sais pas si je dois y voir un rapport de
causalité, une simple coïncidence ou un effet de synchronie dont le
sens m'apparaîtra eut-être plus tard mais de la même façon que la
bouche de la Bête est devenu La Bouche, la couverture de mon vieux
grimoire s'est lui aussi orné d'une Bouche quasi identique. Je ne
doute pas que NoAnde aurait des réponses à ce sujet. Mais, je
préfère rester dans une ignorance temporaire que de devoir lui
poser la question. Pour autant, malgré toutes ces incertitudes et
questionnements, je suis en paix. Pourtant, nous traversons des
moments difficiles. NoAnde poursuit ses propres buts à l'aide de
Lucius. Je suis sans nouvelle de Franky que j'ai lancé après lui.
Et puis, je viens d'apprendre que Boots s'était fait capturer par
des Exorcistes. Depuis que la Cité Volante stagne au dessus de
Millevaux, nous nous sommes lancés dans une série de rituels en
l'honneur de la Chèvre Noire afin d'étendre l'influence de la Forêt
aux cieux. Pour cela, nous avons besoin de « préparer »
certains lieux en vue d'une grande cérémonie que j'espérais
prochaine. Mais avec l'arrestation de Boots, cela pourrait bien être
compromis. Mais, là où le temps va peut-être malgré tout jouer en
notre faveur, tient à ce que l'expédition est revenue avec cette
« bonne » nouvelle qu'il y a de l'eau potable à
proximité. Aussi, il me paraît très probable que la Cité reste
encore en vol par ici quelques temps. Cela nous permettra de libérer
Boots ou de poursuivre notre projet sans lui. En espérant qu'il ne
dise rien. En tout cas, pour ce qu'on m'en a rapporté, cette
arrestation fait beaucoup parler et ces Exorcistes viennent ainsi de
rallier à leur cause une partie de ceux qui doutaient de la
pertinence de leur présence ici. Jezabel Powl doit s'en réjouir,
elle qui les a visiblement tant soutenus.
|
Herbodoudiab
a beau m'arriver à la taille, il n'en est pas moins un chat et
passe son temps à dormir. Mais ses rêves me sont bien utiles. Et
quand il daigne se réveiller, l'espèce de bouche qui lui déchire
le flanc gauche lui permet de me faire part en langue intelligible
du contenu de ses songes. Intelligible mais pas toujours
compréhensible. Avec le temps, toutefois, j'ai appris à
comprendre certains symboles. Je sais par exemple que tout ce qui
est méchant et mauvais lui apparaît sous la forme de
scintillements vifs de couleur rouge foncée, orange ou parfois
noire. Les humains lui apparaissent comme des boules ou des
tourbillons dont la couleurs lui disent s'ils sont bien ou mal
intentionnés envers les chats. Parmi les chats, Herbodoudiab est
une sorte de Prophète, de devin. Partout où nous allons, quand
il y a des chats, il tient des conférences et dispense ses bons
conseils. Ce sont ces mêmes conseils qui nous ont conduit dans
cette Cité Volante.
Je
suis à la recherche d'une de mes anciennes partenaire, Nuancia.
Je l'avais laissée au sein d'une communauté nommée Récifs.
Elle voulait prendre du repos, en avait assez de cette vie de
chasseur de Horlas. Mais quand j'ai voulu la revoir, on m'a dit
qu'elle avait disparu. Herbodoudiab a alors invoqué ses Dieux –
Phtar &Axlan, je crois – qui nous ont guidé jusqu'ici.
Après nous être installés dans une auberge acceptant les
animaux, et surtout ceux de cette taille, mon chat s'est mis à
rêver. Alors en plein sommeil, sa Bouche m'a parlé. Il a vu des
choses. Et ce n'était pas de bonnes choses. Une flamme noire !
Très mauvais signe. Dans la langue des chats, ce type d'homme
s'appelle un Disséqueur. Ce sont les pires. Ils prennent plaisir
à torturer et tuer des animaux. Et il y en a un ici. Et d'une
façon ou d'une autre, il tourne autour du Nuancia.
|
|
Santos
et moi sommes en pleine lecture de cet étrange grimoire. Qui sont
ces gens ? NoAnde, Paul Singer, Damon Haze ? Et pourquoi
certains passages concernent Corso et Edes ? Qui est ce
Roi-Volcan ? Et que signifie cette mention de Thot-Hermès ?
Rien de bon assurément ! Je connais ce vampire de nom. C'est
un des pires qu'on puisse trouver ! Et il serait donc le
meurtrier du Doyen des Powl ? Comment et pourquoi tout ceci
s'est-il retrouvé compilé dans cet ouvrage ?
En
tout cas, plus que jamais nous devons nous activer. Il y a bel et
bien un vampire ici. Et s'il s'agit de Thot-Hermès... Je n'ose y
penser... Et Tad serait mêlé à tout ça ? D'une manière
plus subtil que ce que nous avions pu envisager jusqu'alors.
Soudain,
nous sommes tirés de nos réflexions par un frère qui nous
annonce la capture d'un hérétique, d'un cultiste, d'un serviteur
des Horlas. Après avoir rangé le livre avec soin, nous nous
rendons dans la cellule où il est retenu. Pour l'heure, on a
réussi qu'à apprendre son nom. Il se fait appeler Boots. À
Santos et à moi d'en apprendre plus.
Nos
frères nous apprennent qu'il a été trouvé dans les environs de
l'Aérium. Des voisins avaient attirés l'attention des forces de
l'ordre après avoir retrouvé plusieurs fois la même porte
fracturée et les lieux souillés par du sang, des excréments et
autres sécrétions d'origines organiques, humaines et animales.
Je ne peux m'empêcher de jeter un regard dégoûté en direction
de ce Boots qui me lance quant à lui un regard que je jurerais
amical. Mais Dieu sait que je ne veux pas être l'ami d'un tel
être ! Et je me fais fort de lui extorquer tout ce que nous
devons savoir pour arrêter ses complices et mettre fin à leurs
manigances.
Santos
me connaît bien et voit que je brûle de le soumettre à la
question. Il me retient et me rappelle que ce genre de serviteur
des Horlas aiment à parler d'eux. Il ne sera peut-être pas
besoin d'en venir à la torture. Aussi bien, il a refusé de
parler jusque là à ceux qu'il considérait comme du menu fretin,
mais s'il pense que nous sommes vraiment des frère et maître
important dans notre hiérarchie, il voudra sûrement nous
impressionner en nous révélant une partie au moins de ses plans.
Je laisse alors Santos débuter l'interrogatoire.
Santos
commence en rappelant simplement les faits. Il lui signifie
également qu'étant en connaissance de son identité, nos frères
et maîtres ont déjà remonté une partie de la piste menant à
ses complice. Pieu mensonge. Il parlera et nous remonterons
effectivement cette piste. Toutefois, Santos veut en savoir plus
sur ces buts. Boots part alors dans une logorrhée
incompréhensible. Je crois reconnaître certains mots de la
Langue Putride. Mais Santos et moi ne pouvons nous empêcher de
nous regarder quand il parle du Roi-Volcan. Il se lance ensuite
dans de sinistres imprécations à Shub'Niggurath. On dirait qu'il
est fou mais quelque chose dans son regard me laisse penser qu'il
se moque de nous. Pourtant, comment peut-il avoir évoqué le
Roi-Volcan ? Ce ne peut être qu'une simple coïncidence ?
Santos
me paraît quelque peu pris au dépourvu et ne parvient plus à
l'arrêter. Aussi, je tente de les stopper en lui demandant tout
simplement où trouver NoAnde. Il s'arrête net et me regarde d'un
air dédaigneux. Il reprends son monologue mais je sens qu'il
tente là de retrouver une certaine contenance. En réalité, je
suis convaincu qu'il ne cesse de parler précisément pour ne pas
nous laisser l'opportunité de lui poser plus de questions et lui
soutirer les réponses dont nous avons besoin. Alors, je m'empare
d'un couteau à large lame que j'examine de manière ostentatoire.
Mais, il éclate alors de rire et reprends ses imprécations à la
Chèvre Noire. Dans son baragouinage en Langue Putride, je
reconnais le nom de Damon Haze. Pourtant, là, je ne lis plus la
même défiance dans son regard. J'ai le sentiment qu'à ce moment
précis il est réellement possédé. Mais par qui ?
Alors
que je m'empare d'une Bible, d'un crucifix et d'une fiole d'eau
bénite, je fais un signe de tête à Santos qui comprend tout de
suite où je veux en venir. Nous devons savoir qui nous parle par
l'intermédiaire de Boots.
Santos
se met à chanter la Gloire de Notre Seigneur. Je m'approche en
brandissant devant moi le crucifix et somme ce qui habite Boots de
décliner son identité.
« Vous
vouliez savoir où est NoAnde ? Et bien je suis là !
Vous pouvez tuer cet imbécile. Il ne me sert à rien ! Vous
voulez connaître nos objectifs ? Mais bien sûr ! Nous
allons répandre Millevaux à travers le monde, à travers les
mondes et l'Hommonde ! Nous allons désintégrer son cadavre
et ce sera la mort définitive et irrémédiable de tout ce qui
vit à tout jamais ! Et vous aurez un avant goût de la
catastrophe quand cette ridicule Cité Volante s'écroulera,
soumis à la Forêt, à la Terre et à Shub'Niggurath. Tuez-le !
Tuez Boots ! Vous ne nous arrêterez pas, jamais ! »
Et
alors, sous nos yeux, les chairs de Boots se mirent à se
déformer. Ses rires se craquelèrent et se transformèrent en
hurlements. Les os de son crane se brisèrent et se
reconfigurèrent afin de donner à celui-ci la forme d'une...
clé ? Et son épaule gauche se mit à enfler et enfler. Sous
la peau, on voyait quelque chose rougir. On devinait les vaisseaux
sanguins, les os. Puis la peau se déchira et un torrent de feu et
de lave en fusion se déversa sur le sol.
Nous
nous regardons avec Santos, stupéfaits. À nos pieds gît le
corps méconnaissable de Boots, une clé géante à la place du
crane. Cela n'a aucun sens. Est-ce vraiment NoAnde qui nous a
parlé ou autre chose qui s'est moqué de nous ?
Je...
J'ai besoin d'une pause, de faire le point...
|
|
Ce
Haze connaît NoAnde. Enfin, il croit le connaître. Il m'avoue ne
plus être sûr de rien. Il ne sait même plus depuis combien de
temps il est coincé là. Il me dit savoir comment partir mais
quelque chose le retient. Il a l'air d'avoir peur et au-delà de
cela, j'ai l'impression que son séjour ici lu ia ôté toute
volonté. Mais j'ai pourtant envie de le croire quand il me dit
qu'il sait comment partir. Il est fort probable qu'il ait été
initié par un autre passeur. Il pourrait ainsi me permettre de
rentrer. Mais j'avoue être embêté à l'idée de lui céder mon
cœur. Mais s'il le faut. Après tout, en ai-je vraiment besoin ?
Mais
pour l'instant, je dois trouver ce maudit Grimoire et lui fourrer
ma queue dans la Bouche. Là, il me révélera ses secrets !
Je décris l'objet à Haze qui pense l'avoir vu quelque part mais
ne se rappelle pas vraiment où. Je le secoues par les épaules et
songes qu'il a intérêt à vite se rappeler s'il ne veut pas que
je lui fasse remonter ses souvenirs en poussant par le fond !
« La
répétition est une forme de changement. »
Je
ne comprends pas pourquoi il dit ça. Je le fais répéter. Lui
non plus ne comprend pas.
La
répétition est une forme de changement. Répètes encore, lui
dis-je.
Et
il obéit, encore et encore...
« La
répétition est une forme de changement. »
« La
répétition est en forme de changement. »
« L'art
est pétition et en forme de chant, je mens. »
« L'arrêt
pétition, es-tu une forme de changement. »
« La
répétition est une forme de changement. »
« Le
chant est l'art de celui qui ment ? »
Le
chant et le mensonge. Pourquoi ça me parle ? J'ai déjà vu
ça quelque part ! Où ?
La
bibliothèque de NoAnde ! Les Chants Dhols ! J'ai vu ce
livre chez lui. Mais il me faut avant tout le Grimoire avec la
Bouche. Je ne peux plus attendre. Je m'empare de la main de Haze
et le force à me branler. À mesure que l'orgasme monte, je
descends dans ses pensées à la recherche de l'endroit où il a
vu le livre. La volonté de Haze est à ce point atomisé par son
séjour ici qu'il ne songe même pas à se défendre. Alors, je
vois l'endroit.
Je
me répands sur ce sol recouvert d'immondice et fonce vers le
grimoire. Il n'est aps loin. Je le sais. Haze l'a vu et je l'ai vu
aussi !
Je
m'empare du livre. Il y a effectivement cette énorme et grotesque
bouche qui en défigure la couverture. Je m'enfonce dedans et
exécute de violents va-et-viens. Tout au fond, je sens les
petites lettres imprimées. Ça parle de NoAnde, de Haze, de plein
de choses et même... de moi ! Je viens ! Je vais
rentrer ! Non ! Pas chez moi ! Pas dans la Cité
Volante ! C'est à Montségur que Haze doit me renvoyer. Je
vais lui laisser mon cœur en gage et il va m'envoyer là-bas.
C'est là-bas que je dois me rendre !
|
Se
faire capturer est aussi un moyen de pénétrer une place forte !
ODD est bien sûr convaincu que SiY ne l'a pas abandonné mais il
aimerait quand même que son soutien soit plus « concret »
à cette heure car il se sent quand même très mal parti. La poigne
qui lui enserre le bras est des plus ferme et, quand il tente de
discerner les traits de son agresseur, il a l'impression de
reconnaître... un énorme groin ! Où est-il tombé ? Dans
quel guêpier SiY l'a-t-elle fourré ? Pour l'instant, il se
laisse sagement conduire. Il verra bien où cela mène. De toute
façon, il ne compte pas partir sans avoir fouiller les affaires de
ce NoAnde. Est-ce lui d'ailleurs ? Pour l'instant, il n'ose rien
dire. On le conduit dans un sous-sol dont le plafond est constitué
d'une succession d'arcades. ODD distingue un lutrin sur lequel est
disposé un énorme grimoire. Il s'adresse une note à lui-même
comme quoi il lui faudra penser à le prendre avant de partir car il
a certainement de la valeur. En tout cas, pour l'instant, il a
l'impression de se retrouver dans le repaire de quelques sectes
vouées au culte de divinités malveillantes. S'agit-il d'adorateurs
de Horlas ? En attendant d'en savoir plus, il prend des notes
mentales concernant la configuration des lieux. On lui fait suivre
plusieurs couloirs des plus étroits. On dirait le réseau d'une
gigantesque toile d'araignée. Il y a vraiment de quoi se perdre.
Mais, finalement, on l'enferme dans une toute petite pièce. La
question est maintenant de savoir s'il y a quoi que soit d'utile dans
tout ce capharnaüm. Des bijoux sans grandes valeurs tout d'abord.
Quelques fioles et petites bouteilles remplies de liquides colorés.
Mais surtout... un livre ! « La Quête de l'Ange-Paon de
Yézédis », par un certain Jone King. Étrange. Mais
maintenant, il faut sortir. ODD examine la serrure. Même sans ses
instruments de crochetage, il devrait y arriver. Et s'il n'y arrive
pas, c'est vraiment qu'il n'est plus le meilleur ! Mais... il
est toujours le meilleur !
|
Et
me voici errant dans les rues et avenues de cette incroyable cité
volante. Les rêves d'Herbodoudiab ont leurs limites. Maintenant,
je dois me débrouiller part mes propres moyens pour retrouver la
trace de Nuancia. J'accoste donc les passant un peu au hasard et
leur fait une description de mon ancienne partenaire. L'ont-ils
vu ? Savent-ils quelque chose à son sujet ? Cette cité
est gigantesque et récolter des informations est tout sauf
facile. Mais je suis têtu et finis par obtenir quelques
renseignements après des heures épuisantes à arpenter les rues
et les passerelles de la Cité Volante. Quelqu'un ressemblant
vaguement à Nuancia a été aperçu dans les quartiers
inférieurs, du côté des machines centrales. Mais, la
description qui m'est faite me laisse un arrière-goût bizarre.
Oui, la jeune femme qui a aperçu Nuancia la reconnaît dans ma
description mais elle y ajoute des détails inquiétants. Un
visage scarifié. Une bouche contrefaite. Des gardes du corps
vêtus de noirs et portant des masques. Toutefois, outre des
inquiétudes, j'ai un nom : le Grüneblaue.
Ce serait un endroit où Nuancia a été vu plusieurs fois
accompagnée de sa nouvelle clique. Ou de ses ravisseurs... Après
être repassé par ma chambre et constaté qu'Herbodoudiab dort
encore, je m'octroies moi aussi un peu de repos et repart. Je
trouve facilement cet établissement. C'est une sorte de taverne à
la décoration très sombre et un peu gothique. La clientèle est
à l'image de la salle. Sombre ! La majorité des clients
portent effectivement des vêtements de velours ou de cuir noir.
Certains portent aussi des masques à gaz ou de théâtre peint en
noir. Discrètement, je longe le mur sur la gauche et, tout en me
dirigeant vers le bar, j'observe la clientèle. Et si elle était
parmi eux ? Je m'approche du bar et fais signe au serveur.
Avant même que je ne formule ma commande, il fait glisser sous
mon nez une chope remplie d'un liquide bleu-vert dégageant une
odeur étrange. Le plus discrètement possible, j'observe cette
femme entourée de toute une petite court d'hommes en noir. Le bas
de son visage est caché par une épaisse écharpe de velours
noir. Mais, pour autant, elle laisse apparaître quelques unes des
scarifications décrites par mon témoin. Je reconnais bien
certains traits de son visage, ses cheveux. Mais il y a quelque
chose dans son regard qui m'inquiète. Je ne sais pas si elle m'a
vu ; si tel est le cas, elle n'en a rien laissé paraître.
Ou alors, est-il possible qu'elle ne m'ait pas reconnu ?
|
Pour
l'instant, on dirait que tout se passe bien. Certes, Boots s'est fait
capturer mais j'ai assez confiance en lui pour être sûr qu'il ne
parlera pas. De plus, à force de fréquenter le Grüneblaue, j'ai pu
cerner le profil des habitués les plus malléables. Maintenant, s'il
m'est difficile de sortir sans escorte, nous sommes tous à l'abri du
besoin puisque tous ces sots mettent un point d'honneur à remplir
nos caisses de leur or. Et en échange, il me suffit de les autoriser
à participer aux orgies rituels des Soars. Je dois garder à
l'esprit que ce Spike est peut-être sur nos traces. Je dois aussi
rester vigilant quant à ces exorcistes qui fourmillent dans les
rues. Mais j'ai confiance en l'avenir. Malgré les disparitions de
Boots et Lucius et bien que NoAnde poursuivent ses propres plans, je
ne doute pas une minute de la réussite de notre entreprise. Nous
allons répandre Millevaux. Ici, la Forêt va connaître une poussée
expansionniste sans précédent pour la plus grande gloire de
Shub'Niggurath. Et ce n'est pas une poignée de prêtres qui va nous
en empêcher. Dans la rue, on dit qu'un groupe obscur gagne en
puissance ? Ils ne savent pas à quel point ils ont raison. Mais
autant ils savent que nous existons, autant ils ne savent rien
d'autre et surtout pas comment nous arrêter !
De
houleuses discussions animent la Cité Volantes en ce moment. Un
membre des Andes tente d'accroître l'influence de sa famille. Mais,
ce dont personne ne se doute, c'est que nous sommes derrière toutes
ses manigances. S'il accède au pouvoir à la place de Jézabel Powl,
c'est nous qui seront aux commandes de la Cité. Les exorcistes, les
Corsos et bien entendu les Powl tenteront de nous arrêter. Mais je
suis immortel. J'avance ainsi mes pions. Même si cette offensive
devait échouer, le temps joue en ma faveur et nous vaincrons.
Shub'Niggurath vaincra et Millevaux se répandra à travers les
restes de l'Hommonde. J'ai raison de me montrer prudent. Pour autant,
force est de constater que les débats que suscitent cette tentative
de prise de pouvoir par le Ande a pour conséquence immédiate de
gêner les exorcistes dans leurs investigations. Je ne peux que m'en
féliciter. Parallèlement, je n'ai pas aimé la façon dont cet
homme m'a fixé du regard au Grüneblaue. Et s'il était lié au
passé du corps que j'occupe. Je n'avais jamais pris le temps ni la
peine de creuser sa mémoire mais peut-être aurais-je des réponses
en le faisant ?
Elle
s'appelait Nuancia. Elle a perdu son enfant à cause des Horlas. Elle
est donc devenu chasseur de monstres aux côté de cet homme :
Spike N'Ger !
Où
suis-je ? Le Cruel Centipède vient de libérer mon visage. J'ai
l'impression de respirer à nouveau. Je me sens bien mais je n'ai
aucun idée d'où je suis. Autour de moi, quelques tombes. Je regarde
les dates. La plus récente date de 1242. Qu'est-ce que ça veut
dire ? Au vue des manigances de NoAnde, la question n'est
peut-être pas tant de savoir où je suis mais quand ! Quel tour
m'ont joué le Soar et le Centipède ?
Chose
étrange, le Cruel Centipède a changé de forme. Il est devenu une
sorte de liquide noir au fond d'une fiole en verre fumé. Je ne
cherche plus à comprendre. Je dois maintenant en savoir plus sur là
et quand je me trouve. Si je suis là, c'est que le De Vermiis
Mysteriis doit s'y trouver aussi. Dès que j'aurai mis la main
dessus, il faudra que je trouve un moyen de rentrer.
J'ai
mis la main sur une robe de bure. Je me suis ainsi mêlé à la
population de cette place forte. Elle porte le nom de Montségur et
se veut un bastion Cathare. Je ne sais pas trop ce que c'est. Une
sorte de religion. Une variante de la religion officielle qui ne
plait pas à tout le monde. Pourtant, c'est gens m'ont tout l'air
d'être des femmes et des hommes bons. C'est d'ailleurs ainsi qu'ils
se nomment eux-mêmes : les bonnes femmes et les bonshommes. Ils
mènent là une vie simple même si, à ce que j'ai cru comprendre,
certains au moins d'entre eux considèrent que cette Terre est
l'Enfer. Je ne peux m'empêcher de penser à l'enfer qu'est
Millevaux. Ces Cathares savent-ils quelque chose au sujet de
Shub'Niggurath, de la forêt et des Horlas ? Je vais tenter d'en
apprendre davantage.
Je
sais maintenant que je suis en 1242, en France. Un inquisiteur a été
assassiné.
Un
an plus tard... que s'est-il passé ? Montségur est assiégé
par les forces de l'Eglise catholique suite à l'assassinat de
l'inquisiteur. Mais les Cathares tiennent bon. Nous ne manquans en
réalité de rien, pour l'instant. Ce soit, d'ailleurs, l'ambiance
est festive. J'entends les notes d'une musique pleine d'entrain. Mais
je ne mêle pas à la fête. Depuis que je suis là, j'ai eu le temps
de mener mon enquête. À défaut de trouver le De Vermiis Mysteriis
ou un moyen de rentrer chez moi, j'ai au moins trouver les traces
d'un culte rendu à Shub'Niggurath. En effet, depuis mon arrivée,
des cérémonies se sont tenues au rythme d'un cycle bien précis en
vue de « préparer » certains lieux à un rituel de plus
grande importance. Mais je ne sais pas du tout lequel. Et je ne suis
pas encore parvenu à identifier quelque membre que ce soit de cette
congrégation. Je n'ai osé m'ouvrir à personne de mes recherches.
Je me fais le plus discret possible, convaincu qu'on s'apercevrait
très vite que je n'ai rien à faire ici. Aussi, je me débrouille
seul.
Ce
soir, je pense avoir une idée de là où devrait se dérouler le
prochain rituel. J'espère ne pas m'être trompé. J'ai transposé
quelques unes des connaissances ésotériques et alchimiques acquises
auprès de NoAnde pour tenter de déterminer le lieux et le moment le
plus propices à une cérémonie en l'honneur de Shub'Niggurath. Il
n'est pas possible de quitter Montségur pour gagner la forêt mais
je pense que certaines parties des sous-sols de la forteresse sont
autant de lieux propices.
Le
temps passe et un groupe d'hommes et de femmes se regroupent. Ils
sont nus sous leur cape. Ils portent des masques représentant les
uns des porcs, les autres des chats. Celui qui joue le rôle de
maître de cérémonie ne porte en guise de masque qu'un loup. Sa
bouche est déformée par deux horribles cicatrices qui lui barrent
le visage. Après avoir invoqué les noms de la Chèvre Noire et de
la Mère aux Milles Petits, ils se livrent à des actes obscènes et
cruels. Ils répandent ça et là du sang, des excréments et
d'autres matières malodorantes. Cela dure des heures. Je m'approche
discrètement, mais pas assez...
Deux
hommes portant des masques de porcs se saisissent de moi. Ils sont
nus, recouvert de sang et de merde. Mais il y a quelque chose
d'encore plus repoussant dans leur façon de se tenir et de bouger.
J'ai le sentiment que ce n'est pas... humain de bouger comme ça. Et
je crois que cela me dégoûte encore plus que leur apparence et leur
odeur. Ils me conduisent devant leur chef. Cette bouche me rappelle
Trybelhe et j'ai peur de ce qu'elle va me dire.
|
Cette
femme n'est pas Nuancia. Elle se fait appeler Trybelhe. Elle est
pourtant bien la femme que je connais mais... Et ce ne sont pas
seulement ses cicatrices qui me font douter, ni même qu'elle ne
semble pas me reconnaître. Il y a quelque chose dans son
attitude, comme si elle n'était pas elle-même, comme si elle
était... possédée ? Oui, c'est certainement ça. Elle doit
être possédée par un esprit ou un Horla. Serait-ce le
Disséqueur dont m'a parlé Herbodoudiab ? Je quitte le
Grüneblaueaussi
discrètement que possible. J'espère ne pas avoir attiré
l'attention et que personne ne me suit. Mais, je connais divers
moyen de m'assurer de ne pas être l'objet d'une filature. Et il
se trouve que c'est le cas. Si la chose qui a pris possession de
Nuancia a vu en moi une menace, elle n'a pas cru bon d'envoyer un
de ses sbires après moi. Une fois dans ma chambre, je m'apprête
à consulter mon Recueil des Monstres et Horlas afin d'y trouver
des informations sur la créature qui s'est emparée de mon amie.
Mais Herbodoudiab est réveillé et il a visiblement quelque chose
à me dire. Je sens qu'il ne va pas bien. Il se frotte contre moi
et manque de me renverser. Je repose mon livre avant même de
l'avoir ouvert et le caresse afin de le rassurer. Il se met à
ronronner. La bouche sur son flanc articule d'une voix
tremblotante. : « J'ai peur de dormir. Restes près de
moi. J'ai vu un soleil grimaçant. Les adorateurs du Roi-Volcan
nous menace. Le Roi-Volcan... Je crois que c'est une autre forme
du Soleil. L’œil de Râ nous observe et menace nos vies. Le mal
est plus important que ce que je croyais. Mais nous avons des
alliés ici même. Il y en a un qui joue sa vie à pile ou face.
Lui aussi combat le même mal que nous. Ce mal protéiforme,
polynomal. Ce mal qui ne sait même pas qu'il est pluriel. J'ai
sommeil, Spike... Restes avec moi s'il te plaît... » Je
continues de le caresser d'une main. Il pose sa lourde tête sur
mon giron tout en continuant de ronronner. Je le bouscule un peu
afin de pouvoir m'asseoir sur le lit. Je l'invite à grimper à
côté de moi. Alors, il s'endort enfin et je reprends mon
Recueil. Là, je crois trouver la réponse à ma question. Nuancia
pourrait fort bien être possédée par ce type de Horlas qu'on
appelle Vampire.
|
Le
Meilleur, certes, mais perdu! SiY l'a envoyé ici afin de trouver
NoAnde, ou au moins des informations le concernant. Elle est un
fantôme. Elle doit forcément pouvoir faire quelque chose pour lui,
même ici. Si elle a pu remonter la trace de ce type jusqu'ici, elle
doit bien pouvoir trouver un moyen de le guider dans cet dédale
avant qu'on ne lui tombe dessus. Allez, il se concentre et tente
d'attirer l'attention de SiY. En réalité, il ne doute pas vraiment
de capter son attention car il est convaincu qu'elle l'aime bien. Et
on dirait qu'il a raison car le joli fantôme lui apparaît. Elle lui
fait signe de garder le silence et la suivre. Maintenant face à une
porte close, il voit Si passer au travers. Mais... et lui ? Il
n'a plus son kit de crochetage. Comment entrer ? ODD soupire.
Cela ne l'enchante guère mais il ne voit pas d'autre solution à
part tenter de défoncer la porte. Il espère vraiment ne pas s'être
démis l'épaule, ni avoir attiré l'attention. En tout cas, les
gonds de la porte ont cédé. Il se masse son épaule douloureuse,
regarde autour de lui au cas où quelqu'un viendrait et... Oh non!!!
Je
ne suis pas arrivé en 1244 comme je le pensais mais en 1242. Bien
plus tôt, donc. J'ai ainsi eu l'occasion d'assister au meurtre de
cet inquisiteur qui a déclenché le siège de Montségur. De
l'intérieur, j'ai eu tout le loisir d'observer ces cathares que les
miens, les anges, à l'extérieur, vont s'évertuer à massacrer. Et
je doute. Oui, leurs manières de croire et adorer notre Seigneur
dévie du dogme en vigueur. Oui, ils n'aiment pas Dieu comme nous le
voulons. Mais sont-ils mauvais pour autant et méritent-ils de
mourir? À voir ces hommes, ces femmes et ses enfants, je doute. Au
début, j'ai pensé quitter la place forte et rejoindre mes frères
parmi les assiégeants. J'ai ensuite songé à leur prêter main
forte de l'intérieur. Maintenant, je me demande si je ne devrais pas
mieux tenter de calmer leur courroux. Et si c'était pour cela que
Dieu m'avait envoyé ici?
Presque
un an plus tard, le siège dure toujours. Je n'ai pas pris de
décision quant à ma conduite à venir. Et ces Cathares ne perdent
ni l'espoir, ni la foi. Et s'ils avaient raison? Et si cet Enfer
qu'ils voient sur Terre était une vision de Millevaux à venir? Et
si leur façon de croire avait permis d'éviter tout cela? Si le
Catharisme était une solution à Millevaux?
Mais
les choses sont plus compliquées qu'il n'y parait. Les Cathares ne
sont pas les seuls hérétiques en cette place. J'ai découvert, dans
les souterrains, des traces de rituels maléfiques en l'honneur, je
présume, de Shub'Niggurath ou quelque autre avatar de ces divinités
morbides. Je ne me suis pas encore décidé à passer à l'action
mais peut-être devrais-je contacter mes frères anges non pas pour
attiser ou éteindre leur colère envers les Cathares mais plutôt
pour mettre fin à ce culte. Mais je dois en savoir plus.
Le
son de l'acier contre l'acier me tire de mes pensées. On se bat à
l'épée non loin de moi. Je me lève et réajuste la cape qui
dissimule mes ailes rouges sang, ou plutôt celles d'Edes à qui je
les ai volés.
Qui
se bat? L'un des deux a la tête recouverte d'un heaume. Il se bat
avec une canne de fer et non une épée. Il tente de protéger une
fiole contenant un liquide noir. L'autre a le visage marqué par la
petite vérole. Lui, par contre, a une épée. Je suis frappé aussi
par ses canines proéminentes. Malgré sa pâleur, il dégage quelque
chose de flamboyant. Il y a de la frénésie dans ses attaques, dans
son regard. Je ne me peux m'empêcher de penser qu'il s'agit là,
comme moi, d'un être surnaturel. Mais pas comme moi. Pas un ange.
Non! Plutôt un démon. De Samigina peut-être? Ou un Horla? Je reste
dans l'ombre et observe. Qui prend l'avantage?
L'homme
au heaume, après avoir été contraint à reculer, reprends du poil
de la bête et du terrain sur celui que je pense être un monstre. Il
le jette à terre et, se jetant sur lui à sa suite, commence à
l'étouffer en écrasant sa barre de fer sur gorge.
J'ai
toujours avec moi mon marteau de guerre millevalien et cette
épée-démon récupérée Dieu seul sait quand dans la forêt. Je
serre la poignée de l'épée et presse le démon de m'en dire plus.
Cet homme pâle est-il un des siens? La lame reste muette. Je la
secoues. Surgit alors dans mon crane l'image d'un soleil grimaçant.
Qu'est-ce que ça veut dire? Que le soleil est une menace? Pour qui?
Cette créature ou moi ? Parles, lame maudite ! Je vois...
L’œil de Râ! Le symbole des pharaons d’Égypte. Mais aussi de
Nyarlathotep, le Pharaon Noir et le messager des Dieux Anciens. Et je
comprends que la lame ne me parle pas car elle est muette de... peur!
Oui,
cet chose est bien un démon de Samigina. Un vampire! Mais ce n'est
pas lui que je dois craindre. C'est l'autre! L'homme au heaume. Le
serviteur de Nyarlathotep et des Anciens. Je relâche ma lame. Dans
son état, elle m'est inutile. Je m'empare de mon marteau de guerre
et m'en vais prêter main-forte au... démon!
Je
jaillis de l'ombre, marteau levé et l'abat sur le crâne de mon
adversaire. Il s'écroule sur le coup, inconscient. Je lance un
regard glacial au démon qui comprend qu'il doit rester immobile et
silencieux. Je retire le heaume. Dessous, une tête de porc. Cette
chose est un Soar! Je souris à l'idée de ce qu'il aurait fait subir
au vampire si je n'étais pas intervenu. Je le fouille et récupère
la fiole. À l'intérieur, bien que liquide, je reconnais le Cruel
Centipède.
Ce
vampire peut-il m'être d'une quelconque utilité? À part me dire ce
qu'il fait là et si satan a une quelconque projet pour les
Cathares... Je m'approche de lui, me baisse à son niveau et attends
la réponse. Je souris car le vampire est mort de peur. Non, Satan
n'a pas de plan particulier concernant les Cathares. Lui ne s'est
retrouvé ici que par hasard, pour se nourrir. Et maintenant, il est
coincé, ne pouvant sortir sous peine de tomber entre les griffes des
anges qui attendent dehors. De même, il ne sait rien concernant
cette créature à tête de cochon mais il en a déjà vu à
Montségur. Il n'y a pas que des Cathares ici. Quelque chose de bien
plus grave se prépare. Le vampire connaît quelques uns de leurs
lieux de réunion. Bien, cela me sera utile. J'explique ensuite au
vampire comment je vais le libérer et lui permettre de quitter
Montségur. Il n'a pas le temps de crier...
C'est
terrible! J'ai peur de dormir. J'ai dû m'abaisser à demander à mon
humain de rester près de moi pour pouvoir céder au sommeil. Et,
pour la première fois, j'ai espéré un sommeil sans rêve.
Je
sais qu''il y a un Disséqueur dans cette Cité. Je sais qu'il y a
des monstres, une menace bien réelle et bien plus importante que
tout ce que nous avons combattre par le passé Spike et moi.
Dans
quel pétrin s'est fourée Nuancia? Dans d'autres circonstances,
j'aurais été tenté de la laisser se débrouiller mais là...
Spike
a fini par s'endormir sur son grimoire. Rêve-t-il? Peu importe en
vérité. Son sommeil m'a réveillé. Et je ne veux pas dormir s'il
ne veille pas sur moi. Je me lève, saute du lit et, d'un coup de
patte, ouvre la porte de la chambre d'hôtel.
Dans
la rue, personne ne me prête attention. Pourtant, je ne suis pas un
chat ordinaire. Je suis un chat millevalien, ce que les gens d'ici
appellent un “mutant”. Et surtout, je suis un Tigre-Rêvant. Cela
devrait m'attirer leur respect. Mais j'ai l'impression qu'ils sont
préoccupés par d'autres choses.
L'agitation
règne dans les rues. Nous ne sommes pas les seuls chasseurs de
monstres ici. Les Exorcistes et Inquisiteurs sillonnent les rues.
Traquent-ils la même menace que nous? Sont-ils sur les traces du
Disséqueur?
D'ailleurs,
comment m'assurer que Nuancia est bien le Disséqueur que je crois?
Spontanément,
j'ai fait ce rapprochement et j'ai « invité » Spike a en
faire de même mais... il est après tout possible que le Disséqueur
ne soit pas tant la chose qui habite Nuancia aujourd'hui mais autre
chose agissant dans l'ombre.
Et
si je suivais ces Exorcistes ?
Quel
est cet étrange bâtiment ? Une... léproserie ? Que
viennent-ils faire là ?
|
Alors
que les Exorcistes continuent à traquer le mal dans les rues de
la Cité Volante, Santos et Quantus se sont retirés afin
d'étudier cet étrange Grimoire sur lequel ils ont mis la main.
Outre
les lettres que Corso leur avait fait parvenir lors du siège des
Coelacanthes, il y a là toute une collection de textes aux
significations les plus bizarres.
Ainsi,
le premier est l’œuvre d'un certain SiAber de la famille Ande.
Il traite d'Edes Corso. Mais, à sa lecture, les exorcistes
comprennent vite qu'il ne s'agit en rien des familles régnantes
ici même. Peut-être est-ce un texte très anciens datant d'avant
la construction de la Cité Volante ? Peut-être qu'à cette
époque, les familles Andes, Corso et Powl formaient déjà le
noyau dur de leur communauté et vivaient près de cette pyramide
qui est évoqué comme la résidence des Horlas et des
Coelacanthes. Mais surtout, qu'est-ce que ce Méta-Monde que
SiAber prétend avoir gagné ?
Le
second texte, relatif à la Prison du Roi-Volcan, évoque aussi ce
fameux SiAber. Mais pas seulement ! Il parle aussi de Haze et
de Dionysos. Qui sont-ils?qu'est-ce que cet hôpital ? Qui
est le Patient 13 ? Et qui est ce Roi-Volcan ? Le grand
prêtre d'un culte hérétique ? Pourtant, il affirme avoir
subi les assauts de Shub'Niggurath et Millevaux.
Le
troisième texte parle de la mort d'Eloïm Powl mais... il n'est
pas mort. Il était au contraire un des prétendants à la
succession d'Aaron Powl. Et qui est ce Dorso qui l'aurait tué ?
Est-ce l'assassin d'Aaron ?
Le
texte suivant n'a plus aucun sens pour les deux exorcistes. Il
raconte comment un homme a été pris de violence et s'est pris
pour... Tad Corso après avoir lu un roman. L'homme a parlé du
Roi-Volcan et du 13ème jour du 13ème mois. Il y a certainement
un rapport avec ce Patient13.
Jone
King serait donc l'auteur de ce roman qui rend fou. Mais pourquoi
en se prenant pour Tad Corso ? Comment l’auteur peut-il le
connaître et pourquoi en faire un personnage de roman ? Et,
comment peut-il évoquer Millevaux de cette façon ? Il en
parle comme du simple théâtre d'une histoire pour faire peur.
Mais... Il s'agit du monde ! Le voyage de Corso n'est pas une
histoire. C'est la réalité. Et elle n'a jamais rien eu à voir
avec cet Ange-Paon de Yézédis ! Et qu'est-ce que NoAnde
vient faire là-dedans. Car c'est bien lui qu'ils ont surpris dans
cette chambre. Cet être horrible à tête de porc ! Comment
ce Jone King peut-il faire de leurs vies une simple histoire ?
Et pourquoi y ajouter ces éléments étranges ? Puis,
Quantus a une illumination. Jone King, Jone Roi, Jaune Roi, le Roi
en Jaune... Hastur l'indicible. L'article se conclut d'ailleurs
ainsi : « Mon vrai nom... On ne peut pas le dire. Il ne
doit pas être dit. » Cela expliquerait pourquoi on raconte
plus tard que ce roman est maudit...
Le
dénommé Haze serait l'auteur de l'article suivant. Il
s'adresserait à... Edes Corso ? Mais laquelle ? Ce
grimoire semble faire état de plusieurs Edes justement. Mais il
parle aussi de Gargouilles semblables à celle qu'a affronté Tad
Corso lors du siège des Coelacanthes. Et on en apprend un peu
plus sur ce Yézédis. Il serait doté d'un groin lui aussi.
Serait-ce un homme-porc comme NoAnde ?
Un
autre fragment parle de Dionysos. Il parle de mort, de vie, de
putréfaction et, encore une fois, d'un cycle qui se répète. Et
le suivant parle encore de ce Haze qui serait mort, disparu en
tout cas. Serait-ce dans les circonstances décrites plus haut ?
Ce
Thot-Hermès dont il a déjà été question apparaît ici comme
l'assassin d'Aaron Powl. Il ne s'agirait donc pas de ce fameux
Dorso ? Mais ces deux textes parlent-ils vraiment de la même
chose. Dans l'un, c'est Eloïm qui est assassiné ?
Puis
il y a de nouveaux une référence à l'Hôpital. Cette fois, le
texte précise les liens unissant Dionysos à ce qui est appelé
« la Bouche ». Le texte laisse entendre qu'il y aurait
plusieurs hôpitaux. Un à Millevaux et un autre dans cette Cité
Bleue. Mais où est-elle ?
Des
notes attribuées à Haze évoquent une fois de plus Corso. Cette
famille s'adonnerait à la magie ? Mais dans le plus grand
secret alors... A moins que ce soit une allusion aux pouvoirs
angéliques de Tad. Comment savoir ? Et surtout, comment
l'auteur de ces notes peut le savoir ? Et pourquoi encore une
allusion à NoAnde. Comment Corso et NoAnde peuvent-ils être
lié ? Corso n'en a jamais parlé. Il ne semble pas connaître
ce monstre. En tout cas, ce NoAnde est entré en possession d'une
sorte de passe qui en fait quelqu'un de vraiment dangereux.
Le
texte suivant serait l’œuvre de Haze. Il parle pourtant d'un
sujet beaucoup plus familier puisqu'il fait l'état des lieux des
connaissances relatives à ces Horlas qu'on nomme aussi
« vampires ». Les stigmates dont il est questions
pourraient être ceux attribués à ce Yézédis. Cet Ange-Paon
pourrait-il être un vampire ? Et Thot-Hermès ? Et
s'ils devaient chercher un vampire ici même ? Qui serait
affublé de tels stigmates... ou d'autres ? En effet, il
apparaît que sous l'influence de l’Égrégore les stigmates
varient d'un Horla à l'autre. Où pourrait se cacher un être
défiguré par la malédiction d'un Horla ? Un hôpital
évidemment ! Mais pas n'importe lequel. La léproserie de la
Cité Volante !
L'article
suivant confirme la dangerosité de NoAnde qui serait en
possession non seulement d'un « passe » mais surtout
de biens des ouvrages impies. Et il semblerait qu'il soit à la
recherche d'un exemplaire du De Vermiis Mysteriis. Est-il possible
qu'un tel exemplaire se trouve ici, à la Cité Volante ?
Le
dernier texte va lui aussi dans le sens de l'existence de
plusieurs mondes et de plusieurs Millevaux. Finalement, peut-être
qu'il y a des Andes, des Corso et des Powl dans chacun. Et
d'ailleurs, ce NoAnde pourrait très bien être issu d'une des
familles Andes. Mais de quel monde ? Son « passe »
et ses rituels pourraient très bien lui permettre de voyager d'un
Millevaux à l'autre.
Quoi
qu'il en soit, NoAnde s'est bien allié avec d'autres hommes à
tête de porc ainsi qu'à un vampire. La forme de la menace se
précise. Il faut absolument trouver ce vampire au plus vite et,
si possible, mettre la main sur le De Vermiis Mysteriis avant
NoAnde.
|
|
Les
Chants Dhols et le De Vermiis Mysteriis. Si NoAnde a lu le premier
et cherche le second, c'est qu'ils contiennent des éléments
importants quant à la réalisation de ses plans. Et si j'ai
atterri ici... C'est certainement pour la même raison.
À
cette époque plus encore qu'au 21ème siècle, je dois me cacher.
La situation à Montségur est des plus tendue. Ces Cathares ne
sont pas des gens mauvais. Au contraire même. Spontanément,
j'aurais même plutôt tendance à vouloir les soutenir. Mais j'ai
vraiment d'autres chats à fouetter. En réalité, face à la
nécessité de me cacher dans les sous-sols de la forteresse, j'ai
découvert les traces de cérémonies en l'honneur de divinités
bien plus dangereuses que ce qu'on peut attribuer aux Cathares.
J'en suis même arrivé à me demander si le siège de Montségur
n'avait pas pour but réel que d'éradiquer ces serviteurs des
Anciens. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il y a ici des
serviteurs de Shub'Niggurath, Nyarlatothep et bien d'autres. Je
pense que le meurtre de l'inquisiteur n'est qu'un prétexte. En
réalité, les assiégeants savent très bien ce qui se trament
dans les souterrains mais ne peuvent se résoudre à révéler ces
secrets au grand jour. Alors, sous couvert de combattre l'hérésie
des Cathares, ils en profiteront pour faire le ménage aux
sous-sols. Mais pas si je peux les en empêcher. En effet, ces
serviteurs et moi poursuivons finalement des buts similaires. Je
dois les trouver et m'en faire des alliés. Avec un peu de
chances, ils possèdent les livres dont j'ai besoin.
Un
examen minutieux des lieux où ce sont déroulés ces cérémonies
m'a permis de comprendre qu'il s'agit d'un grand rituel collectif
visant à préparer, en le souillant, un ensemble de lieux en vue
de ce qui semblerait être une invocation. Ces gens seraient-ils
assez fous pour tenter d'invoquer un Ancien ? Peut-être...
Il m'a fallu du temps pour cartographier les sous-sols de
Montségur et comprendre le schéma qui se dessinait en reliant
ces divers lieux. C'est un symbole ancien lié à Nyarlathotep, je
crois. Si j'ai bien compris, souiller ces lieux en respectant ces
rituels est un moyen d'attirer l'attention du Messager. Il
semblerait que dans leur optique Nyarlathotep n'a pas vocation de
leur transmettre le message des Dieux. Non, ce serait même plutôt
l'inverse. Je crois qu'il veulent charger Nyarlathotep de
transmettre leur message aux autres Dieux, à Shub'Niggurath
peut-être. À moins que, agissant sous terre, ils souhaitent
s'attirer les faveurs de Shudde M'ell et ses chtoniens.
Mais,
j'ai beau retourner les données que j'ai recueillies dans tous
les sens, je ne peux faire que de creuses spéculations. Je ne
parviens pas à comprendre la logique de ce cycle de cérémonies
et encore moins à deviner le prochain lieux afin de les
rencontrer.
Les
jours et les semaines passent. Les rituels continuent d'avoir lieu
et j'en trouve toujours les traces trop tard. J'en arrive à me
demander s'il il y a vraiment une logique à leurs actes.
Seraient-ils totalement fous ?
J'ai
refait tous mes calculs, une fois de plus. Je pense avoir
découvert le lieu probable d'une prochaine cérémonie. J'espère
ne pas m'être trompé une fois de plus.
Là,
je vois des hommes et de femmes approcher. Ils sont nus sous leur
cape. Ils portent des masques représentant les uns des porcs, les
autres des chats. Celui qui joue le rôle de maître de cérémonie
ne porte en guise de masque qu'un loup. Sa bouche est déformée
par deux horribles cicatrices qui lui barrent le visage. Après
avoir invoqué les noms de la Chèvre Noire et de la Mère aux
Milles Petits, ils se livrent à des actes obscènes et cruels.
Ils répandent ça et là du sang, des excréments et d'autres
matières malodorantes. Il règne une indescriptible odeur de
pourriture . Cela dure des heures. Je m'approche discrètement, et
je reconnais... Lucius ?! Que fait-il là ?
Deux
hommes portant des masques de porcs se saisissent de lui. Ils sont
nus, recouvert de sang et de merde. Ils le conduisent devant leur
chef. Cette bouche ressemble à celle de Trybelhe. Est-ce un
Horla ? Attendons de voir comment les choses vont tourner
avant d'intervenir.
|
La
Bouche,ma (?) Bouche m'a parlé. Quelque part dans la léproserie de
la Cité Volante, un malade doublé d'un aliéné hurle à qui veut
l'entendre que nous tramons quelque chose. Il a manifestement évoqué
l'Aura Putride qui m'entoure. Je dois m'en débarrasser si je veux
moins attirer l'attention. Je connais quelques rituels à cette fin.
Cela sera douloureux mais ça marchera. Je dois pour cela marquer mon
corps de symboles semblables à ceux qui ornent mon visage. Et je
dois ensuite y faire couler le mercure dont la nature aura été
suffisamment altérer pour lui permettre de se solidifier dans ces
nouvelles cicatrices. Mais je veux aussi en savoir plus sur cet
homme. Qui est-il ? Comment sait-il ? Nous devons le faire
taire si nous voulons réaliser nos plans ! Aussi, je sommes
Hexa d'envoyer des hommes là-bas. Je ne connais ce malade mais... je
lui ferai regretter les souffrances que je dois endurer pour me
débarrasser de l'Aura Putride.
Et
cette Bouche m'a reconnu comme étant un ennemi de leur cause. Un
traître ! L'homme à abattre ! Alors, dans un sursaut de
bravoure ou de bêtise, je me débats et projette l'un des hommes de
main qui me retenait à terre. L'autre est surpris, me laissant le
temps de bousculer également le prêtre à la Bouche. Je le frappe
au visage, tire sur sa cape. Là, je me rend compte qu'il dissimulait
dans une poche secrète un ouvrage. Je m'en empare. Il s'agit du De
Vermiis Mysteriis ! Je m'enfuis sans chercher à en savoir plus.
Je cours au hasard dans les sombres souterrains. Au bout d'un moment,
à bout de souffle, je me laisse guider vers la surface par le bruit
du vent faisant claquer des fanions. Je rejoins alors la cellule me
servant de cachette, priant pour que ces femmes et ces hommes ne
sachent où je me trouve.
Les
semaines passent et je les consacre à l'étude du De Vermiis. Avant
de tomber entre les mains de l'Inquisition, Ludwig Prinn a étudié
les aspects les plus sombres des religions de l’Égypte ancienne.
Ses pérégrinations intellectuelles et ésotériques l'ont mené sur
les traces de Nyarlathotep. Manifestement, ces serviteurs de
Shub'Niggurath attendent que le Messager des Dieux leur délivrent la
parole de la Méchante Mère. Jusqu'à quel point ai-je contrecarré
leurs projets ? Pourquoi suis-je toujours coincé à Montségur ?
Je pensais que la magie de NoAnde aurait fait en sorte de me ramener
instantanément à la Cité Volante sitôt que j'aurais mis la main
sur le Livre. Mais non, je suis toujours là. Heureusement, ces
cultistes ne m'ont toujours pas trouvé. Après, j'imagine qu'ils
doivent être bien occupés à assurer leur propre sécurité. En
effet, récemment, les Cathares ont eu à repousser une offensive.
Une poignée d'éclaireurs a réussi à s'introduire dans la place
forte et a causer de lourdes pertes. Combien des leurs comptent parmi
les victimes ? Si seulement ils pouvaient tous être morts.
Mais
Lucius se reprend. Loin de lui l'idée de se voir détourné de ses
recherches par ce genre de pensées. Outre des réponses concernant
les plans des serviteurs de Shub'Niggurath, il veut aussi en appendre
plus sur les buts de NoAndes et, surtout, trouver un moyen de
regagner la Cité Volante. Et c'est effectivement le cas. Il y a dans
ces pages un rituel qui pourrait lui permettre de quitter Montségur.
Mais, alors que la monotonie de sa lecture lui fait fermer les yeux,
il sent le sommeil venir pour l'emporter. Craignant de se mettre à
rêver, il se jette sur une dose d'Opium Jaune. Paradoxalement, cette
substance toxique lui permet de rester éveillé. Alors, venant du
fond des pages, il a l'impression d'entendre les pleurs d'un
enfant...
|
Herbodoudiab
n'est plus là quand je me réveille. Ce n'est pas dans ses
habitudes, lui qui passe tellement de temps à dormir justement.
Mais il avait l'air si effrayé à l'idée de dormir. Et s'il
était parti sur les traces de cet allié potentiel? Celui qui
“joue sa vie à pile ou face” comme il a dit. La rumeur
ambiante me permettra peut-être de le trouver. En effet, à peine
ai-je mis le nez dehors que j'entends déjà les vives discussions
concernant les prophéties et autres mises en garde apocalyptique
provenant d'un des patient de la léproserie. Je ne savais même
pas q'il y en avait une ici. Quel intérêt de garder ici ces
malades? Autant les jeter par-dessus bord. Enfin... Toutefois, ces
rumeurs m'interpellent. En effet, on parle d'un monstre auréolé
d'une Aura Putride et cela me rappelle le monstre qui a pris
possession du corps de Nuancia. Aussi, après avoir demandé mon
chemin, je me dirige vers cette fameuse léproserie. Là, une
foule s'est amassée, mais la situation reste sous contrôle grâce
à l'action des Exorcistes et Inquisiteurs. Il m'est donc facile
de m'approcher mais vais-je pouvoir entrer pour autant? Et mon
chat est-il dans les parages? On dirait que non! Dommage...
Occupée à contenir la foule, la troupe d'Exorcistes ne me prête
aucune attention. Aussi, c'est finalement assez facilement que
j'arrive à m'introduire dans le bâtiment en passant par une
fenêtre donnant sur une ruelle adjacente. À l'intérieur, l'air
est glacial. Je sens mes membres s'engourdir et mes paupières
tomber. Je repense à Herbodoudiab et sa soudain peur de dormir et
de rêver. Je me reprends et me mets en mouvement. Je n'ai aucune
idée d'où aller mais j'ai cette intime conviction que si je
reste immobile je vais m'endormir et être la proie d'un
cauchemar. J'entends du bruit sur ma gauche. Aussi silencieusement
que possible, je m'approche. Je vois un homme, manifestement
aveugle. Il a de longs cheveux noirs et semble entouré d'une
brume sombre. Il est seul, immobile. Et alors même que j'étais
certain d'être bien caché, il prononce mon nom!
|
” Qui
sont ces deux types ? Et que font-ils là ? Pourquoi
maintenant ? Ô SiY, aides-moi! Si tu peux ou veux faire quelque
chose pour moi, c'est maintenant. Ne m'abandonnez pas, mon joli
fantôme! ” Et... rien! SiY n'est plus là et ces deux hommes
vêtus de noir se jettent sur ODD. Mais n'est-il pas le meilleur pour
sortir de n'importe où ? Quand bien même la place serait
gardée? Oh si, il l'est ! Certes, il est repéré et ne pourra
rien rapporter mais au moins il va sauver sa peau et sortir d'ici !
Ainsi, à la grande surprise des deux hommes, il se jette entre eux
mais, loin de chercher à les bousculer ou quoi que ce soit, se
contente de détaler comme un lapin. Il ne connaît pas les lieux
mais peu importe. Dans l'immédiat, il s'agit seulement de les semer
et de trouver un endroit où reprendre son souffle et trouver un
moyen de sortir de ces couloirs. Mais, soudain, alors qu'il pensait
pouvoir se reposer un peu, ODD est le témoin d'une scène des plus
étranges. Un homme à la tête de porc est en train de se battre
avec une sorte de forme éthérée. Mais ce n'est pas SiY. Ce fantôme
lance des sortes d'éclairs en hurlant. Cela crée une sorte d'effet
stroboscopique dans la salle. Mais l'homme à la tête de porc ne se
laisse pas impressionner. Lui aussi crie, mais dans la Langue Putride
à ce qu'il croit en reconnaître. Cela doit forcément être le cas
car il perçoit clairement des noms de dieux maudits comme
Shub'Niggurath et Nyarlathotep. Mais, dans un coin, il remarque alors
la silhouette translucide de SiY. Que fait-elle ? Il lui trouve
un air méfiant et mauvais. Elle devrait combattre l'homme-porc mais
n'en fait rien. ODD a alors un très mauvais pressentiment. Et si la
belle ne savait fait que se servir de lui pour pouvoir entrer en ces
lieux. Quels sont ses véritables plans ? Et si, en réalité,
elle ne cherchait pas tant à se venger de ce NoAnde qu'à en faire
un allié ou à prendre sa place au sein de quelque maléfique
cabale ?
Une
fois le vampire renvoyé dans le néant qu'il n'aurait jamais dû
quitter, je me tourne vers le Soar toujours inconscient. Lui aussi va
périr. Mais avant, il m'aura livré quelques uns de ses secrets. Le
pouvoir angélique d'Edes me permet de fouiller à ma guise sa
mémoire et ses rêves. Et je découvre une horreur abominable.
À
l'insu des Cathares, un culte s'est réuni autour des Anciens. Il
regroupe des humains autour de Soars et de Horlas. Leurs plans
concernent Shub'Niggurath et Shudde'Mel. Mais avant cela, il
souhaitent contacter Nyarlathotep et le charger d'un message à
l'attention de leurs divinités. Ils veulent attirer leur attention
sur nous, sur Terre, maintenant ! Ils n'en sont pas tous
conscients, mais le Soar le sait. Il s'agit là de hâter la venue de
Millevaux. Hâter la fin du monde. Involontairement, en raison d'une
partie de leurs convictions, les Cathares renforcent ce culte
puisqu'ils considèrent que, d'une certain façon, nous sommes déjà
en Enfer.
La
question est maintenant de savoir si mes compagnons faisant le siège
de Montségur sont au courant de tout cela. Aussi, je dois sortir et
le trouver. Je dois en tous cas trouver un moyen de les contacter.
Mais avant, je dois m'assurer que ce Soar ne nuira plus à personne.
Aussi, je m'empare de mon épée-démon et enfonce la lame dans son
cœur. Alors, il se réveille et pousse un ultime hurlement de
douleur.
Après
avoir dissimulé le corps de l'homme-porc, je tente de rassembler mes
esprits en vue d'un plan d'action. Je comprends mieux maintenant les
raisons de ma présence à Montségur. Il s'agit d'empêcher
l'avènement de Millevaux. Je n'ai aucune idée quant au fait que les
anges à l'extérieur soient ou non au courant de ce qui se trame
réellement ici. Je n'ai aucun moyen de les contacter. Pour cela, je
dois sortir. Mais, me sera-t-il possible de rentrer alors même que
la situation se complique. En effet, depuis, les Cathares se sont
attelés à la construction d'une catapulte. Il ne faudrait pas
déclencher un assaut malheureux, ni me retrouver sous des jets de
pierres. Pourtant, je dois sortir et ce au plus vite !
Je
n'attends pas et tente une sortie dès la nuit tombée. La chance
semble être avec moi car je parviens à franchir les murs sans
encombre. Pourtant, je sens planer sur moi l'ombre malveillante et
tourmentée des Horlas. Mais pas n'importe lesquels. J'ai l'horrible
sentiment que chacune de mes actions me rapproche des Coelacanthes.
L'espace d'un instant, je crains qu'ils n'aient infiltré les rangs
des assiégeants et de me précipiter droit dans la gueule du loup.
J'implore le Seigneur qu'il n'en soit pas ainsi.
Pourtant,
alors que j'approche d'un campement à la recherche d'un visage ami,
je reconnais un visage haï...
les
Exorcistes se font introduire dans cette léproserie sans aucune
difficulté. Mais moi, comment faire ? Je contourne le bâtiment
et finis par trouver une fenêtre par laquelle je pourrais
m'introduire. Ce serait une tâche aisée pour n'importe quel chat de
gouttière, mais moi je suis un Tigre Rêveur et il m'en coût rien
qu'à penser à hisser ma carcasse jusque là haut.
Ce
n'est pas sans peine ni fracas que je parviens à passer par cette
fenêtre. Et déjà j'entends une voix demander qui va là. Je ne
sais pas ce qui me prend et réponds tout simplement par la bouche
qui orne mon flanc.
« Je
suis Herbodoudiab ! Le Tigre Rêveur ! Je veux savoir ce
que cherchent ces Exorcistes ! »
je
me retrouve alors face à un homme en blouse blanche armé d'une
matraque. Il a l'air méfiant, sceptique. Je crois qu'il n'arrive pas
à concevoir que ce soit moi qui lui ai adressé la parole. Aussi, je
réitère ma demande.
« Je
suis Herbodoudiab ! Je veux savoir ce que cherchent ces
exorcistes ! »
et
je m'avance vers lui, du pas le plus sûr dont je suis capable après
m'être cassé la figure en escaladant cette maudite fenêtre. Le
fauve en moi me dit de lui sauter dessus et de le déchirer de mes
crocs et de mes griffes mais, n'ayant pas dormi depuis trop
longtemps, je me sens faible et me contente d'avancer dans sa
direction sans plus rien dire.
Je
sens que ce garde est décontenancé par ce qui lui arrive. Il range
sa matraque et s'approche de moi. Je le laisse me caresser et écoute
ce qu'il a à me dire.
Il
ne sait pas vraiment ce que les Exorcistes viennent faire ici mais
pense néanmoins que cela est en lien avec cet étrange malade aux
prédictions et prophéties apocalyptiques.
Cet
homme en sait peut-être plus qu'il ne le croit. Écoutons ce qu'il a
à dire.
|
La
lecture de ces textes a laissé Santos et Quantus dans un état
d'hébétude totale. Il y aurait donc plusieurs mondes, plusieurs
Millevaux, mais aussi plusieurs... Corso ? Et ce dernier
combattrait les Horlas et les Coelacanthes, un parmi tous ceux
mentionnés dans ces textes qui semblent les combattre également.
Et qui est ce Patient 13 ? Lui aussi semble être un
personnage central de ce cycle. Car il s'agit bien d'un cycle,
hein ?
Et
si ce lépreux clamant ses prophéties apocalyptiques du fond de
sa cellule était plus sensé que ses paroles n'en ont l'air ?
Et si cet exemplaire du De Vermiis Mysteriis après lequel tant de
monde courre contenait des réponses ?
Après
un long moment de silence et de réflexions, les deux exorcistes
se décident pour un plan d'action. Ils vont devoir mettre la main
sur un exemplaire du De Vermiis Mysteriis. Et ils vont aussi
devoir rendre visite à ce lépreux car il doit forcément savoir
des choses quand à ce groupe chaque jour un peu plus puissant de
serviteurs des Anciens. Et si ce Boots faisait bien parti de ce
groupe...
Prenant
avec eux quelques uns de leurs frères et maîtres, Quantus et
Santos se rendent au plus vite à cette léproserie. Forts de leur
statut d’Exorcistes, ils obtiennent rapidement l'autorisation
d'entrer et d'être reçu par le responsable des lieux. Ce dernier
met à leur disposition les transcriptions des délires auxquels
s'est laissé aller « ce pauvre aveugle », comme il
l'appelle. Là, ils en lisent bien plus que ce que la rumeur a
rapporté. Il décrit ainsi l'un des maîtres de ce cultes, un
« Horla sans corps baignant dans l'Aura Putride ». Il
parle aussi d'hommes à la tête de porc. Il se livre à de longs
délires concernant des fléaux venant de l'espace, des pluies de
météores et autres cataclysmes. Mais surtout, il parle de
Millevaux. Et pas seulement de la forêt, de leur monde, de leur
Enfer. Il parle du Titan Millevaux ! Qu'est-ce que cela
signifie ?
Les
deux Exorcistes demandent alors à ce qu'on les conduise jusqu'au
lépreux dont ils se demandent de plus en plus s'il ne s'agira de
ce mystérieux Patient 13. Une fois devant la porte ouverte de sa
cellule, ils se retrouvent face à un aveugle. Il a de longs
cheveux noirs et est entouré d'une sorte de brume sombre qui
empêche de bien discerner le détail des traits de son visage. Il
sourit. Manifestement, il les attendait.
« Patient
13 ?
-Tu
peux m'appeler comme ça mais ce n'est pas moi. Je ne suis pas
lui.
-Qui
êtes-vous ?
-Appelles-moi
le Lépreux. C'est ce que je suis. Un pauvre lépreux. Un pauvre
fou. Tu viens pour mes folies, pour Millevaux, pour le Titan !
-Qu'est-ce
que ce Titan ?
-Je
ne peux te dire que ce que je sais. Le Titan Millevaux va se
réveiller. Des âmes noires s'y attellent. Ces âmes baignent
dans l'Aura Putride et se roulent dans la fange de la bauge des
homme-porc. Ils sont là. Dans notre Cité. Je ne sais pas où
trouver le De Vermiis Mysteriis. Mais je sais que ces serviteurs
des Anciens ont un message pour leurs Dieux. Je ne sais pas où
ils se cachent et... »
Et
alors, la brume s'est intensifiée. Le lépreux a semblé étouffer
l'espace d'un instant. La brume est devenue opaque. Puis, tout est
devenu noir. Quand la lumière est revenue, la cellule était
vide.
|
|
Qui
a le plus de chance de Lucius ou de moi ? Il parvient à
s'enfuir et, d’une certaine, me laisse le champ libre. J'attends
que chacun se remette de ses émotions et fait mon apparition, la
plus théâtrale possible. Mon apparence de Soar, je l'espère, va
me servir.
Alors
que je fais mon entrée, des regards suspicieux se tournent vers
moi. Nulle frayeur en tout cas sur les visages de ces hommes et
ces femmes. J'interpelle leur chef.
« Horla !
J'ai déjà vu un sourire comme le tien. Ne te préoccupes pas de
cet homme, ni de l'ouvrage qu'il t'a dérobé. Tu n'en as plus
besoin maintenant que je suis là. Je détiens les connaissances
nécessaires à la réalisation de tes plans. Je connais
Shub'Niggurath et Nyarlathotep. Mais avant toute chose, dis m'en
plus. »
L'homme
à la bouche de Horla demeure impassible et je doute d'avoir
vraiment convaincu les autres. Mais soudain, au loin, très loin,
on entend alors les pleurs d'un enfant. Et je me rappelle cette
vieille histoire de cette femme de l’Égypte ancienne enterrée
vivante avec son enfant. Je me rappelle d'un lien avec
Nyarlathotep. Certainement le fait qu'il s'agit d'un pharaon.
Aussi, j'interprète ces pleurs dans ce sens en espérant
m'attirer les faveurs de ces serviteurs des Anciens. Je ne sais
pas si c'est cette histoire où mes seules connaissances
concernant les Anciens mais j'ai finalement réussi à capter leur
attention. Je leur explique ensuite être un Soar, d'où je viens
et pourquoi je sers Shub'Niggurath. Et alors, je vois l'expression
de leur visage changer pour devenir plus amicale. Intérieurement,
je lâche un soupir de soulagement. Je ne cherche pas à me poser
en chef de ce groupe. Au contraire, je me propose de jouer le rôle
de « conseiller », d'émissaire. Je propose de leur
faire profiter de mes connaissances occultes pour les aider à
réaliser leurs plans. J'espère qu'ainsi ils finiront par m'en
dire plus.
Et
le chef, celui à la bouche de Horla, décide finalement de me
conduire dans leur repaire. Là, il m'explique la finalité de
tous leurs rituels. Il s'agit de « préparer »
Montségur à être le théâtre d'une grande cérémonie visant
à invoquer Shub'Niggurath. À cette fin, ils souhaitent également
charger le Pharaon Noir d'un message à l'attention de leur
divinité. Et il semblerait que ces pleurs d'enfants soient un
heureux présage en ce sens. En raison de la nature chtonienne de
leurs cérémonies, j'attire leur attention quant au culte rendu à
Shudde M'ell, le Fouisseur. Il pourrait être utile de s'attirer
le soutient de quelques chtoniens le moment venu. Et j'évoque
alors l'existence et ma connaissance des Chants Dholes.
|
Les
problèmes s'accumulent en ce moment. Déjà, je ne peux plus
utiliser la magie de NoAnde pour me nourrir. Je ne sais par quel coup
du sort mais ma dernière proie pratiquaient elle aussi cette même
forme de magie et l'a retourné contre moi. Aussi, non seulement, je
ne peux plus altérer la réalité autour de moi mais mon corps se
retrouver altéré. Ainsi, une tête de dragon, inutile, pend au
dessus de mon épaule gauche. Mais ce n'est pas tout ! Les
délires de ce lépreux ont attiré l'attention des Exorcistes et il
semble qu'ils en aient appris plus que nécessaire à notre sujet.
L'étau se resserre et il va falloir jouer serré. Et ce d'autant
plus que je suis toujours sans nouvelle ni de Franky, ni de NoAnde.
Notre mouvement ne perd pas en puissance malgré la menace mais il va
falloir pourtant accroître la fréquence de nos rituels tout en nous
montrant de plus en plus prudent. En effet, a ce qu'on m'en a dit,
non seulement les Exorcistes se rapprochent de nous mais de plus en
plus de citoyens de la Cité Volante s'intéressent à nos activités,
non pour nous rejoindre, mais pour nous combattre. Dois-je y voir
l'action non seulement des Exorcistes mais aussi des Powl ? Et
derrière eux la volonté des Lwas ?
Je
me terres dans les sous-sols de Montségur depuis que j'ai réussi à
fausser compagnie à ces serviteurs des Anciens. J'ai jusqu'à
présent consacré l'essentiel de mon temps à l'étude du De Vermiis
Mysteriis. Je prends sur moi pour dormir le moins possible afin de ne
pas laisser l'opportunité de venir hanter mes rêves à ceux qui
vivent au-delà de notre compréhension. Pour autant, à mesure que
je poursuis ma lecture, je sens de plus en plus prégnante
l'empreinte de Nyarlathotep sous la forme des rires de cette femme
que la légende dit avoir été inhumée vivante conformément à la
volonté du Pharaon. Je crains que même mon éveil soit maudit. Mais
une nouvelle menace apparaît en ce mois de Janvier 1244. En effet,
des troupes de Gascons ont escaladé la falaise et tué plusieurs
Cathares. Il s'en est suivi des bombardements causant beaucoup de
morts et de destructions. Et alors que je cherche à survivre et
percer les mystères des écrits de Prinn, je dois aussi, plus
prosaïquement, penser à sauver ma peau !
Ainsi,
je me cache des serviteurs des Anciens qui veulent certainement
récupérer leur Livre, mais aussi des Cathares auxquels je vole ma
nourriture et des catholiques qui se sont introduit dans la
forteresse. Je suis, avouons-le, épuisé. Il y a bien de cet ouvrage
des rituels qui me permettraient de quitter Montségur mais j'ai le
sentiment que je dois rester ici jusqu'au dénouement de toute cette
histoire, fut-il tragique. J'ai un rôle à jouer et je ne dois pas
fuir cette responsabilité. Pour autant, quel est ce rôle ?
Alors que, dehors, la bataille fait rage, je décide finalement d'en
profiter pour sortir de ma cachette et repartir espionner les
cultistes. Où en sont-ils de leur entreprise ?
Mais,
je prends alors conscience que je n'ai aucune idée de là où ils
peuvent bien se cacher. Il est peu probable en réalité que je les
trouve au même endroit que la fois précédente. Aussi, malgré ma
peur des rêves et des cauchemars, je me résous à parcourir à
utiliser l'Opium Jaune afin de trouver leur trace par le biais du
monde onirique.
J'ai
de la chance. Je les retrouve facilement. Et je découvre aussi que
Franky, le Soar, est parmi eux. Que fait-il ici ? J'hésite
l'espace d'un instant à attirer son attention mais me reprends, avec
raison. En l'écoutant parler avec cet homme étrange à la bouche
horrible je saisis mieux leurs plans à tous les deux. Ces hommes et
ces femmes veulent donc réellement attirer l'attention de
Nyarlathotep afin que celui-ci délivre leur message à
Shub'Niggurrath. Ils espèrent vraiment réussir à invoquer la
Chèvre Noir ici, à Montségur. D'une certaine manière, ils
profitent des troubles occasionné par le siège pour opérer le plus
tranquillement possible. Toutefois, ils doivent parvenir à leurs
fins avant que la place ne tombe. Franky, de son côté, lui explique
venir d'un territoire sous l'emprise de Shub'Niggurath justement,
cette forêt maudite nommée Millevaux. Il lui raconte comment, chez
lui, des serviteurs de la Chèvre Noire œuvrent à accroître sa
puissance. Je comprends alors que non seulement ces deux sectes ont
un projet similaire mais que celui-ci s'inscrit en réalité dans un
projet global ourdi non pas tant par les cultistes que par les
Anciens eux-mêmes qui souhaitent voir leur puissance accrue et leur
domination étendue en parvenant à une invocation de Shub'Niggurath
à deux époques et dans deux plans de réalité différents. Je ne
suis certain de rien mais crains néanmoins l'apparition d'un nouvel
avatar de la Chèvre Noire. Quelle forme pourrait-elle alors
prendre ? En tous cas, alors même que je me demande comment
arrêter tout ça, j'entends Franky proposer d'attirer des Chtoniens
en procédant à des rituels en l'honneur de Shudde M'ell.
Je
me réveille alors en nage. Ma tête tourne. Je peine à me relever.
On me tend la main. Je la saisis et lève la tête pour découvrir un
homme aux long cheveux gris. Mais ce n'est pas tout. Il arbore une
paire d'ailes rouges sang. Il se présente comme étant un ange, un
certain Tad Edes, du clan Corso. Il est accompagné d'autres hommes,
des anges, comme lui, ainsi que de Pierre Amiel, l’archevêque de
Narbonne. Edes m'explique venir de la Cité Volante lui aussi. Il
pense avoir été envoyé ici pour empêcher un rituel encore plus
horrible que ce dont les démons sont capables. Cela aurait trait à
Shub'Niggurath. Je ne peux que confirmer ses dires. Il se tourne
alors vers l'archevêque et je comprends que le siège de Montségur
ne vise pas tant les Cathares que les serviteurs des Anciens.
|
Comment
cet homme connaît-il mon nom ? Et qui est-il lui-même
d'ailleurs ? Il m'explique que certains le considèrent à
tort comme le Patient 13. mais il n'est qu'un pauvre lépreux. Je
peux le nommer ainsi, le Lépreux. Certes, il est aveugle mais il
voit. Il voit un autre monde, celui des Rêves des Chats. Il me
dit connaître Herbodoudiab. Oh, ils ne se sont jamais croisé ni
parlé, mais il le reconnaîtrait s'il le voyait. D'ailleurs, il
est ici, non ? Mais peu importe. Il a des choses à me dire.
Celui qu'Herbodoudiab nomme le Disséqueur a pris possession de
Nuancia. C'est un tueur qui ne reculera devant rien. Une grande
catastrophe se prépare. Cela pourrait transformer Millevaux en
quelque chose d'encore plus terrible, d'une ampleur sans
précédent. Oui, il faut retrouver Nuancia et arrêter ce qui a
pris possession d'elle. Où la trouver, mais c'est très simple.
D'après lui, il suffirait que je laisse guider par les lumières
dans sa brume. Je ne comprends pas tout mais cela me rappelle ce
qu'Herbodoudiab a déjà pu me dire de ses songes. Le Lépreux me
sourit et je comprends que mon visage vient de trahir une
hésitation. Il me tend la main. Je la saisis. Je me retrouve dans
une vaste étendue de noir. Ça et là, des lumières de diverses
formes et couleurs virevoltent en tous sens. Je regarde un peu
partout autour de moi et reconnais Nuancia, le Disséqueur. C'est
là que je dois me rendre.
|
ODD
ne sait pas trop ce qu'il doit faire. Une partie de lui lui dit de
s'enfuir mais une autre reste concentrée sur SiY. Le beau fantôme
se moque-t-il de lui depuis le début ? Il veut en avoir le cœur
net. Aussi, afin de s'assurer que SiY est toujours de son côté, il
prend son élan et se jette sur l'homme-porc ! ODD attendait une
réaction de SiY en sa faveur. Mais, en réalité, elle n'a
finalement pas esquissé le moindre geste. Et ODD s'est tout
simplement heurté à ce Soar qui s'est révélé dur comme un mur de
pierre. Ce dernier ne semble même pas avoir perçu le choc de ce
contact. ODD, lui, se retrouve au sol. Il observe SiY. Elle ricane
mais elle ne semble pas se moquer de lui. En fait, elle se moquerait
plutôt de l'autre forme éthérée. ODD, vexé, se relève. La belle
se détourne de lui, il va se rappeler à son bon souvenir. ODD se
concentre afin de « capter » l'essence de SiY et la
forcer à lui obéir. Il sait le faire, cela lui est déjà arrivé.
De plus, SiY ne lui prêtant aucune attention, elle n'en est que plus
vulnérable. Elle se retrouve alors propulsée contre son gré vers
le Soar qu'elle traverse de part en part. La peau de l'homme-porc se
couvre de lézardes. ODD a l'impression qu'il se transforme en un
bloc de pierre. Alors que SiY ressort dans son dos, des éclairs
l'accompagnent. Bien qu'elle soit immatérielle et lui de pierre, le
Soar, en se retournant, saisit SiY et la projette contre un mur
qu'elle traverse en hurlant. Mais l'autre esprit réagit en envoyant
trois sphères enflammées qui, en touchant le sol, se transforment
en arbres dont les branches et les feuillages s'agitent au point de
former des tourbillons faisant chuter l'homme-porc. L'esprit a les
traits tendus et ODD craint qu'il ne soit à bout de forces. Aussi,
toujours convaincu que SiY veille sur lui malgré ses étranges
agissements, il se jette sur le Soar armé de sa dague. La lame
s'enfonce dans la gorge du porc mais SiY n'est pas revenu. A-t-il
perdu son ange-gardien ? Alors, il tourne son visage vers
l'autre esprit...
Pierre
Amiel ! L'archevêque de Narbonne ! Du moins à cette
époque. Je déteste ce parvenu. Cet ange a toujours fait en sorte de
choisir ses incarnations afin de profiter au mieux de la vie
terrestre. Toujours un noble ou un prélat. Une honte aux vœux de
pauvreté et d'humilité. Mais que fait-il ici ? Me
reconnaîtra-t-il si je m'approche ? Espérons-le. Ce n'est
certes pas le meilleur d'entre nous mais... c'est l'un d'entre nous.
Alors
que je m'avance, ne cherchant pas à dissimuler mes ailes rouges
sangs, Amiel tourne vers moi un regard suspicieux. « Toi,
ici ? » Il n'ose utiliser mon nom angélique. Aussi, je me
présente sous le nom de Tad Edes. Il hoche la tête mais je sens
comme une hostilité émanant de sa personne. Il sent que je ne
l'aime pas. Je lève les mains en signe que j'espère de paix. Je me
rappelle mon précédent combat contre les Coelacanthes et lui
raconte.
« J'ai
fait un cauchemar. Notre monde n'était qu'une illusion. Demian
Hesse, le Patient 13, est quelque part dans ma tête... »
Et
je ne lis qu'incompréhension dans son regard. Pour autant, je sens
qu'il ne me prend pas pour un ennemi.
« Pierre,
je sais qu'un culte est en train de devenir très puissant. »
Là,
je sais que j'ai capté son attention. Nous allons pouvoir discuter.
Pierre
n'est pas à Montségur pour les Cathares. Le siège n'est que le
prétexte à l'éradication d'un culte à des divinités anciennes.
Il n'ose le nommer mais je sais qu'il pense à Shub'Niggurath. Et je
sais qu'il a raison. Ici, à Montségur, Millevaux n'est encore
qu'une lointaine menace mais il ne faudrait pas que les manigances de
ces sorciers hâtent la fin du monde. Je ne suis pas certain qu'il me
croit mais il m'écoute quand je lui explique venir d'un monde futur
où des serviteurs des Anciens ont réussi à invoquer la Chèvre
Noir, transformant ainsi le monde en Millevaux.
Je
l'assure être ici pour l'aider au mieux et il semble me croire. Il
me présente ceux de ses hommes – ses anges – qui sont dans le
secret. Nous avons besoin d'un plan. Je sais que les cultistes ne
sont pas encore tout à fait prêts pour leur invocation finale. Pour
autant, nous ne devons pas perdre de temps. Amiel pense que nous
devrions profiter d'une offensive, d'une percée dans les défenses
de Montségur pour entrer et traquer ces sorciers. Mais où chercher
dans cette immense place forte ? J'ai mon idée. J'ai déjà
fait des rêves prémonitoires. Je peux recommencer. Peut-être même
que je pourrais ainsi écrire le futur ? Ou au moins un futur ?
Je
n'ai aucune idée de combien de temps pourra prendre ce rêve
éveillé. Aussi, je pries Amiel de s'atteler aux préparatifs de
l'attaque. Pendant ce temps, je m'en vais rêver les yeux ouverts,
espérant échapper aux Coelacanthes. Je sens planer la menace de
leur tête osseuse mais parviens éviter de tomber dans leurs filets.
Je suis dans le rêve... le Rêve Éveillé ! Je le sais. Je
peux voir le futur et le réécrire. Du moins, une partie.
Je
sens Millevaux grandir en puissance mais d'une façon que je ne
parviens pas à cerner. Je cherche les adorateurs de la Chèvre
Noire dans tout Montségur. Je ne les trouve pas mais je perçois une
autre lueur. Lucius ! Il est là ! C'est lui que nous
cherchions. Il est l'allié de NoAnde. Pourtant, sa flamme brille
d'un éclat amical. Cet aura est faible. Je le renforce. Lucius sera
notre allié.
Je
ne sais pas quelle forme prendra notre ennemi. Mais je sais, car je
l'ai vu et écrit, que nous entrerons dans cette forteresse. Je sais
que nous trouverons Lucius et qu'il nous aidera à vaincre. Nous
vaincrons. Je le sais. Je l'ai vu. Je l'ai écrit. Mais quel sera le
prix de notre victoire. Ça, je n'ai pour l'heure plus assez d'encre
du Rêve pour l'écrire...
Je
cligne des yeux et sors de mon Rêve Éveillé. Je ne sais pas
comment je suis arrivé là. Je suis dans un souterrain. Derrière
moi, Amiel et ses anges. Devant moi, Lucius, terrorisé. Je lui
prends la main et lui souris. Un travail de bûcheron nous attend.
Nous avons une forêt à abattre.
Je
ne sais pas pourquoi mais ce garde a beaucoup à me dire quant à ce
Lépreux. J'ai droit à une succession de prophéties plus ou moins
fantasque mais il capte mon attention quand il parle de ce que je
comprends être le Disséqueur. Il le décrit comme je le vois dans
le Rêve.
Il
parle aussi de Millevaux. La Forêt, dans ces prophéties, va gagner
en puissance. Elle va changer de forme, d'après le Lépreux. Le
monde va changer. Ce serait une catastrophe sans précédent.
J'invite
le garde à me parler à nouveau du Lépreux. Il évoque alors cette
étrange brume qui l'entoure et masque en partie les traits de son
visage. Mais elles ne font pas que cela. Ces brumes sont un mystère.
Elles cachent des choses ou en révèlent.
Alors
que le garde continue sa logorrhée, je me frotte à lui en
ronronnant. Je souhaite d'une part qu'il se taise car il n'a
visiblement rien de plus intéressant à m'apprendre. Par contre, je
veux qu'il me conduise à ce Lépreux. Et maintenant !
Sans
savoir d'où lui vient cette envie soudaine, le garde me guide à
travers le dédale de couloir jusqu'à une cellule. À son grand
étonnement et à ma grande déception, elle est vide !
|
Non !
Non ! Où est passé ce Lépreux ? Qu'est-ce que ce
Titan Millevaux ?
Quantus
hurle des ordres afin qu'on le retrouve au plus vite. Lui même se
met à courir mais sans avoir aucune idée de là où il doit se
rendre. Il a juste l'intime conviction que cet homme est encore
là, dans ces murs.
Quantus
a la foi. Dieu l'a sauvé par le passé. Il l'a sauvé lors de cet
accident qui aurait dû lui coûter la vie. Et il a sauvé son âme
de la folie en lui offrant de devenir un Exorciste. Il guidera ses
pas encore aujourd'hui.
Et
Dieu le guida. Dans un couloir, le Lépreux apparaît. I lest seul
mais Quantus et Santos distinguent nettement une autre silhouette,
comme une ombre, dans sa brume. Le Lépreux sourit, un peu
tristement. On dirait qu'il s'excuse.
Il
explique aux Exorcistes qu'il n'est pas maître de sa brume et
qu'il avait pour elle une tâche à accomplir qui ne pouvait
attendre. Et avant que les Exorcistes ne puissent dire quoi que ce
soit, le Lépreux leur tend la main.
« Vous
allez traverser un monde de cauchemars » leur dit-il
tristement.
Quantus
et Santos échangent un regard et rejoignent le Lépreux dans sa
brume.
Les
deux Exorcistes se retrouvent dans une salle de bains. Les murs
sont couverts de carrelage vieillot et de faïence fendue. Des
robinets ouvragés gouttent en permanence. Il fait froid et la
fenêtre ouverte donne sur la forêt. On entend des chouettes. Le
bidet et le lavabo sont sales. Il y a une baignoire remplie d'une
eau grise où surnagent des feuilles mortes. Ils reconnaissent ce
lieu car Corso – Tad Edes – le leur a décrit. La Maison
Carogne, un des domaines des Coelacanthes.
Spontanément,
ils s'éloignent de la baignoire et quittent la pièce.
De
l'autre côté de la porte, ils se retrouvent les témoins du
repas familial de la famille Carogne. La salle à manger est trop
grande. Il y a des animaux empaillés. Le vaisselier est rempli
d'assiettes aux motifs forestiers. Le tic-toc de la pendule à
coucou est assourdissant, beaucoup trop fort. La soupe aux
châtaignes est trop froide. Un vent glacial parvient d'une
fenêtre ouverte sur la forêt. Camille a quelques années. Les
parents Carogne se montrent presque gentils. La Mère Carogne lui
parle de façon très douce. Le Père Carogne ne dit rien, mais il
fixe toujours Camille du regard. Camille, il s'agit bien de se
petit garçon martyrisé dont Corso a raconté la triste histoire.
Mais l'enfant se montre sage et la Mère Carogne lui offre une
part de gâteau. Puis, une fois le repas fini, Camille se lève et
quitte la pièce. Les deux exorcistes le suivent jusqu'à une
autre salle de bain, identique à celle qu'ils ont quitté. Là,
Camille, sans même ôter ses vêtements, entre dans la baignoire
remplie d'une eau sombre. Il s'y enfonce et disparaît. Quantus
inspire une grande goulée d'air et se jette à son tour dans la
baignoire. Santos le suit.
Loin
devant eux, ils distinguent la silhouette du petit garçon. Mais,
est-ce à cause de l'eau qui trouble leur vision, ils ont parfois
l'impression qu'il grandit pour ressembler à Corso. Les ténèbres
laissent parfois apparaître des lueurs de couleurs et de formes
diverses. Mais Camille semble en chercher une bien particulière.
Ils le suivent jusqu'à une sorte de puits de lumière au milieu
duquel s'agite une flamme noire. La silhouette de Camille devient
trouble et disparaît.
Quantus
et Santos sortent de l'eau. Ils sont dans une pièce de taille
moyenne faite de pierres apparentes recouvertes de sang. Ils
émergent dans une partie de la pièce baignant dans l'ombre. Et
eux aussi, loin d'être trempés comme ils le pensaient sont en
fait recouvert d'ombre.
Sous
leurs yeux des hommes nus aux corps lacérés sont les victimes
volontaires de sévices infligés par des hommes à tête de
porc ! Au milieu d'eux déambulent une femme, elle aussi à
moitié nue, dont le corps est recouvert de scarifications dans
lesquelles a été coulé du métal. Son visage est lui aussi
scarifié. Sur son épaule pend ce qui semble être une tête de
dragon mort. Et cette bouche. Ils reconnaissent La Bouche criant
« Ïa Ïa Shub'Niggurath !! Lèves-toi Millevaux !
Lèves-toi, Titan Millevaux ! »
D'instinct,
Santos saisit le poignet de son frère d'arme. Et alors, il lui
fait tourner la tête en direction d'un homme tapi dans l'ombre
lui aussi. Il reconnaît un membre de son ancien clan, le dénommé
ODD. Au dessus de lui, un être éthéré et lumineux lui adresse
des mots qu'il écoute avec attention sans pour autant détaché
son regard de cette femme monstrueuse.
Puis
l'air se fracture. À travers cette cicatrice, ODD et les
Exorcistes perçoivent des ténèbres parcourues de formes
lumineuses. Mais surtout, ils voient un homme s'extirper de cette
faille trop étroite. Celui-ci parvient finalement à s'extraire
des ténèbres avant que celles-ci ne disparaissent dans une sorte
de claquement sec. Alors, tombé à genoux, il se relève. Il se
tourne vers la femme et lui dit : « Nuancia ?
C'est bien toi ? »
|
|
Nous
sommes déjà en janvier 1244. Le temps passe si vite.
C'est
sans peine que j'ai convaincu ces hommes et ces femmes que mes
connaissances ésotériques valaient largement la perte du De
Vermiis Mysteriis. Certains voulaient absolument retrouver Lucius
et lui faire payer son forfait. Nul besoin en vérité de perdre
ainsi son temps. Nous devons nous hâter. De plus en plus
souvent, lors de nos cérémonies, j'entends les pleurs et les
rires d'un enfant et d'une femme faisant écho à cette légende
selon laquelle le Pharaon Noir – Nyarlathotep ? – aurait
fait inhumer vivant une mère et son fils. Nous sommes tous
d'accord pour voir là le signe que Nyarlathotep s'est bien fait
notre messager et a porter notre parole à Shub'Niggurath.
Par
nos rites orgiaques auxquels j'ai ajouté quelques spécificités
Soars, nous avons préparé Montségur à la venue de la Chèvre
Noire. Nous avons littéralement souillé et corrompu les
sous-sols de la forteresse.
Et
pendant ce temps, les Cathares luttent pour leur survie...
Mais
maintenant nous sommes prêts. Alors que la menace d'une attaque
menée par les catholiques se fait de plus en plus précise, nous
avons maintenant une vision claire de la façon dont notre Déesse
va nous apparaître.
Shub'Niggurath,
la Chèvre Noire, la Mauvaise Mère sera la Forêt Mouvante, la
Forêt Verticale, sera le Titan Millevaux !
Titan
Millevaux ! Tu seras la Forêt et la Ruine ! Tu seras
l'Oubli ! Tu seras l'Emprise et l’Égrégore ! Tu
seras les Horlas et les Coelacanthes !
Tes
ennemis seront piétinés ou lacérés par les Horlas ou broyés
par les cauchemars des Coelacanthes !
Lèves-toi,
Titans Millevaux ! Laisses-toi guider jusqu'à nous par les
rires et les pleurs de la mère et du fils du Pharaon Noir !
Laisses-toi guider par les vibrations des Chtoniens rampant sous
Montségur !
Au-dessus
de nos têtes le combat fait rage car les Catholiques sont entrés
mais cela ne fait rien. Pour eux tous, il est trop tard.
La
terre tremble des reptations des Chtoniens sur lesquels s’appuie
ton ascension !
Et
alors que certains s'apprêtent à savourer leur victoire et que
d'autres se résignent à accepter la défaite, tous désormais
tremblent car...
Tu
es débout, Titan Millevaux !
|
Je ne sais pas où nous
sommes ni comment nous sommes arrivés là. Je n'ai aucun souvenir de
ce qui s'est passé après que j'ai pris la main de Lucius. Il est
là. Je le vois. Je reconnais aussi Quantus et Santos, mes frères et
maîtres Exorcistes. Mais qui sont les autres ? Je décide alors
de prendre les choses en main.
« Je m'appelle Tad
Edes ! Certains d'entre vous me connaissent aussi sous le nom de
Tad Corso. Avec mes frères Exorcistes, nous combattons Sub'Niggurath
et ses Horlas. Je sens que nous sommes tous réunis ici par la
volonté du Patient 13. Aussi, nous serons la 13ème Compagnie. Celle
dont on ne sait pas si elle va revenir. Mais je sais que nous
vaincrons car dans mon rêve j'ai écrit le futur. Et j'ai écrit
notre victoire...
Et vous, qui
êtes-vous ? »
« Je suis Lucius
Salinger, citoyen de la Cité Volante. C'est contre mon gré que j'ai
rejoint cette secte d'adorateurs de Shub'Niggurath. C'est aussi
contre mon gré que j'ai été initié à leurs secrets les plus
noirs. Mais aujourd'hui, je me joins à vous et ces connaissances que
j'ai payé le prix fort nous permettront de l'emporter. Ils
baigneront tous dans leur sang, je le promets ! »
« OK, je suis
Spike N'Ger. Je suis un chasseur de monstre. Je vois bien que ce que
nous allons combattre maintenant et bien plus puissant que le Horla
qui a pris possession de mon amie. Mais cette chose est un monstre et
je chasse les monstres. Aussi, comptez sur moi, je traquerai cette
horreur et je la tuerai ! »
« Tu me connais
Santos, je suis ODD. Je suis le meilleur dans ma partie. Je n'ai pas
mon pareil pour entrer et sortir de n'importe où. Et s'il faut
rentrer dans le torse de ce monstre pour lui arracher le cœur, je me
fais fort d'y parvenir ! »
« Nous sommes
Santos et Quantus, frères et maîtres Exorcistes ! Nous
traquons le mal sous toutes ses formes. Nous ne reculons devant rien
pour faire triompher la Voix de Notre Seigneur. Millevaux est une
épreuve divine. Cette chose est une nouvelle épreuve que nous
surmonterons tous ensemble. Le sang va couler. Ce sera peut-être le
notre, mais ce sera sûrement aussi celui de ce monstre ! »
Les présentations
faites, il s'agissait maintenant de savoir où nous étions. Lucius
et moi étions dans les sous-sols de Montségur mais les autres,
manifestement, venaient de la Cité Volante, de Millevaux.
Nous nous étions tous
habitués à la pénombre. Aussi, le manque de lumière ne nous
dérangeait pas. Il nous a donc fallu un moment pour remarquer les
faibles liserais de lumière qui zébraient cette obscurité. Alors,
nous approchant des murs, nous avons pu observer qu'ils n'étaient
fait que de bois. Nous nous étions retrouvés au centre d'une grande
cabane. Dehors, nous parvenaient, lointain, le fracs des armes. Le
siège de Montségur devait se poursuivre. Par intermittence, on
entendait le tonnerre et des hurlements d'animaux.
« Tu semble en
savoir plus que nous sur toute cette affaire, Corso. Qu'as-tu à nous
dire ? »
« Je comprends ta
méfiance ODD. Pour autant, fais moi confiance. Je ne vous cacherai
rien. Ce n'est pas dans mon intérêt. Saches qu'à une autre époque,
avant Millevaux, j'étais déjà au service de Notre Seigneur.
J'étais un ange. Puis Millevaux est venu et a chassé notre
Seigneur, nous infligeant l'épreuve de la Forêt Maudite de la
Chèvre Noire. Avec mes frères et maîtres, nous poursuivons notre
combat contre les Horlas et les adorateurs de Shub'Niggurath. Et par
le passé, j'ai aussi à combattre les Coelacanthes. Là, j'ai fait
la connaissance de la Magicienne. Et derrière elle, se cachent le
Patient 13 et le Joueur. Leurs intentions sont floues mais malgré
les apparences ils ne sont pas contre nous. Ils sont pour...
l'Histoire. Pour l'heure, il me semble qu'un rituel dinvocation de
Shub'Niggurath a permis à la Chèvre Noire de s'incarner sous une
nouvelle forme. Et c'est celle-ci que nous allons combattre
maintenant. Ai-je raison, Quantus ? »
« Tu as raison,
mon frère et maître. Nous sommes bien sortis, Santos et moi, d'un
cauchemar ourdi par les Coelacanthes en pleine cérémonie en
l'honneur de la Chèvre Noire. Le Horla qui présidait ce rituel a
parlé d'un Titan. Le Titan Millevaux. Ce sera certainement là notre
plus grande épreuve en l'honneur de Notre Seigneur. Mais, et toi
ODD, comment t'est-tu retrouvé ici ? »
« Je, j'étais
sous l'emprise de ce que je croyais être un bel esprit mais qui
n'était peut-être qu'un horrible Horla. Par goût du défi je me
suis introduit dans cette Cité Volante en quête, pour ma belle, de
celui qu'elle nomme NoAnde. Mais tout n'a été que de mal en pis.
J'ai été capturé, me suis enfui, ai combattu un homme à la tête
de cochon, ai vu ma belle m'abandonner et suis maintenant accompagné
de ce Lwa dont je suis certain maintenant qu'il s'agit d'un bon
esprit. Mais, et toi Spike, tu semblais connaître cette sorcière ? »
« Oh oui je la
connais. Ou plutôt, je la connaissais. Nuancia était mon amie, mon
alliée dans notre combat contre les monstres. Souhaitant se reposer
quelques temps, je l'avais laissée au sein d'une petite communauté
baptisée Récif. Mais quand je suis revenu la trouver, elle avait
disparu. C'est grâce à mon chat, Herbodoudiab, que j'ai pu
retrouver sa trace jusqu'à la Cité Volante. Il l'avait vue dans ses
rêves. Mais elle était entourée d'une lueur malfaisante. Je le
croyais en danger mais je n'avais pas compris qu'elle était devenue
le danger. Je crains fort qu'aujourd'hui mon amie ne soit plus.
Alors, ce sera sans remords que j'userai de tous les moyens pour
mettre fin à cette horreur qu'elle a déclenché. Mais, et toi
Lucius, tu dis connaître des secrets. Quels sont-ils ? »
« J'ai été
initié aux secrets des Dieux Anciens. J'ai lu certains ouvrages et
j'ai vu le dénommé NoAnde pratiquer sa magie contre nature. C'est
même pire que ça. Cet être n'est pas tant contre la nature que
contre la Réalité ! Il la tord, la déchire et en use à sa
convenance. Grâce à l'Opium Jaune notamment, je peux moi aussi
produire certains de ces effets. Mais j'ai aussi en ma possession le
De Vermiis Mysteriis, ce Livre Maudit qui leur est à tous si
précieux. Là, il y a des secrets concernant les Dieux Anciens,
leurs buts, leurs points forts mais aussi leurs points faibles. »
Nous avions encore
beaucoup de choses à apprendre les uns des autres. Mais dehors, le
combat faisait rage. Et plus j'y prêtai attention, plus je
comprenais qu'il ne s'agissait pas de la simple lutte des Cathares
contre leurs assiégeants. Nous devions nous attendre à ne pas
reconnaître ce que nous allions voir en sortant de cette cabane. Ni
Lucius ni moi n'étions plus à Montségur. Et les autres n'étaient
plus dans leur Cité Volante. Nous n'étions ni sur Terre ni à
Millevaux. Nous étions... Face au Titan !
Mais que savions-nous de
ce Titan Millevaux, si ce n'est qu'il s'agissait d'une sorte d'avatar
de Shub'Niggurath ? Les hypothèses allaient bon train. Santos,
Quantus et moi-même avions tendance à considérer les Horlas et les
Coelacanthes comme ce qui pourrait être le système immunitaire de
ce Titan. Nous les imaginions déjà déchaînés et parcourant le
Titan à sa surface et à l'intérieur de lui-même. Et je pensais
aussi que les Coelacanthes, dans cette optique, devaient œuvrer au
niveau de la psyché du monstre. En réalité, nous n'en savions
rien...
« Mais comment en
savez-vous autant sur ces Coelacanthes ? Je crois n'en avoir
jamais entendu parler »
J'expliquai alors à
Spike que nous, les frères et maîtres Exorcistes, avions été
appelé à la rescousse pour aider une communauté dont le village
était assiégé par les Coelacanthes. C'est alors que je fus désigné
pour quitter le village afin de quêter de l'aide auprès de la
Magicienne. J'ai alors entrepris un long voyage à travers Millevaux,
les Forêts Limbiques et les cauchemars des Coelacanthes. Ainsi, j'ai
appris l'existence d'autres mondes et d'êtres étranges comme Demian
Hesse, la Patient 13 et le Joueur. Pour ces derniers, l'existence
d'autres mondes n'a rien d'étrange. Ils y voyagent avec aisance en
usant de portes oniriques et d'avatars sans cesses différents. Le
Joueur, par exemple, peut entrer dans ta tête et partager ses
pensées avec toi. Il peut te faire voyager entre les mondes et te
donner les connaissances dont tu as besoin pour vaincre tes ennemis.
Spike, quant à lui, ne
savait pas trop quoi ajouter. Aussi, il s'approcha de l'entrée de la
cabane et se borna à décrire ce qu'il vit. Au milieu d'un désert
de rocaille s'élevait le Titan Millevaux, la Forêt Verticale. Un
être aux proportions gigantesques, démesurées. Littéralement, il
s'agissait d'un monde forestier dressé sur deux jambes titanesques.
Et quelque part, autour de cet être, la Cité Volante devait
graviter tel un simple moustique.
« Et la vois-tu,
la Cité Volante ? Penses-tu que nous pourrions la rejoindre ? »
Ainsi avait parlé
Santos. Mais Spike ne voyait rien. Le Titan était bien trop énorme
pour que la Cité Volante soit visible. Il espérait surtout qu'elle
n'avait pas été détruite avec l'apparition du Titan. Cette chose
était si énorme qu'elle aurait très bien pu réduire la Cité
Volante en ruine sans même s'en rendre compte.
La voix plus posée que
celle de Santos, Quantus prit la parole.
« Je crois savoir
qu'il y avait un trésor à Montségur, à l'époque du siège. Si le
Titan Millevaux est né des ruines de la forteresse, peut-on penser
que ce trésor est en lui ? Et quelle serait sa nature ? Et
si ce trésor était... un point faible ? »
Ces derniers mots
attirèrent l'attention de Lucius qui confirma la rumeur concernant
un trésor. Mais, dans son esprit, il n'était question que d'or et
d'argent. Pour autant, aux vues de ses expériences ésotériques, il
en était venu à penser que la connaissance constituait également
un trésor. Aussi, peut-être que le trésor en question n'était
rien d'autres que les ouvrages collectionnés par les serviteurs des
Anciens. Et il était vrai que ceux-ci pouvaient renfermer des
informations quant aux points faibles de Shub'Niggurath.
« Mais dis-moi,
Quantus, comment pourrait-on s'y prendre pour accéder à ce trésor ?
Je n'ai avec moi que le De Vermiis Mysteriis or il concerne surtout
Nyarlathotep. Mais il contient néanmoins des sorts permettant
d'invoquer un Enfant de la Chèvre Noir ou même de contacter Yg. Le
Dieu du Peuple Serpent pourrait peut-être nous aider ? »
Je vis mon frère et
maître faire la moue. Je partageais ses pensées. Recourir à la
magie des Anciens, même pour les combattre, me paraissait être un
risque à ne courir qu'en ultime recours. Mais, j'avais une petite
idée de ce à quo il pensait et cela ne me semblait pas moins
risqué, ou à peine...
« Avant d'en
arriver, reprit-il calmement, peut-être que nous pouvons explorer
d'autres chemins. Non moins dangereux, certes, mais que nous
connaissons mieux, notamment car nous venons de les emprunter Santos
et moi. Je pense au monde cauchemardesque des Coelacanthes. Par là
aussi nous pouvons attendre le Titan Millevaux. »
Lucius enchaîna,
fébrile. Selon lui, il était possible que le Titan lui-même soit
une porte vers d'autres monde. Et par conséquent, son cœur devait
forcément être accessible par d'autres mondes également. Venant de
la Cité Volante, initié par NoAnde et ayant atterri à Montségur
par des moyens occultes, ces notions lui étaient rapidement devenues
familières. Il semblait réfléchir à toute vitesse et chercher un
moyen de pénétrer le cœur du Titan. Oui, c'était son idée. Si le
Titan était une porte menant à d'autres mondes, la réciproque
était vrai. Nous devions pouvoir atteindre le cœur du Titan en
passant par un autre monde. Mais lequel ? Celui des
Coelacanthes ? Le monde du cauchemar ou... celui du Rêve. Je me
rappelais alors les Forêts Limbiques puis, très étrangement, nous
nous tournâmes tous vers ODD et l'esprit qui flottait au dessus de
son épaule. Qu'avaient-ils à nous dire tous les deux ?
ODD et le Lwa, car cet
esprit luminescent était bien un Lwa, parlaient en même temps,
d'une même voix se faisant écho, et nous invitaient à nous
interroger quant aux origines du Titan Millevaux. Nous savions tous
que le Titan était la conséquence d'une double invocation de
Shub'Niggurath qui s'était déroulé à la fois à Montségur et
dans la Cité Volante. Mais ODD et le Lwa nous interrogèrent sur ce
qu'ils nommaient le « vecteur ». Et alors que je me
creusais la tête pour comprendre de quoi ils parlaient, j'eus une
sensation étrange. Je rappelais alors avoir mangé le... Cruel
Centipède, celui que je croyais alors être l'un des cavaliers de
l'Apocalypse. Or, je ne sentais plus sa présence en moi. J'en fis
part au Lwa qui sembla satisfait. Alors, Lucius poussa un petit cri.
Il nous expliqua avoir été également exposé au Cruel Centipède
mais il ne l'avait plus. C'est lui qui lui avait permis de survivre à
son voyage jusqu'à Montségur. Mais il avait disparu. Il l'avait...
perdu. Le Cruel Centipède était-il la clé de tout cela ? ODD
n'en savait rien. Mais il savait qu'il était le meilleur pour entrer
et sortir de n'importe où. Et s'il fallait renter à l'intérieur de
ce Titan, il se faisait fort d'y parvenir.
Nous étions toujours
dans notre cabane. Nous n'avions osé jeté que quelques coups d’œil
furtifs à l'extérieur et n'avions finalement pas vu grand chose. Je
crois qu'il était clair pour tout le monde que les mondes que nous
avions connus, qu'il s'agisse de Millevaux, de Montségur ou des
cauchemars des Coelacanthes, n'existaient plus. Ou, en tous cas, ce
n'était dans aucun de ces mondes qu'évoluait le Titan Millevaux.
D'une certaine façon, le Millevaux que nous connaissions n'existait
plus puisqu'il était maintenant devenu le Titan. Et le monde de
Montségur ? Il ne pouvait avoir survécu à l'apparition du
Titan Millevaux. Quel était donc ce nouveau monde ?
Il faudrait bien que
nous sortions à un moment ou à un autre. Aussi, avant peut-être de
réaliser que je me précipitais peut-être vers une mort horrible et
avant que quiconque et encore moins ma propre raison ne m'en
dissuade, je fonçai vers la porte de la cabane et mis le pied
dehors.
Et je ne vis qu'un vaste
désert de rocailles et de poussières. Il n'y avait nul végétation,
nul trace de nuage dans le ciel. En fait, tout la verdure était
rassemblée dans le Titan Millevaux dont la silhouette colossale se
dressait au loin. Parle jeu d'une étrange perspective et de ses
dimensions inimaginables, le Titan pourtant si loin semblait pourtant
si proche. Le fixant, je voyais aussi que les seuls nuages qu'il y
avait dans le ciel gravitaient autour de lui. J'entendais, par
moment, résonner le tonnerre. L'eau, la végétation, le Titan
Millevaux était finalement constitué de tout ce qui rendait la vie
possible. Lui, la mort en marche, était finalement la vie. Il avait
aspiré la vie de deux mondes pour redevenir un monde abritant la
vie, pour donner la vie. Mais à quoi ? À des nouveaux Horlas ?
À de nouveaux Coelacanthes ? À de nouveaux monstres et
cauchemars. Quelles horreurs ce nouvel avatar de Shub'Nigurrath
allait-il engendrer ?
« Le Cruel
Centipède est une maladie... »
« Qu'as-tu dis ?
Qu'est-ce que cela signifie? » me demanda Lucius alors que je
n'avais même pas conscience d'avoir parlé.
Je me retournais vers
lui et les autres.
« Le Cruel
Centipède est une sorte de maladie. Il est une pestilence qui se
propage et propage Millevaux sous diverses formes. Cette forêt, ce
mal, est protéiforme. Il ne disparaîtra jamais. Il changera de
forme. Il lutte pour sa vie. Il est une forme de vie prête à tout.
Millevaux, par le vecteur du Cruel Centipède, est une incarnation de
la Pulsion de Vie dans ce qu'elle a de plus primal. Elle ne vise qu'à
sa survie et son expansion, quel qu'en soit le prix. C'est aussi pour
ça qu'on appelle Shub'Niggurath la Mauvaise Mère, non ? Elle
engendre la vie, elle se perpétue. Mais comment et à quel prix ?
Mes mots semblaient
trouver un écho chez Lucius qui s'approcha de la porte et, me
bousculant sans ménagement, passa la tête hors de la cabane.
« Ce monde aurait
pu être beau. Mais le Titan en a aspiré toute la vie. Ou presque !
Qu'est-ce que c'est là-bas ? Regardes, Corso ! De la
fumée ! On dirait des véhicules à vapeur comme ceux qu'on
trouve dans la Cité Volante ? Je ne parviens pas à voir s'ils
fuient le Titan ou tente de s'en approcher. S'en approcher serait une
folie à moins que... »
« A moins que
quoi ? » trancha ODD.
« A moins qu'ils
n'aient un plan et ne tentent de gagner le Titan. Peut-être
savent-ils quelque chose eux aussi sur ce trésor qu'abriterait le
Titan ? Peut-être sont-ce des citoyens de la Cité Volante
tentant de sauver les leurs ? Qui sait ? Nous ne sommes
peut-être pas les seuls à vouloir gagner ce Titan ? »
ODD à son tour
s'approcha de la porte. Nous lui fîmes de la place. Par dessus son
épaule, le Lwa passa la tête et sourit. Là où nous ne voyons que
ruine, ils voyaient de l'espoir. Tous les deux semblaient confiants
en ce monde pourtant dévastés par le Titan. Et pourquoi ?
« Regardez !
Ce monde n'est pas un désert. Il est habité. Ces gens ne sont pas
des rescapés de la Cité Volante. Ce sont les habitants de ce monde.
Pour nous, seuls quelques instants se sont écoulés. Mais pour eux,
ce sont des éons ! Ils ont toujours vécu à l'ombre du Titan
Millevaux. Ils le connaissent. Ils le connaissent bien. Et surtout,
ils combattent les Horlas. Ils suivent la voie des Lwas. Ils ne sont
pas... Horlas-Lwas ! Là est véritable Pulsion de Vie. Il ne
s'agit pas, comme le fait la Chèvre Noire, de voler la vie des
autres pour donner naissance à de nouvelles formes corrompues. Non !
Ces hommes et ces femmes, sont nés dans un désert de rocailles à
l'ombre d'un Titan malfaisant et pourtant, ils sont là ! Depuis
des éons ! Depuis toujours ! Ils ont réussi à vivre. Ils
combattent le Titan animé de l'espoir que leur donne la Pulsion de
Vie. Ce monde est merveilleux, vous ne trouvez pas ? »
« Tu dois avoir
raison mais... comment nous en assurer ? Comment être certains
que ce sont des alliés et qu'ils vont nous aider ? Et déjà,
comment être certain qu'ils ne vont pas se faire écrabouiller par
le Titan ? »
« Santos, tu
devrais être plus optimiste. Quand je te dis que ces gens suivent la
voix et la voie des Lwas, je sais de quoi je parle »
Alors, l'esprit éthéré
se retourna vers mon frère et maître exorciste et je crus voir sur
son visage l'esquisse d'un sourire bienveillant.
Quantus, alors,
s'approcha à son tour de la porte. Il secoua la tête et souffla
fort par le nez.
« ODD, je ne veux
être un oiseau de mauvaise augure mais... regardes bien. Qu'est-ce
là ? Qui sont ces troupes descendant des flancs et des cuisses
du Titan ? Ce ne sont pas des Horlas mais bien des hommes.
Quelles créatures chevauchent-ils ? Quel horribles mutants !
Et sur leur banière, que lis-tu ? Qui sont ces Titanides ?
Un peuple nouveau habite ce désert mais un peuple nouveau semble
habité aussi Millevaux, tout inféodé à la Chèvre Noire et prêt
à tout pour la défendre.
Spike était resté dans
l'ombre. D'une voix fébrile, il demanda à Quantus d'en dire plus
sur ce qu'il voyait. Qu'étaient donc ces Titanides ?
« Spike, je crains
fort que ces Titanides soient aussi dangereux que des Horlas. Ils
n'ont fait qu'une bouchée de ces hommes sur leurs machines
mécaniques. Leurs animaux horribles les ont déchirés de leurs
crocs et griffes. Et les survivants... Veux-tu vraiment le savoir ?
Par contre, mes amis, l'heure ne me paraît plus aux paroles car...
on dirait bien qu'ils s'approchent de nous !
Spike fit finalement un
pas vers la porte. Pour autant, il ne regarda pas à l'extérieur.
« ODD et le Lwa
ont raison. Gardons espoir. Et pour autant, continuons de réfléchir.
Nous savons que ce monde n'est plus que rocailles hantées par
Millevaux qui en aspirent la vie. Pourtant, il y a toujours des
hommes et des femmes suivant les Lwas. Cela doit donc signifier
qu'ils doivent savoir comment voyager dans le monde des Rêves. »
« Et qu'est-ce qui
te permet d'affirmer ça ? »
« C'est comme ça
que le Lépreux m'a conduit jusqu'à vous. Quand bien même il s'agit
d'un cauchemar, c'est par une sorte de rêve que toi et Santos nous
avaient rejoint pour assiter à cette cérémonie. Et si c'était par
le rêve que nous pourrons contacter ces gens ? ODD, peut-être
que ton Lwa pourrait nous y aider ? »
Tous les regards étaient
tournés vers moi, Tad Edes Corso. Manifestement, j'étais celui qui
avait la plus grande expérience du combat contre les Horlas et les
Cœlacanthes. Et je devais être le plus familier avec ces notions
d'autres mondes. Je compris alors que tous attendaient de moi un
plan. Mais en avais-je vraiment un ? Je murmurais, plus pour
moi-même que pour les autres.
« Un plan... Nous
n'atteindrons le cœur du Titan qu'en empruntant les voies du Rêve.
Si je cède aux cauchemars, les Coelacanthes m'ouvriront malgré eux
une porte vers Millevaux. »
Puis, je vis le regard
de ODD qui fixait mon épée.
« Elle ?
C'est une épée démoniaque ramenée d'un de mes voyages à travers
les Forêts Limbiques. J'apprécie son tranchant mais surtout ses
révélations. Le démon qui l'habite est avare de mots et souvent ne
me parle que par images. Mais je sens qu'il n'est pas mon ennemi. Il
a toujours été honnête avec moi. Cela fait longtemps que je ne
l'ai pas sollicité. Peut-être a-t-il quelque chose à nous dire ? »
Je m'emparais alors de
la lame. Le démon savait-il comment venir à bout du Titan sans
s'exposer aux Coelacanthes, sans passer par le cauchemar ? J'eus
alors une sensation étrange. C'était un peu comme si le démon
n'attendait que ça, que d'être appelé. Il avait des choses à dire
mais semblait ne pas osé prendre la parole sans y avoir été
inviter. Alors comme, il connaissait un moyen de venir à bout du
Titan ?
« Pour anéantir
le Titan sans recourir à la magie, il faut exploiter ses faiblesses.
La Mauvaise Mère chérit ses enfants et ne tolérera pas qu'on leur
fasse du mal. Trouvez le ! »
Je transmis ces mots à
mes compagnons sans vraiment les comprendre. J'espérai qu'ils
feraient sens pour eux. Comment trouver un enfant de Shub'Niggurath
sans recourir à la magie pour invoquer un de ses sombres rejetons ?
Je me tournai alors vers Lucius.
Lucius secoua la tête.
Il ne voyait pas comment procéder sans recourir à la magie, ni aux
connaissances occultes. Seul un rituel complexe pouvait permettre
d'invoquer et contrôler un rejeton de Shub'Niggurath. Il garda le
silence un moment puis se mit à réfléchir à haute voix.
« D'une certaine
façon, NoAnde est un enfant de Shub'Niggurath. Si on le
retrouvait... Mais pas seulement, il y a aussi le Cruel Centipède.
Sa relation avec la Chèvre Noire est complexe. Il est le vecteur
ayant donné naissance au Titan Millevaux mais sans Millevaux, il n'y
aurait jamais de Cruel Centipède, je me trompe ? En ce sens, le
Cruel Centipède est un enfant de Millevaux. Nous l'avons eu en notre
possession, Corso. Il y en a plusieurs. Si nous le retrouvons ou en
trouvons un autre...
« ODD, penses-tu
que ton Lwa pourrait nous dire où trouver un Cruel Centipède ? »
Le Lwa sourit. Il se
tourna vers ODD et, pour la première fois, traversa sa nuque de sa
main. La tête de ODD se mit alors à bouger bizarrement, puis il se
mit à parler.
« Le Cruel
Centipède est la maladie, la corruption. Il est une forme de vie en
expansion, un parasite. Il peut prendre n'importe quelle forme tant
qu'il respecte ce principe de prédation, expansion et corruption.
Une forme du Cruel Centipède est... un jeu. Un jeu de rôle. Créez
un jeu. Créez des personnages. Laissez-vous corrompre, transformer
par ce jeu millevalien. Créez un monde et ses règles. Créez un
Cruel Centipède. Soyez Créateurs ! Soyez Joueurs ! »
Les mots s'accéléraient
dans la bouche de ODD qui ne parvenait plus à suivre le rythme.
Alors, le Lwa se tut. ODD sembla reprendre ses esprits. Il fouilla
dans sa poche et en sortit une paire de dés à 6 faces qu'il tendit
à Spike.
« Je te sens le
plus joueur de tous nos compagnons. As-tu une idée de ce à quoi
nous pourrions jouer ? »
Spike était pris de
cours. Il cherchait ses mots. Tout en faisant jouer les dés entre
ses doigts, il réfléchissait à haute voix. Selon lui, tout jeu
possédait des règles. Il faudrait donc commencer par les écrire.
Ensuite, s'il comprenait bien les mots du Lwa, tout jeu de rôle
avait pour cadre un univers précis. Il faudrait le créer aussi.
Ainsi que les personnages qui en seront les héros.
« Nous sommes face
à un Titan. Appelons ce jeu « Face au Titan ». Qu'en
dîtes-vous ? Il nous faut des règles simples pour lesquelles
deux dés à six faces suffisent. Nous n'avons pas grand chose pour
écrire ni prendre des notes. Notre système de jeu doit être plutôt
narratif je pense. Et nous devons pouvoir nous passer de fiche de
personnage. Je ne sais pas trop... Et vous, les Exorcistes, vous
n'avez encore rien dit... »
Quantus et Santos
écoutaient silence. Ils n'étaient vraiment pas à l'aise avec ces
considérations mais ne voyaient pas vraiment comment faire autrement
que de se prêter à ce jeu.
« Soyons simples
et pratiques, dit Quantus. Notre jeu aura pour seul finalité de
vaincre le Titan. Aussi, ses différentes étapes auront pour but de
présenter ses forces et faiblesse ainsi que nos propres ressources.
Ainsi, nous pourrons ensemble décider de la marche à suivre. Je
propose que nous commencions notre jeu dans une cabane comme
celle-ci. Au début, nos personnages ne sauront rien du monde dans
lequel ils évoluent. Ils devront apprendre et réfléchir ensemble
pour trouver le meilleur moyen de vaincre le Titan. Et euh, je ne
sais pas si c'est de la triche mais... Peut-être aussi que nous
pourrions en profiter pour placer dans ce monde quelques éléments
qui pourraient nous être utiles ? Nous pourrions peut-être
améliorer cette technologie dont semblent disposer les habitant de
ce monde ? »
Armés d'une paire de
dés, de quelques feuilles de papier, de crayons et de notre
imagination, nous, la 13ème Compagnie, étions maintenant aux
commandes de notre propre Cruel Centipède. Nous étions prêts à
faire face au Titan !
Alors, nous quittâmes
notre cabane. Moi, Tad Edes Corso, l'ange plus ou moins déchu, armé
de mon épée démoniaque, de mon marteau de guerre et porteur de cet
étrange pouvoir consistant à écrire le futur dans mes rêve. Oui,
j'avais écrit notre victoire. Je ne craignais donc pas tant notre
défaite que le prix de notre victoire car celui-là m'était
inconnu...
Lucius Salinger se
tenait à ma droite. Autrefois mécanicien chargé de la maintenance
des moteur de la Cité Volante. Aujourd'hui, initié aux secrets des
Dieux Anciens par l'un de leurs plus abominable serviteurs, NoAnde !
Venaient ensuite Spike
et ODD. Le chasseur de monstres avait été guidé jusqu'à nous par
son chat rêveur et ODD, le roi des monte-en-l'air, était l'objet
des esprits.
Mes frères et maîtres
Exorcistes, enfin, Quantus et Santos, aussi prompt au combat à
l'épée qu'au combat spirituel contre les démons.
Nous avions décidé,
autant que possible, de ne pas user de magie. Nous comptions
notamment sur Lucius pour nous faire part de ses connaissances
concernant les Anciens mais aussi de ses connaissances techniques
pour utiliser autant que possible la technologie développée par les
habitants de ce monde ravagé par le Titan Millevaux. S'il y avait
une faille dans la cuirasse du Titan, ODD la trouverait. Ensuite, une
fois à l'intérieur, ce serait à nous autres de combattre les
Horlas et gagner le cœur du Titan afin de le détruire.
Je prends mon marteau
dans ma main droite et l'épée démoniaque dans la gauche. Je
déploies les langues ailes d'Edes et m'envole. Je compte effectuer
un vol de reconnaissance, faire le tour du Titan. Je veux en savoir
plus sur les positions tenues par les Horlas et ces Titanides que
nous avons vu.
J'ai vu notre victoire
mais je n'en connaissais pas le prix.
Alors que j'approche, le
Titan Millevaux se tourne vers moi. Il se campe sur ses jambes et se
penche dans ma direction. Je ne suis qu'une mouche comparé à lui
mais il m'a vu. Il pousse un hurlement terrible qui me glace,
littéralement. Son souffle me congèle sur place et je tombe comme
une pierre... et je me fracasse au sol en mille morceaux.
J'ai vu notre victoire
et maintenant j'en connais le prix !
Le Titan hurle et frappe
du pied, provoquant des secousses dignes de Shudde M'ell.
Lucius tremble mais se
reprend. Il se rappelle les mots de Corso et demeure certain de leur
victoire. Aussi, respectant leur vœux de ne pas user de magie, il se
rue vers le Titan, prenant soin de se diriger vers un des véhicules
abandonnés par le petit groupe de survivants réduit à néant un
peu plus tôt par la Forêt Verticale. Comme prévu par le jeu, ce
véhicule est mieux équipé qu'à l'origine. Non seulement il est en
parfait état de marche mais il est en plus dôté de toute une
batterie d'armes et de gadgets qui les aideront à approcher le
monstre.
Les deux exorcistes
prennent place à bord. Les commandes des armes sont intuitives.
Elles ont été conçu à cette fin lors de la création du jeu.
Aussi, alors que Lucius roule à toute vitesse vers le Titan, ils
tirent des torrents de flammes sur les Titanides qui se pressent à
leur rencontre.
À bord de l'engin,
Spike et ODD attendent leur heure. Mais ODD ne se sent pas bien. Il
paraît perturbé. Spike l'appelle mais il ne répond pas. Spike en
appelle alors au Lwa qui l'accompagne. Ce dernier explique qu'ODD est
victime d'un des maléfices du Titan Millevaux. Comme tous ses
habitants, il commence à perdre la mémoire. Alors, Spike saisit le
bras du voleur et, à l'aide de sa dague, grave ces mots sur son
avant-bras. « Je m'appelle ODD ». Ce dernier, lisant
cette phrase, se reprend et lui sourit. Spike lui sourit également.
Il se penche vers lui et lui glisse quelques mots qui lui arrache un
éclat de rire. Concentrés sur leur tâche, les Exorcistes ne se
rendent compte de rien mais Lucius ne peut s'empêcher de jeter un
coup d’œil rapide dans leur direction. Il aperçoit le Lwa
voletait en rond dans l'habitacle.
Le terrain est accidenté
mais Lucius se révèle un bon pilote. Il esquive autant que possible
les Titanides. Son véhicule est bien plus rapide que leurs montures
monstrueuses. Ainsi, il s'approche encore un peu plus du Titan.
De leur côtés, les
Exorcistes concentrent maintenant leurs tirs sur les jambes du Titan.
Ils espèrent ainsi l'affaiblir. Mais la chaleur dégagée devient
vite insoutenable et ils craignent de manquer de carburant. Aussi,
devant l'absence de réaction du monstre. Ils stoppent leurs tirs
mais restent vigilants.
Spike fait l'inventaire
de ses armes. Dagues en tout genre, arbalètes. Il se sent prêt à
en découdre une fois qu'il aura mis pied dans le Titan. ODD, quant à
lui, envisage déjà différents moyens de s'introduire dans le cœur
du Titan. Il est confiant dans l'aide du Lwa et sait qu'une fois à
l'intérieur Spike saura faire face à toute menace.
Le Titan gronde. Le long
de ses bras courent des hordes de Horlas chargés d’Égrégore.
L'air crépitent de magie corrompue. Lucius braque et contre-braque à
plusieurs reprises esquivant les attaques des Horlas. Les Exorcistes
ont repris leurs tirs. Et alors, le Lwa fait son apparition aux côté
de Lucius et lui glisse à l'oreille :
« Le Jeu de Rôle
est un Cut-Up... »
Ces mots sonnent
étrangement. Lucius, sans relâcher sa concentration sur la route,
réfléchit. Certes, ils ont décidé de ne pas user de magie mais...
le Cut-Up, est-ce de la magie ? Non ! Il ne sait pas d'où
lui viennent ces pensées mais il sait que leCut-Up est avant tout un
genre littéraire. Et aussi une façon de pratiquer le jeu de rôle.
Et là, tout s'éclaire. Le Cut-Up est une règle du jeu, pas de la
magie. Ils peuvent y recourir sans risque de trahir leur vœux de ne
pas utiliser la magie corrompue des Anciens.
Puis, le Lwa lui murmure
un nouveau mot :
« Batro... »
Bien sûr, là, Lucius
comprend tout. À travers le Lwa, c'est celui que Corso appelait le
Joueur qui lui parle. Batro est un auteur de jeu de rôle dans la
réalité du Joueur. Et il est l'auteur d'un jeu appelé les
Exorcistes. Dans ce jeu, les personnages ont aussi se pouvoir
d'utiliser des mots pour altérer la réalité. Certes cela n'est pas
sans influence sur leur chemin de croix mais... ils peuvent le faire.
Ainsi Quantus et Santos doivent forcément être capables de Cut-Up.
Et lui aussi d'ailleurs. Il a appris à le faire grâce à NoAnde.
Maintenant, il sait qu'il n'a plus besoin d'Opium jaune pour cela.
ODD avait vu le Lwa
s'approcher de Lucius et, l'air de rien, écoutait ce qu'ils se
disaient. Il tiqua en entendant ce nom de « Batro ». Il
était certain de ne l'avoir jamais entendu mais ce lui disait
pourtant quelque chose. Il s'approcha et écouta ce que Lucius et le
Lwa se racontaient au sujet du jeu de rôle comme Cut-Up. Il sourit
quand il comprit qu'il y avait dans ce point de règle le meilleur
des moyens de pénétrer le cœur du Titan. Laissant l'esprit et le
pilote deviser netre eux, il rejoint Spike et lui expliqua son plan.
Puisqu'ils étaient dans
un jeu, ils devaient en suivre les règles. Or, les règles des jeux
de Batro utilisaient le Cut-Up. Ils leur suffisaient d'en faire
autant et altérer la réalité autour d'eux sous l'influence de
« mots-clés ». Spike était circonspect. ODD allait lui
faire une démonstration.
Alors, le Joueur
s'empara de son paquet de cartes Muses & Oracles. Il en sait une
et lit le mot sous son pouce. « Jumeau ». ODD sourit et
déclare à tout le monde.
« Mon frère
jumeau est à Millevaux. Il va nous aider à entrer ! »
Spike le dévisage et
ODD lui dit :
« A ton tour.
Pioches une carte... »
« Commanditaire... »
Pas facile, se dit
Spike. Surtout que de commanditaire ils n'en avaient point.
« Fais marcher ton
imagination, l'encourage ODD.
« Commanditaire...
Commande... Terre. Commandes la Terre ! Je commande la Terre,
hurla Spike. »
Et sous eux, la terre se
mit à trembler et à s'élever en une improbable passerelle en
direction du Titan. Alors que la Forêt Verticale se rapprochait,
Lucius se sentait attiré, guidé par une lueur, un feu. Et alors
qu'ils allaient toucher le sol de la Forêt, à côté de ce phare
improvisé, Lucius reconnu ODD. Ou plutôt, son portrait craché, son
jumeau, EVEN.
Mais la joie des
retrouvailles entre les deux frères fut plus que brève car déjà
des troupes de Millevaliens en armes, adorateurs de la Chèvre Noire,
se précipitaient vers eux en hurlant.
Les Exorcistes s'étaient
remis à tirer et des torrents de laves coulaient en direction des
serviteurs de Shub'Nigurrath. Mais pour une douzaine qui brûlaient,
douze autres sortaient des bois. Comment gagner le cœur du Titan.
ODD eut alors une idée
et se tourna vers son frère. Chacun allait tirer une carte et ils
combineraient les effets de leurs mots-clés.
« Langue »,
« Détection ».
Les deux frères se
regardent, vaguement dégoûtés à l'idée de ce qu'ils s'apprêtent
à faire.
Alors qu'un nouvel
opposant fait son apparition, ils se jettent hors du véhicule et se
mettent à lécher les arbres. Et, comme souhaité bien
qu’improbable, ces derniers révèlent une piste. Aussi grotesque
que ce soit, c'est en léchant les arbres et en reconnaissant la
saveur des maléfices de Shub'Niggurath – le goût de l’Égrégore ?
– qu'ils parviendront jusqu'à son cœur.
Lucius, quant à lui,
voyant arriver cet homme en arme et revêtu d'une lourde cuirasse,
oriente le véhicule dans sa direction et fonce sur lui. Entre la
force de l'impact et le brûlant des armes des armes des Exorcistes,
celui-ci se retrouvent rapidement hors-combat, semant la panique
parmi les autres cultistes.
Bravant les flammes et
les derniers tirs d'arbalètes et jets de lances, Spike se rue sur le
cadavre tout en tirant une carte.
« Bas-relief »
Et à travers les
flammes, il parvient à discerner quelques gravures sur l'armure et
reconnaît une représentation du Cruel Centipède. Sur le coup, il
ne comprend pas ce que cela signifie puis se rappelle que le Cruel
Centipède n'est pas qu'un vecteur de corruption. Il est aussi un
remède. Aussi, sans parvenir à échapper à de terribles brûlures,
il débarrasse le chevalier de son armure. Dessous, l'être qui la
portait a une tête de... porc ?!!
« Franky ! »
cria alors Lucius.
« Plus tard ! »
répond-il à Spike qui l'interroge du regard.
Alors, malgré la
chaleur, Spike enfile cette armure. Et après que les Exorcistes
aient mis en fuite les derniers serviteurs des Anciens, tous se
mettent à suivre la piste dégagée par ODD et son frère.
A l'intérieur de
l'armure, Spike souffre le martyre. Pour autant, il refuse de l'ôter.
En effet, selon lui, les jumeaux vont les guider jusqu'au cœur du
Titan Millevaux. Mais c'est parce qu'il porte cette armure que les
gardiens de ce cœur le prendront pour un des leurs et le laisseront
entrer. Et il veut qu'ils le voient arriver de loin.
La fin est proche. Ils
le savent tous. L'espace d'un instant, ils ont envisagé de faire
croire que le chevalier revenait avec des prisonniers. Mais cette
ruse leur a paru très convenue. Non, que Spike entre seul était
risqué mais peut-être, finalement, la meilleure chose à faire.
À mesure qu'ils
avançait, le chasseur de monstres se disait qu'il lui avait semblé
si peu probable que ce soit lui qui doive porter le coup fatal au
Titan. Il pensait, comme eux tous, que ce serait le rôle de Corso.
Puis, il s'était laissé aller à penser que Lucius romprait leur
vœux et userait de magie, combattant le mal par le mal. Mais on
dirait que ce serait lui. Ils approchaient et il regrettait
qu'Herbodoudiab ne soit pas là.
Puis les jumeaux leur
firent à tous de s'arrêter. Devant eux, à quelques centaines de
mètres, s'élevait le cœur du Titan. Ou plutôt, la forteresse qui
le protégeait. Paradoxalement dans ce décor forestier, bâtiment
qui ressemblait à un phare était recouvert de coquillages. Mais pas
de beaux coquillages aux reflets multicolores. Non, leurs formes
avaient quelques choses de hideux et glacial. Il émanait d'eux et du
bâtiment quelque chose de vorace, de carnassier. Spike avait le
sentiment qu'il allait se faire dévorer par quelque chose de marin.
« Chtulhu? »
hasarda Lucius.
L'initié malgré lui
expliqua que dans le panthéon des Anciens Chtulhu était la divinité
consacrée à la mer. Mais pas seulement. Il était aussi Celui Qui
Rêve...
Et la porte s'ouvrit.
Spike craignait de se faire dévorer par un cauchemar...
Sa ruse va-t-elle
fonctionner ? Spike n'est plus sûr de rien. Aussi bien, cette
porte va s'ouvrir sur une horde de Horlas et de Coelacanthes qui le
dévoreront. Mais il n'en est rien. Il distingue bien plusieurs
silhouettes se dessinant dans l'ombre mais elles ne montrent aucune
hostilité à son égard. Au contraire même, elles l'invitent à
entrer.
Les lieux baignent dans
un brouillard épais. Spike est guidé dans les escaliers jusqu'à
une chambre se situant plusieurs étages au-dessus de l'entrée. Il
tente de rester maître de lui-même et de ne pas paraître trop
insistant quand il pose son regard sur ceux qui l'accompagnent. Il
reconnaît des physionomies humaines mais horriblement altérées
sous l'influence de l’Égrégore. Il y a aussi de ces Horlas à
sept têtes de serpent.
Une fois dans cette
chambre aux murs ravagés par le gel et aux meubles vermoulus et
rendus bancals par l'humidité, Spike distingue une silhouette dans
le lit. L'espace d'un instant, il a cru qu'il s'agissait de son amie
Nuancia. Mais non ! De sous les couvertures rapiécées
émerge...
« Herbodoudiab ?! »
Oui, c'était bien son
chat qui se réveillait là. Mais Spike vit tout de suite que quelque
chose n'allait pas. Herbodoudiab ne bougeait pas comme il avait
l'habitude de le faire. Il grognait d'une manière étrange. Il se
tourna et exposa celui de ses flancs déchiré par cette Bouche qui
lui permettait de parler la langue des hommes. Mais là, il parlait
la Langue Putride !
L'armure se mit alors à
chauffer, à redevenir brûlante. Mais Spike vit que les chairs de
son chat, ou plutôt de la chose qui avait pris possession de lui,
fumaient également. Herbodoudiab devait payer le contrecoup de sa
magie. Qui craquerait le premier ?
Spike et son chat se
fixaient droit dans les yeux. Et Spike ne reconnaissait pas cette
chose qui le faisait littéralement rôtir dans cette armure. Il posa
alors un genou à terre. Mais toujours conscient, il se dit alors que
l'armure n'avait peut-être pour fonction que de le faire entrer dans
ce phare. Peut-être n'en avait-il plus besoin pour briser le cœur
du Titan Millevaux. Aussi, il tenta de l'ôter. Contre toute attente
et avant que quelques Horlas ou mutants aient le temps d'intervenir,
Spike s'était dégagé de ces plaques de métal portées au rouge.
Herbodoudiab en profita pour mettre fin à son sortilège. Lui non
plus n'aurait peut-être pas pu tenir beaucoup plus longtemps.
« ...Briser le
cœur du Titan... »
Spike se demanda quel
être aimé du Titan Millevaux pourrait se détourner de lui et lui
causer une peine telle qu'il renoncerait à la vie.
Millevaux, la Mauvaise
Mère comme l'appelait souvent Herbodoudiab. La Chèvre Noire aime
ses enfants. Ses enfants horribles. Les horribles mutants qui
l'entourent en ce moment même. Quel plus grand drame pour une mère
que de perdre ses enfants ? Mais comment éradiquer de la
surface de la Forêt Verticale tous ses enfants corrompus par
l'Egrégore ?
« Tire une
carte... »
« Négligence »
Spike se demande ce
qu'il a négligé. Ou ce que le Titan aurait pu négliger. Quel
détail leur aurait échappé à tous. Et Spike se rappelle la Bouche
défigurant le visage de Nuancia. La même que celle s'ouvrant sur le
flanc d'Herbodoudiab. La même encore que sur cet étrange Grimoire
trouvé par les Exorcistes. La Bouche... Avait-elle quelque chose à
dire ? Ou plutôt, et s'il suffisait de la museler pour faire
taire cette folie ? Spike sourit. Pas Herbodoudiab...
Des mots ! Tout
cela n'était que des mots proférés par une Bouche folle qui devait
maintenant se taire à jamais.
Spike se jeta sur le
lit. Il se saisit d'un drap et s'en servi pour bâillonner
Herbodoudiab qui n'eut pas le temps de réagir. Le chat feulait,
grognait mais ne pouvait plus parler. Il se cabrait, tentait de
griffer et mordre son compagnon mais Spike tenait bon. Autour d'eux,
les Horlas et les mutants n'osaient pas bouger. Peut-être
avaient-ils peur de blesser Herbodoudiab ?
Puis le gros chat cessa
de se débattre. Il finit par se laisse retomber sur le vieux matelas
moisi. Il respirait encore. Spike fit en sorte que cela cesse. Alors,
il défit le bâillon et s'assura que la Bouche avait, elle aussi,
rendu son dernier souffle.
Horlas et mutants
étaient saisis d'effroi. L'espace d'un instant, Spike crut qu'ils
allaient se jeter sur lui mais tous savaient qu'à présent tout
était fini. Aussi, il s’écartèrent et le laissèrent quitter le
phare. En descendant les marches, Spike se demandait si, en
définitive, tout cela n'était pas un rêve.
Le Titan Millevaux est
mort. Ou au moins, il a cessé de se mouvoir. Pour autant la Forêt
Verticale se dresse toujours au milieu de ce désert de rocailles.
Peut-être que ce phare était une porte vers un autre monde, un
autre rêve. En réalité, nous n'en savons rien et notre confrérie
d'Exorciste a aujourd'hui pour mission de s'assurer que personne ne
le sache jamais. Nos frères et maîtres sillonnent la forêt et le
désert, traquant ce qui restent de Horlas, mutants et Coelacanthes.
Santos et moi sommes les gardiens du phare. Le cœur du Titan est une
porte vers d'autres mondes et nous en sommes les gardiens.
Lucius, quant à lui, a
décidé d'utiliser ses compétences en ingénierie et en occultisme
au service de la communauté vivant dans le désert. Il répare les
machines, en crée de nouvelles et use de ce qui reste d’Égrégore
pour faire le bien, autant que possible. Il a aussi gardé de NoAnde
ce goût pour les connaissances ésotériques et il lui arrive de
faire de longs voyages en quête d'un Ouvrage ou d'une légende...
Spike est et reste un
chasseur de monstre. Mais après avoir abattu le Titan Millevaux, il
a décidé de s'en prendre à une nouvelle catégorie de monstre. Ce
phare semblait consacré à celui qu'on nomme Chtulhu. S'il a pu
défaire un avatar de Shub'Niggurath, il devrait bien réussir à en
faire autant avec un avatar de Chtulhu...
ODD apprend à connaître
son jumeau, EVEN. Tous deux sont guidés par le Lwa qui ne les quitte
plus. Et tous ensemble, ils s'exercent à cette étrange magie du
Cut-Up car ce ne sont pas de simples règles du jeu, c'est bien de la
magie finalement...
Tel était donc le prix
à payer. J'ai écrit le futur. J'ai écrit notre victoire. Le Titan
Millevaux n'est plus... et moi non plus. Pour autant, je sais que
l'esprit de Millevaux ne peut mourir. Il ne peut pas disparaître. Il
y aura toujours un Millevaux tant qu'il y aura des Créateurs de jeux
pour investir cet univers. Il y aura toujours un Millevaux tant qu'il
y aura des Maîtres du jeu pour explorer cet univers, le déformer,
le faire leur. Il y aura toujours un Millevaux tant qu'il y aura ne
serait-ce qu'un seul Joueur, même solitaire. Sans Maître de Jeu ni
même nécessairement de règles de du jeu.
Le Titan Millevaux n'est
plus mais le Joueur est toujours là. Alors, Millevaux reviendra par
l'intermédiaire du Cruel Centipède, et ce quel que sera sa forme ou
son nom. Et si Millevaux revient, peut-être que moi aussi, Tad Edes
Corso, je reviendrais.
Commentaires
Enregistrer un commentaire