Millevaux IV


Pendant longtemps, nous, les habitants de la Cité Volante, avons été en guerre contre le Peuple des Aquarians. Maintenant, enfin, nous les avons repoussés, renvoyés au fond de l'océan, et nous connaissons une année de répit. Une année de tranquillité relative, pendant laquelle nous allons construire notre communauté et réapprendre à travailler ensemble. Quand viendra l’hiver, les Bergers du Givre arriveront et nous pourrions ne pas survivre à cette rencontre. Mais nous ne le savons pas encore. Ce que nous savons, c’est que là, maintenant, il y a l’occasion de construire quelque chose.
Mais que nus réserve cette étrange forêt que nous survolons maintenant. On dit que c'est le territoire des Horlas. On l'appelle Millevaux.

Notre Cité porte ce nom parce que, littéralement, nous volons. À l'origine, nos ancêtres s'étaient réfugiés dans les airs pour fuir une menace aujourd'hui oubliée. Ils ont ainsi vécu à bord de montgolfière, de dirigeables et autre engins flottants qu'ils ont relié les aux autres avec des cordages et des planches de bois. Avec le temps, les mois, les années, les décennies puis les siècles, c'est maintenant une véritable ville de bois, de pierre, de verre et d'acier qui se maintient en l'air grâce à notre technologie vapo-électrique.
Aujourd'hui, nous volons plus haut, plus vite. Nous produisons notre propre énergie. Nous avons des champs de cultures hors-sol et des enclos à bétails pour subvenir à nos besoins. Nous avons des palais pour abriter nos nobles et des quartiers de bric et de broc pour nos plus démunis. Par moment, nous en oublions même que nous volons.
Les palais occupent, pour des raisons avant tout d'ordre aérodynamique, le centre et le haut de notre Cité. Les quartiers les plus pauvres, ceux qui ne sont constitués que de ponts de singes, de filets, cordages et planches de bois se trouvent à la périphérie et en dessous, collés au secteurs « industriels » de notre cité. Par-là, j'entends non seulement tout ce qui concerne la fabrication d'objets manufacturés, la transformation des matières premières, mais également le centre névralgique de tout notre réseau énergétique, celui qui alimente tous nos moteurs.
Entre la pluie et l'océan, nous ne manquons pas d'eau, que ce soit pour boire ou alimenter nos machines. Par contre, nous devons être prudent quant à nos réserves de nourriture et à nos stocks de matières premières. Notre Cité est grande mais nous devons malgré tout économiser chaque mètre carré. Aussi, nous devons rester constamment vigilant afin de ne pas manquer de fruits, de légumes et de bétails. Nous devons aussi réfléchir à nos déplacements en fonction de nos besoins en bois ou en acier.

Ces derniers temps, de grands débats enflamment nos dirigeants. Alors que nous survolons cette Millevaux sans fin, certains de nos alchimistes et autres mages ont identifié une source d'énergie qu'ils nomment Égrégore. Ils pensent qu'il est possible de domestiquer cette énergie. Leurs opposant considèrent que tout ce qui provient de Millevaux est maléfique et que nous devrions fuir ce lieu au plus vite. Pourtant, les alchimistes ont convaincu les membres de la noblesse d'équiper une expédition afin de poser le pied dans cette forêt et voir ce qu'il en est réellement de cet Égrégore.
Pour ma part, j'ai découvert un nouveau débit de boisson dans les quartiers du « dessous ». je n'y descends que rarement. Le moins possible en vérité. Mais là, je ne sais ce qui a guidé mes pas dans ces ruelles sombres et ces plates-formes à l'équilibre instable. En tout cas, je l'ai trouvé. Le Grüneblaue est cette taverne obscure éclairée par une douzaine de candélabres tout au plus. Ce clair obscur semble satisfaisant à cette faune pas si bigarrée que ça. En effet, on dirait qu'une « tenue correcte » est exigée pour obtenir le titre d'habitué. Ici, tous sont vêtus de long imperméables de cuir noir ou sombre. Ils ont tous les cheveux noirs, qu'il s'agisse de leur couleur naturelle ou non, de cheveux tondus presque ras, de longues queues de cheval ou encore de tresses auxquelles sont suspendues des breloques aux reflets métalliques. Malgré la pénombre, nombre d'entre eux portent des lunettes aux verres teintés, voire, pour certains, des lunettes de soudeurs. D'autres portent également des masques à gaz ou ces masques que portaient les médecins des temps anciens quand la peste se répandait à terre. Qu'est-ce que je fais là au juste ? Je viens boire. Je passe commande sans préciser le contenu de mon verre. Le barman s'en moque et me sert un liquide bleu-vert. Je porte la chope à mes lèvres non sans regarder tout autour de moi avant d'avaler la moindre goutte de ce liquide à l'odeur étrange. Les visages me semblent menaçant mais pour autant je ne sens personne prêt à me sauter dessus. Ce breuvage est infâme !

Cette semaine encore, les journaux, la radio et tout simplement la rumeur se font l'écho des débats qui animent nos dirigeants. Les représentants de la famille Powl ne décolèrent pas. Cette expédition est une erreur lamentable selon eux. Pourtant, les Andes ont convaincu les Corso qui ont d'ailleurs pris la tête des troupes au sol. Après tout, ils sont les mieux taillés pour se genre de mission. Depuis des générations, ces trois familles se partagent le pouvoir sur la Cité Volantes. Les Corso sont avant tout une dynastie de guerriers. Mais ils ont aussi produit nombre d'ingénieurs et scientifiques. Les Powl, quant à eux, se sont toujours occupés de notre salut spirituel et des questions de justices. De pères en fils et depuis des siècles, ils entendent les Lwas et se font l'écho de leur volonté. Les Andes... Je crois que plus personne ne sait vraiment comment cette famille est arrivée à cette position dans notre société. Eux aussi s'occupent des questions d'ordre spirituel mais sont moins dogmatiques que les Powl. En ce sens, ils sont une sorte de contre-pouvoir, peut-être... Néanmoins, nous leur devons de grands penseurs, des poètes, des artistes. Des magiciens aussi... D'une certaine façon, ils sont notre lien avec la terre, avec le sol. Cette expédition leur tenait vraiment à cœur. D'ailleurs, certains pensent que l’Égrégore n'est qu'un prétexte et qu'en réalité ils cherchent autre chose. Je veux bien mais quoi ? Cet Égrégore est déjà assez étrange pour qu'on ait pas besoin de rajouter du mystère. On verra bien ce qu'il en est.

C'est jour de deuil. Notre Cité est bien triste. Nous venons d'apprendre la mort d'Aaron Powl. Son âme a déjà rejoint le territoire des Lwas. Nous devons maintenant nous occuper de son corps. Toute la population lui rendra hommage durant plusieurs jours. C'est la moindre des choses. Aaron Powl était un grand homme. Et maintenant, il se sera pour toujours. Bien sûr, je ne le connaissais pas personnellement, mais je suis triste. Aussi, mes pas me guident vers le Grüneblaue et sa clientèle étrange qu'on ne trouve que là. Le mauvais goût de cette étrange mixture me fait oublier l'espace de quelques verres l'amertume de cette perte pour nous tous.
Mais déjà, les festivités sont teintées d'autres considérations. En effet, le siège laissé par Aaron Powl ne peut être laissé vacant. Déjà, on lui cherche un successeur. Eloïm, Jézabel, Esaü ? Qui sera le plus à même de prendre sa place ?

Mais, je ne me suis pas présenté ! Je m'appelle Lucius Salinger et je suis Vapotechnologicien. Je suis donc spécialiste dans la conception, la fabrication et l'entretien de machines alimentées par l'énergie vapo-électrique. Je possède un petit atelier personnel bien sûr, mais je suis principalement attaché à la maintenance des propulseurs et stabilisateurs de notre Cité Volantes. Pour autant, et malgré le ronflant du titre, ce serait une erreur de penser que ma position est tous les jours enviables. Certes, je connais ces machines comme ma poche mais c'est au prix d'heures et de journées entières passées à ramper des conduits étroits et dégoûtants. Mais passons, ce n'est pas forcément le plus intéressant. Je ne sais pas si c'est intéressant mais, depuis toujours, j'ai peur... des rêves ! C'est idiot, j'en conviens, mais c'est comme ça. C'est peut-être l'influence des prêches des Powl. Après tout, c'est dans leurs rêves que leur apparaissent les Lwas. Moi, ça me terrifie que des esprits viennent dans ma tête pendant que je dors. Que des choses immatérielles me parlent et me donnent des ordres pendant mon sommeil, alors que je suis totalement vulnérable... Comment font-ils pour ne pas devenir fou? Moi, rien que d'y penser...
Mon enfance a donc été plutôt horrible. Mes nuits surtout. Petit, je refusais d'aller me coucher. Je me réveillais en hurlant. Plus grand, je faisais mon maximum pour repousser l'heure de me mettre au lit. Puis, dès que cela m'a été possible, je me suis procuré toute sorte de produits me permettant de dormir le moins possible, voire de dormir d'un sommeil sans rêve. Croyez-le ou non mais on trouve vraiment de tout dans nos quartiers les plus sombres... Je suis d'ailleurs surpris de ne pas avoir été abordé à ce sujet au Grüneblaue. Peut-être que le revendeur attitré attende de mieux me connaître, mieux me cerner, avant de se dévoiler. Mais je ne serais pas surpris si un jour un de ces hommes en noir devait m'aborder et me proposer quelques produits sinon illicites au moins néfastes à la santé. D'ailleurs, j'ai rendez-vous avec YesAnde. Ce n'est pas vraiment étonnant que ce soit parmi les membres de la famille Ande que j'ai trouvé celui qui s'est avéré le plus à même de me fournir en Opium Jaune. Tout le monde assure que ce toxique ouvre les portes à des rêves d'une incomparable profondeur. Pour moi, c'est l'inverse. Grâce à l'Opium Jaune, je dors en paix.

Ces derniers jours, c'est la panique totale ! Une tempête d'une violence extrême s'est abattue sur nous et a provoqué de nombreux dégâts. C'était même plus qu'une tempête . Un cyclone, un typhon ! Je ne sais pas. Certains pensent que c'était d'origine magique. Les Powl attendent que les Lwas se prononcent à ce sujet. Pour autant, les vents étaient tellement puissants qu'ils ont soulevé de la mer quantité de poissons qui se sont écrasés sur nos avenues et nos trottoirs. So on ajoute à cela que les nuages nous ont plongés dans une nuit qui a duré plusieurs jours, je crois que les peureux et les plus superstitieux d'entre nous ont cru venue la fin du monde. Et pour certains, ce fut le cas. Nous avons eu des pertes à déplorer. Pour ma part, je n'ai pas à me confronter à cette réalité. Ma tâche consiste seulement à m'assurer que nos machines fonctionnent toujours. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, je ne peux m'empêcher de m'inquiéter pour les habitués du Grüneblaue. Dès que possible, je descendrai voir ce qu'il en est advenu d'eux.

Je m'appelle Baltus Malmort, nom prédestiné s'il en est. Je suis, ou plutôt j'étais, architecte. Ça, c'était avant, quand je vivais encore dans cette communauté à proximité des falaises. Nous avions baptisée notre petite cité du nom de Récif, en référence aux rochers sur lesquels se brisaient les vagues aux pieds des falaises. Là, nous étions à l'abri de l'influence maléfique des Horlas. Du moins, le croyons-nous. J'exerçais à l'époque les fonctions d'architecte donc. Tout était à construire, à créer. Nous avions chacun nos domaines de prédilections. Moi, je dessinais plutôt bien. Je pensais que cela serait inutile, qu'il aurait mieux valu que je sache construire une maison ou faire pousser des légumes ou chasser. Mais on m'a demandé de dessiner des maisons qui tiendraient debout. Et j'ai su le faire.
À cette époque, et malgré la rudesse de notre mode de vie, j'avais le sentiment que rien n'aurait pu m'apporter plus de joie que je n'en avais. Je le devais pour l'essentiel à l'amour que me portait ma douce Aira. Je pensais, naïvement, que ça durerait toujours. J'avais aussi le soutien de mes amis, Sililia, la sculptrice, et Ithéron que tout le monde croyait mort. Je ne pensais qu'à dessiner des maisons et des monuments. Je me disais que j'aurais tout le temps de me plonger plus tard dans la lecture de ce grimoire et dans la résolution de ce puzzle qui s'étaient invités, imposés, dans mes affaires depuis des années sans que je ne sache plus comment ils étaient arrivés là. Mais le destin en a voulu autrement.
Par une nuit pluvieuse, j'ai été mordu, dévoré, vidé de mon sang et ramené à la non-vie par ce Horla qui se fait appeler Orlan Strygias. Il a fait de moi un monstre, un esprit immatériel qui ne peut désormais survivre qu'en prenant possession du corps d'un pauvre mortel, marionnette dont j'ai besoin pour pour pouvoir me nourrir. Je lui dois maintenant cette vie d'errance, cette vie de maudit. Et ces étranges arabesques qui ornent le visage de ceux que je possède pour me nourrir et qui ne les quittent plus, jamais...

Je me regarde dans le miroir. Je ne me reconnais pas. La seule chose qui me soit familière sont ces horribles cicatrices qui me défigurent. Ce sont les mêmes que celles...d'Ithéron ! Est-il possible possible que ce soit à lui que je doive d'être devenu une telle horreur. Alors que j'animais le corps de cette pourtant si magnifique jeune femme qui m'accueille contre sa volonté, je sens la soif monter en moi. Alors que je m'apprête à frapper à la porte de mon ami, la soif et la faim me submerge. Je ne frappe pas à la porte. Je la défonce ! Je fais irruption dans la pièce principale et m'en vais tirer Ithéron de son sommeil. Plus question d'obtenir des réponses. Je ne veux plus que son sang et sa chair ! L'ivresse de la frénésie et du sang m'emportent. Je m'échappe de moi-même et sombre. Je me réveille longtemps plus tard au milieu d'un bain de sang. Celui de mon ami. Était-ce bien lui qui, revenu d'on ne sait où, peut-être vraiment d'entre les morts, le responsable de mon état ? Je tente de me convaincre que c'est un sentiment de paix retrouvée que je lis dans son ultime regard.

J'ai fui Récif ! J'ai abandonné là mon aimée, mes amis. Je les ai perdus il y a maintenant plusieurs semaines, depuis que le monstre m'a projeté hors de moi, me condamnant à cette vie d'errance. Mais j'étais néanmoins resté près d'eux, dissimulé dans le corps de cette belle jeune femme que j'ai défigurée en lui imposant mes stigmates. Mais après la mort d'Ithéron, je ne peux rester. Je ne veux pas mettre Aira en danger. J'ai profité d'une tempête pour m'enfuir. Celle-ci a ramené près de nous une gigantesque Cité Volante. Je ne savais pas qu'une telle chose pouvait exister. J'ai réussi à gagner ses soubassements. Là, j'ai pu me faire une petite place dans des recoins sombres. Alors que j'errai en quête de nourriture, un certain Boots, tout de noir vêtu et au regard inquiétant, s'est proposé de me venir en aide. N'attend-il de moi que quelques faveurs malhonnête ? En tous cas, il est décidé à me servir de guide et de protecteur dans cette Cité, mon nouveau chez moi ?

Boots m'a conduit au Grüneblaue, un établissement où il a ses habitudes. Là, il m'a présenté comme une amie très chère qui avait besoin d'aide. Il n'a pas entièrement tort. J'aime cet endroit. Tout y est sombre. Les clients sont tous de noir vêtu. Cela s'accommode bien à mon humeur. D'autres portent d'étranges masque à gaz dissimulant leurs traits. Il m'en faut un ! Je veux des vêtements comme les leurs également. Je le dis à Boots qui transmets ma requête à l'entourage. Déjà un homme s'approche et me tend sa cape de cuir doublée de velours. Il se nomme Hexa. Quelque chose d'étrange dans sa façon de se tenir le rend... repoussant mais pourtant fascinant. J'accepte sa cape.

Hexa m'a rendu visite aujourd'hui. Il m'a expliqué avoir compris qui et ce que j'étais. Il affirme s'en moquer. Il prétend m'aimer. Il veut m'aider. Mais m'aider à quoi ? À redevenir comme avant ? Non ! Il veut m'aider à... réaliser mon « potentiel » dit-il. Mon... destin ? Soit, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas lui faire confiance ? Je n'ai aucune idée du destin ni du potentiel auxquels il pense. Je verrai bien où tout cela me mène.

C'est une bonne nouvelle, je crois. Un successeur à Aaron Powl a été trouvé en la personne de Jezabel Powl ? Est-ce son éloquence ou ses magnifiques cheveux roux, elle a su gagner la confiance de tous et, finalement, calmement, s'imposer à la tête de la famille Powl. Mais à peine installer dans ses nouvelles fonctions, elle doit faire face à une situation délicate. Notre Cité est stationnée maintenant depuis un long moment au dessus de cette étrange et sinistre forêt et... l'eau vient à manquer. Mais cette ressource vitale se révèle fédératrice. Aussi, c'est favorablement que son double projet de consolider et agrandir les récupérateurs d'eau de pluie tout en envoyant une équipe d'éclaireurs au sol en quête d'une source.

J'ai fait aujourd'hui la connaissance d'une nouvelle « habituée » du Grüneblaue. Une dénommée Trybelhe. J'aurais aimé m'assurer que son nom était mérité mais elle cache ses traits derrière un masque noir couverts de plumes. Elle ne parle que rarement directement aux autres. Le plus souvent, elle le fait par l'intermédiaire de ses courtisans. Je reconnais parmi eux, entre autres, Boots et Hexa. Je me méfies de ce dernier. Je sais qu'il a de mauvaises fréquentations. Aujourd'hui, tous trois proposent à la cantonade de les rejoindre pour une fête d'un genre nouveau et unique. Il va se passer des grandes choses, mais personne n'en ressortira indemne, promettent-ils. C'est une des rares fois où j'entends sa voix, étouffée par son masque. Elle promet de grand moment d'extase et de béatitude. Une hubrys qui nous transportera tous. Elle parle de cette étrange forêt que nous survolons et des créatures qui l'habitent. C'est l'une d'elles qu'elle nous propose de rencontrer. Si nous sommes prêts à en payer le prix... fort ! J'avoue être tenté. Ne serait-ce que par curiosité... Autour de moi, les conversations vont bon train. Certains sont enthousiastes, d'autres plus méfiants. Trybelhe et les autres attendent patiemment la fin des débats. Ils ont dit tout ce qu'ils avaient à dire. Au bout d'un moment, tous trois se lèvent et invitent ceux qui le désirent à les suivre. Nous ne sommes que trois, courageux affirment-ils, à nous lever.

Pour ajouter du mystère, on nous bande les yeux. Nous marchons quelques minutes, pas assez pour vraiment nous éloigner du Grüneblaue. En réalité, il ne me sera pas difficile de retourver cet endroit en partant de la taverne. Nous n'avons même pas changé de niveau. La pièce dans laquelle on nous ôte nos bandeaux ressemble un peu à une forge, à un laboratoire. Je reconnais des bec, des réchauds, des produits chimiques, des minéraux. Au mur, des parchemins épinglés détaillent des procédés d'influence alchimique. Je m'attendais à autre chose. Je lis là des références aux Balances de Jabir, aux travaux de Yézédis Corso. Corso ?
Mais, nous ne sommes plus seuls. D'autres hommes font leur apparition. Eux aussi portent des masques. Mais uniquement des masques. Ils dissimulent leur visage mais exhibe une virilité... démesurée ! La température grimpe de quelques degrés. Une odeur de musc envahit la pièce. J'ai l'impression qu'il souffle comme une brise chaude. On nous sert une boisson forte. Je reconnais l'Opium Jaune mais il y a un autre ingrédient qui m'est inconnu. J'ai beau être habitué à consommer de l'Opium Jaune, je sombre...

Un vieux tribunal aux gradins vermoulus, envahis par des champignons blancs géants et des toiles d'araignées. Partout, des humains empaillés dans des postures diverses mais grotesques et obscènes. Et aussi un renard empaillé avec un fromage dans la bouche, mangé aux vers.
Perchés dans de hautes tribunes, des juges et des avocats à têtes de corbeaux, en toge noire et perruque poudrée. Dans les gradins, des corbeaux. Sur le banc des jurés, des têtes de corbeaux. Ils me rappellent les masques de certains habitués du Grüneblaue.
Pendue à un lustre de branchages garni de bougies tremblotantes, une femme au... pénis en érection !! et aux seins perlant de lait. Est-ce le vrai visage de Trybelhe ? Dans la flaque de votre foutre à ses pieds, un tubercule humanoïde a poussé. Je reconnais de la mandragore. Alors que le juge prends la parole, je m'approche discrètement et m'empare de la racine à forme humaine. Les mots du juge peinent à parvenir jusqu'à mes oreilles. Ils nous accusent d'un meurtre. Le meurtre de l'Hommonde. Je ne sais pas de quoi il parle. Je porte la mandragore à ma bouche et... me réveille juste avant de croquer dedans.

Je me réveille nu dans l'espèce de laboratoire-forge où nous ont conduit Trybelhe, Boots et Hexa. Des femmes nous ont rejoint. Je ne les ai pas vu entrer. Je gis, littéralement, oublié dans un coin de la pièce. Ce que je vois, une orgie. Mais... une orgie d'un type particulier. Le jeunes femmes qui nous ont rejoint sont couvertes de sang. On dirait des poupées désarticulées. Elles ne sont mues que part les soubresauts des coups de boutoir que leur assènent avec violence ces hommes à la tête de... porc ?! Je me tasse dans un coin et cherche Trybelhe du regard. Je ne la vois pas. Qu'est-ce que c'est que ça ? Dans quoi me suis-je embarqué ? Aussi discrètement que possible, je m'empare de quelques vêtements traînant là et... une main s'abat lourdement sur mon épaule. Je me retourne et manque de vomir en me retrouvant littéralement nez-à-nez avec un homme à tête de sanglier. Non pas de porc comme les autres. Mais une vraie tête de sanglier. De sanglier... mort ! Cet être chimérique est mort et en putréfaction. Il plonge son regard dans le mien. Sa main se tend vers la mienne. Il ouvre sans effort et s'empare de la racine de mandragore qu'il exhibe sous mes yeux. Son haleine est horrible. Son odeur, de terre et de cadavre, manque de me faire vomir. Je sens son érection contre ma cuisse nue. Il halète. J'ai l'impression qu'il se retient de me sauter dessus. Il se penche et murmure à mon oreille :

« Je vais t'apprendre... »

Puis, il me retourne et me plaque au sol. Je le sens en moi. Après de longs et brutaux aller-retours, son essence remonte le long de mon système nerveux jusqu'à exploser dans mon cerveau et je vois ! La Cité Souterraine. Je reconnais le style architectural de certains bâtiments. Mais beaucoup d'autres me demeurent étrangers. J'ai l'impression de voler au dessus des interminables rue de cette étrange ville peuplée d'hommes à tête de porc. Mais tout se passe en accéléré. J'ai l'impression que je vais vomir. Je ferme les yeux. Quand je les ouvre à nouveau, ma joue racle le sol, maintenue fermement par la main puante de celui qui me chuchote presque tendrement son nom à l'oreille : NoAnde.

« Je vais t'apprendre... »

Puis, il me libère et, presque nu, la joue en sang, quitte précipitamment le repaire de Trybelhe.

De retour chez moi, je m'écroule sur mon lit. Puis, je fais une longue et minutieuse toilette. Je m'écroule à nouveau sur mon lit, en larmes. Puis, enfin, je me saisis d'un carnet afin d'expulser de ma tête tout souvenir de cette horrible nuit.

Cette chose, ce NoAnde, est horrible. Son odeur, il pue la mort et la terre. Je sais où il se cache. Je saurai le retrouver. Je me rappelle ses mains, puissantes, me plaquant au sol. C'était à la fois dur et mou, là où la putréfaction était la plus avancée. Son apparence et sa brutalité me révulsent. Mais la perspective de ce qu'il pourrait m'enseigner m'attire, me fascine. Je me sens comme le papillon volant autour de la flamme de la bougie. Alors que je couche ces mots sur le papier, je sens quelque chose en moi. L'espace d'un instant, j'ai eu peur que ce soit dans mon ventre. Mais non ! C'est... dans ma tête. Ça se tortille. C'est comme un Ver. Un Ver Cosmique ? Un code ! Pourquoi ce nom dans ma tête ? Le Cruel Centipède...
Je veux le revoir. Je veux le tuer. Je veux savoir... NoAnde, que m'as-tu fais ?

Il s'appelle Ekli Stanpedro. Il est comme moi. Un vampire. C'est ainsi qu'il se nomme. Il m'a « reconnu ». Il m'a abordé au Grüneblaue et s'est présenté sans rien cacher de sa nature. Mon étonnement l'a fait sourire. Il a compris que j'ignorais finalement beaucoup de chose sur ma nouvelle nature, que j'étais... jeune. Il m'a offert un verre et a commencé à me raconter son histoire, notre histoire. Puis, il s'est arrêté. Il a remarqué ma bague et a de nouveau esquissé un petit sourire. Il me l'a demandé en échange de nouveaux secrets. J'ai hésité à me séparer de cet objet, ce lien avec mon ancienne vie mais n'est-ce pas justement ce que j'ai de mieux à faire ? Couper ces liens ? Je lui ai donné la bague et il m'a expliqué que nous, les vampires, étions une sorte de Horla d'un genre particulier. Il m'a expliqué comment fonctionnent nos pouvoirs mais aussi les contraintes qui sont les nôtres, notamment le Cycle qui nous fait provisoirement quitter ce plan d'existence. C'était étrange de l'écouter. C'était un peu douloureux de me séparer de ma bague. Mais je pense que j'ai eu raison de le faire. Pour plein de raisons.

Je n'ai pas remis les pieds au Grüneblaue avant plusieurs jours. J'avais peur d'y revoir Thrybelhe et cet ignoble créature qui m'a... forcé... Mais, au bout d'un moment, la curiosité l'a emporté sur la douleur et l'humiliation. Il a promis de m'apprendre, de m'enseigner. Quoi ? Quel secret ? Et puis, je sens toujours cette chose dans mon crane. Ce Ver Cosmique dont je ne parviens pas à percer le code. Finalement, renonçant à ma fierté, je retournais au Grüneblaue précisément pour retrouver ceux que je m'étais promis d'effacer de ma vie. Et ils étaient là. Non, pas lui, pas NoAnde. Mais Trybelhe, Boots et Hexa. Ils étaient à une table et examinaient un étrange puzzle. Ils ne se cachaient pas. Au contraire même, j'avais plutôt l'impression qu'ils attendaient que quelques curieux s'intéressent à ce qu'ils faisaient. Encore un moyen de convaincre une innocente victime de les rejoindre et participer à une de leurs orgies sauvages ? Bon, je serai une fois de plus le curieux du jour.

-Comment le détruire ? me demande Boots.

Je m'étonnais. Pourquoi détruire un simple puzzle. Et puis, il suffit de le jeter ou d'y mettre le feu. Trybelhe fit un bruit de bouche et hocha la tête. Non, c'était visiblement plus compliqué que cela.
Elle m'expliqua que ce puzzle était à elle. Elle me montra ensuite comment les pièces résistaient à la flamme d'une bougie et à la lame d'un couteau. Ensuite, elle se mit à les assembler. Au fur et à mesure que l'image se précisait, je sentais monter en moi une terreur irrépressible à laquelle répondait le Ver par des tremblements convulsifs. Le dessin représentait un homme aux jambes amputées. Il aurait dû m'inspirer de la pitié. Pourtant, quelle horreur. Son visage était d'une incroyable laideur. Son corps entièrement décharné. Ne fut-ce son regard perçant et vicieux, on l'aurait cru mort. Au moment où Trybelhe s'apprêtait à poser l'une des dernières pièces, je lui saisi le bras pour l'en empêcher. Je lis alors de la colère dans son regard. Elle me fixe, les lèvres pincées. Je relâche son poignets.

-Où est NoAnde ? demande-je.

De retour chez moi, je m'écroule au sol, saisi de convulsions. Je manque de vomir. Je ne sais pas si le plus horrible est ce que NoAnde m'a fait ou que je l'ai laissé faire. J'ai mal partout. Mais un peu moins que la première fois. Je n'ai pas cherché à m'enfuir cette fois. Je me suis recroquevillé dans un coin et j'ai attendu. Après un long moment, alors que j'avais l'impression qu'il avait oublié ma présence, je lui ai rappelé sa promesse. Son figure a alors été animé d'une espèce de tic dégoûtant. Il cracha par terre et s'approcha de moi. Il m'a demandé ce que je voulais savoir. Je n'en savais rien...
Il fouilla dans ses affaires et en sorti une petite carte. Il l'agita sous mon nez.

-Sais-tu ce que c'est ? Non, évidemment ! C'est une accréditation de niveau Indigo. Un passeport pour la Cité Bleue.

Que m'arrive-t-il ? Je me regarde dans le miroir et je ne reconnais plus mon hôte. Ses cheveux sont toujours les mêmes, ainsi que ses yeux, ses épaules... Mais c'est... sa bouche ! Quelque chose a changé. Elle plus grande. Plus... grossière. Elle s'étire d'une manière grotesque. Pourquoi cela me rappelle-t-il Itheron ? Lui aussi avait tellement changé à son retour. Nous l'avons tous cru revenu d'entre les morts mais nous ne pensions pas avoir à ce point raison. Je suis maintenant certain que c'est lui qui a servi de véhicule à la chose qui m'a transformé. Et maintenant, je suis affublé de cette Bouche étrange. Mais... je vois ces lèvres s'animer. La Bouche... parle ! « Lucius Salinger est-il vraiment celui qu'il prétend ? Et pourquoi NoAnde a-t-il jeté son dévolu sur lui ? Ne te laisses pas doubler par l'homme-porc ! Demandes à Franky de s'en occuper » Je plaque alors mes deux mains sur ma (?), sur cette bouche. Je l'ouvre grand, j'articule des mots silencieux. On dirait qu'elle est redevenue mienne. Mais pourquoi attirer mon attention sur Salinger ? Et NoAnde ? Dois-je me méfier de lui ? Je vais demander à Franky d'enquêter à ce sujet.

C'est étrange. Alors que mes relations sont de plus en plus intenses et intimes avec NoAnde, j'ai de plus en plus l'impression d'être un étranger au sein de la Cité Volante. Son histoire, sa façon de voir les choses, ses expériences... Il m'ouvre des perspectives... Je sens qu'il a un projet pour moi et que, dans ce sens, il se sert de moi. Mais je sais aussi que même si ce projet devait s'avérer dangereux j'en ressortirais différent, meilleur. À ses côtés, j'apprends beaucoup et je sens que j'ai encore beaucoup à apprendre. De même, nous avons, je pense, beaucoup à apprendre de ce groupe d'hommes et de femmes que nous avons localisé au sol. Ils vivent comme des sauvages et nous ne savons pas trop comment eux nous perçoivent. Avec envie, certainement. Ils semblent tellement démunis vus d'ici. Je marche et capte des bouts de conversations. Chacun a son avis. Il faut les aider. Il ne faut pas s'en mêler. Il faut les attaquer avant qu'ils ne nous attaquent. Moi, je ne sais pas. Auprès de NoAnde, mes pensées volent ailleurs. Plus loin ! Mais, ne serais-je pas suivi ? On dirait, oui. Mais par qui ? Je ne parviens pas à le déterminer. J'espère réussir à les semer d'ici à arriver chez NoAnde.

Aujourd'hui, NoAnde m'a fait un cadeau. Déjà, il ne m'a pas brutalisé. Au contraire, il s'est montré très aimable et même... tendre. Nous avons longuement parlé des conclusions auxquelles sont parvenues les membres de l'expédition lancée afin de savoir si l’Égrégore pouvait nous servir comme source d'énergie. Il semblerait que oui mais que ce ne soit pas sans risque, sans conséquence. NoAnde confirme ces réserves. De son point de vue, il m'explique qu'il n'hésiterait pas une minute à user de l’Égrégore mais comprend que, pour nous, la question se pose. Il serait d'ailleurs préférable que nous renoncions. Que vont décider nos chefs ? Mais, il m'a aussi fait un beau cadeau. En effet, il s'est enfin ouvert à moi de certains de ses projets. Il m'a expliqué ce qu'est cette chose qui s'agite à la base de mon crane. Il s'agit d'une sorte de Ver Cosmique dont certaines incarnations porte le nom de Cruel Centipède. Ce serait une sorte d'agent de l'Entropie. Je ne comprends pas trop ce que ça signifie mais NoAnde me rassure. Grâce à ce Cruel Centipède, qui n'aurait de cruel que le nom, je vais pouvoir faire un grand voyage. Et c'est précisément à ce grand voyage qu'il me prépare par nos étreintes. Les lieux, les époques qu'ils me montrent, sont autant de temps et d'endroits que je serais peut-être à même de visiter. En effet, il veut m'envoyer là-bas, au loin, dans d'autres mondes pour percer un mystère. Il m'a choisi. Il m'a élu pour percer le Mystère du Ver. Il veut que je trouve pour lui ce livre qu'on appelle le De Vermiis Mysteriis.

Quelque chose a changé. Je ne saurai dire quoi. Mais, depuis peu, je ne puis plus me montrer en public autrement que masqué. Jusqu'à présent, mes scarifications caractéristiques de mon état ne valaient pas valu autre chose que de l'étonnement, voire du dégoût. Mais maintenant, les choses ont changé. Des gens se sont montrés agressif sur mon passage. Je n'ai dû mon salut qu'à l'intervention de Boots et Hexa qui m'ont permis de m'enfuir. Depuis ce jour, je ne sors plus sans gardes du corps. Ni sans un masque. J'ai la chance que cela soit à la mode dans certains groupes peuplant cette cité. Je me suis ouverte de cette mésaventure à NoAnde qui m'a expliqué qu'il s'agissait d'un nouveau stigmate qu'il a qualifié d'Aura Putride. Pourtant, je ne sens rien. Mais il m'a assuré que les autres, les mortels, ressentaient cette aura avec force. Je lui ai aussi parlé de cet homme au comportement étrange. Il n'a pas participé à la tentative de lynchage mais j'ai bien senti qu'il observait la scène et représentait une véritable menace pour moi. NoAnde m'a conseillé de demander à Boots et Hexa d'être vigilants et de le suivre s'il devait se montrer à nouveau.

Il y a des nouveaux venus dans la Cité. Des sortes de Prêcheurs. Ils se nomment Frères et Maîtres Exorcistes. Ils ont été reçu sans délai par les Anciens. Je n'ai aucune idée de ce qu'ils font là mais ils ont obtenu de pouvoir circuler et agir à leur guise dans nos rues. Trybelhe, NoAnde, les autres Soars et moi-même sommes depuis très vigilants. Je ne suis pas sûr qu'ils en aient après nous mais je n'ai aucun doute quant au sort qu'ils nous réserveraient s'ils apprenaient notre existence et nos buts.
Pourtant, bien que contraint à la plus grande discrétion, NoAnde m'a révélé qu'il avait réservé pour nous deux une suite dans un de ces palaces qui se trouvent dans les beaux quartiers. À l'annonce de cette nouvelle, je suis à la fois curieux et effrayé. Quel sort me réserve-t-il cette fois ? Pourquoi un tel lieu et pourquoi maintenant ?

NoAnde me rejoindra dans cette suite luxueuse. Pour l'instant, je dois m'y rendre seul. Je le comprends. Difficile pour lui d'être discret. Surtout avec ces exorcistes dans les rues. On dit qu'il y a un Corso dans leurs rangs.cela expliquerait qu'ils aient pu obtenir une audience auprès du Conseil aussi vite.
Simple paranoïa ? J'ai l'impression qu'on me suit et c'est plus qu'une impression. Avant même de pénétrer dans les beaux quartiers, un groupe de ses fameux exorcistes sort de l'ombre et se met à courir dans ma direction. On dirait qu'ils ne sont que trois mais je ne serais pas surpris d'en voir d'autres arriver sous peu. Heureusement pour moi, je connais mieux la Cité Volante qu'eux et parviens à leur fausser compagnie. Mais il s'en est fallu de peu. En tous les cas, maintenant c'est certain, c'est après nous qu'ils en ont. Mais pourquoi ? Et comment ont-ils étaient mis au courant de notre existence ? NoAnde saura peut-être...

Une fois arrivé au palace, il s'avère que NoAnde est déjà là. Il m'attend avec impatience car il y a visiblement beaucoup de chose à préparer. Qu'a-t-il prévu pour aujourd'hui ?
Je ne parviens pas à cacher mon étonnement quand je le vois. NoAnde est... enceinte. Et près à mettre bas. Face à mon expression, il s'explique. Il est un serviteur de Shub'Niggurath et la Chèvre Noire à des projets. Non pas des projets pour lui. Lui, comme moi, ne sommes que les instruments de ce projet. Il me rappelle que l'objectif de notre organisation et de contaminer les univers en répandant les miasmes de Millevaux.
Je me garde bien de lui rappeler que ce ne sont pas là mes projets. Moi, je ne suis là finalement que par hasard. Pour assouvir une curiosité qui se révèle réellement un bien mauvais défaut car il risque de me coûter très cher. Mais la curiosité l'emporte une fois de plus. Alors, aidant NoAnde à se mouvoir dans cette suite luxueuse, je l'écoute m'expliquer son plan.
Oui, il sert la Chèvre Noire, la Mauvaise Mère. Certes, il a trahi l'éthique du Clan des Arbres. Mais ô combien il a appris de choses et percer des secrets au contact des Horlas. D'après lui, Millevaux n'est pas unique. Il y en a d'autres, beaucoup d'autres. En tant que royaume de Shub'Niggurath, cette forêt est une sorte de corruption luttant à la fois pour se répandre, pour vivre et répandre ses miasmes à travers les mondes. Car, oui, comme il y a un nombre infini de Millevaux, il y a un nombre infini de mondes... à contaminer.
Alors que ses halètements s'accélèrent, il m'explique autant qu'il peut comment le Un Primordial est devenu le Cycle. Comment cet Hommonde est mort et en putréfaction. Et que, selon la morale du culte qu'il rend à la Chèvre Noire, cette putréfaction est en réalité une forme de vie. C'est la mort de l'Hommonde qui permet la vie. Cette mort, selon lui, doit se répandre. En répandant la mort, on répand la vie, affirme-t-il. J'ai du mal à le suivre dans son délire. Mais il semble convaincu de ce qu'il avance. Il me rappelle qu'il y a plusieurs agents de contagion. Millevaux, la forêt elle-même bien sûr. Mais il y a aussi ces Ver Cosmique, agent de l'entropie, comme le Cruel Centipède que j'ai dans le crane. Le Cruel Centipède, la maladie de l'espace et du temps. Le Code. Le Jeu par lequel se répand Millevaux, sa putréfaction et, en définitive selon NoAnde, la vie. Mais je sens que la délivrance est proche. Je suis curieux de voir ce qui va sortir de son ventre.
NoAnde redevient maître de sa respiration. Il m'explique alors que pour que son enfant puisse sortir, il va devoir provisoirement altérer son anatomie par des moyens magiques propre aux rites Soars. Je comprends où il veut en venir. Puisant dans ses dernière forces, il s'empare de moi. Alors qu'il me force une fois de plus avec une brutalité dont je ne le soupçonnais pas vu son état, je tente de me convaincre que je me laisse faire par curiosité, pour savoir ce qui va sortir de ce ventre, et non par peur ou lâcheté ou... plaisir ?
Je sens son ventre contre mon dos. Ça bouge à l'intérieur. Je sens la chair se déformer. C'est ça qu'il appelait une altération de son anatomie. Ses chairs aménagent une ouverture par laquelle la chose qu'il contient va pouvoir sortir. À moins que... Non ? Non ! Entre deux halètements rauques, j'entends son rire. Il me maintient au sol et explose finalement de rire. Cette suite, ce palace, quelle ironie !
Je sens son ventre s'ouvrir. Quelque chose de visqueux en sort et se répand sur mon dos, m'enserre, m'enlace et m'attire à l'intérieur ! NoAnde me plaque au sol de tout son poids.
C'est un cauchemar ! Un cauchemar ! Je vais me réveiller. Je dois me réveiller ! De toutes mes forces, je tente de retrouver la maîtrise de mes pensées et de mes perceptions comme dans mes mauvais rêves. Je tente de me convaincre que ceci n'est pas la réalité. Si je fais comme dans mes mauvais rêves cela sera peut-être moins horrible. Non ! Je dois transformer cette réalité cauchemardesque en un rêve dont je vais pouvoir me tirer en me réveillant. Je dois... altérer... cette réalité... comme j'ai vu NoAnde et les Soars le faire durant leurs orgies. Je dois utiliser cette force qui m'immobilise, me contraint, pour...
Je ne sais comment mais alors que je m'imagine chez moi en train de me préparer plusieurs doses d'Opium Jaune, j'en ressens maintenant les effets. Le produit voyage dans mon corps, en pénètre chaque cellule et remonte jusque dans mon cerveau. Plus que jamais, je me sens puissant ! Pourtant, mes pensées m'échappent. Le... Cruel Centipède m'échappe. Oui ! Il me sent menacé. Il se sent menacé ! Et il va réagir, se défendre, me défendre. Il sort de mon crane par mon nez, ma bouche et mes yeux. Il recouvre mon visage d'un masque chitineux. Alors, je me retourne et fixe NoAnde dans les yeux. Il pousse alors un hurlement et recule en me relâchant. Alors, la porte de la suite explose et 5 de ces exorcistes envahissent la pièce. Je me dégage de sous le corps de NoAnde qui, à quatre pattes, s'éloigne en geignant...

J'ai consacré beaucoup de temps à observer NoAnde. Il n'est pas comme les autres Soars. Et je ne dis pas cela juste parce qu'il est... mort... et fou. Il n'est pas fou dans le sens où il serait incohérent. Il est fou car... sa perception du monde, des mondes, de l'espace et du temps n'est pas comme la nôtre. Il voit tout cela différemment et cela l'amène à penser différemment. Il conçoit les choses autrement et entrevoit des pistes d'exploration conceptuelle qui nous échappent, auxquelles nous ne pouvons accéder car nous ne pouvons même pas y penser. Pour lui, la réalité n'a pas ce caractère immuable que nous lui attribuons spontanément. Il la voit comme un ensemble de forces sur lesquelles il est possible d'agir. D'après lui, il est concrètement possible d’altérer le cours du temps, de modifier l'espace, de le modeler à sa guise. C'est là une des propriétés de cet Égrégore dans lequel nous baignons. Au début, je ne comprenais pas. Puis, je l'ai vu faire. En dénaturant les rites Soars, il est parvenu à modifier la trame du réel. Et des choses sont advenues. Et je sais que toutes ses expériences s’inscrivent dans le cadre de ce projet dans lequel il a embarqué Lucius. J'aurais bien bu le sang de ce jeune homme mais... NoAnde en a voulu autrement. Et c'est fort dommage car, entre ce nouveau stigmate, cet Aura Putride, et l'arrivée de ces exorcistes, il m'est devenu bien difficile de me nourrir. Aussi, j'avoue avoir recouru en cachette à cet art auquel recourt NoAnde pour, moi aussi, altérer le réel et me faciliter l'accès à des proies sans risquer de tomber nez-à-nez avec des exorcistes. Ainsi, l'acte sexuel, même solitaire, me permet d'ouvrir une sorte de brèche dans l'espace par laquelle le sang de ma victime s'écoule jusqu'à moi. Je n'ai même pas à souffrir de contempler l'agonie de ma proie. Tout se passe de « l'autre côté ». Là où je suis, je ne vois que des filets de sang traverse l'espace et pénétrer mon corps par chacun des pores de ma peau.

Tout se précipite. Alors que je parviens juste à me défaire de l'emprise de NoAnde et de cette chose qui voulait m'attirer en lui, des exorcistes font irruption dans la suite. Je sens toujours le Cruel Centipède recouvrir mon visage. À l'intérieur du masque chitineux qu'il a formé autour de mon visage, je sens comme des milliers de cils ou petites pattes s'agiter. C'est une sensation peu agréable mais qui ne l'emporte pas sur l'angoisse suscitée par cette nouvelle intrusion. En réalité, je n'ai pas vraiment le temps de me demander quoi faire pour sauver ma peau. Le Cruel Centipède se charge de nous sauver. De petits volets en écaille tombent sur mes yeux. Je sens une sorte de trompe rigide s'introduire de force dans ma bouche et se frayer un chemin jusque dans mes poumons. L'air autour de moi devient solide mais malléable. Puis, plus rien ! Plus aucune sensation.

Ce n'est pas de gaieté de cœur que j'accepte d'obéir aux ordres de Balthus mais... Il se trouve que je suis assez d'accord avec lui pour considérer que NoAnde nous cache des choses. Nous avons fui notre cité car notre condition de Khaarij est insoutenable. Et nous avons choisi de servir Shub'Niggurath et de répandre Millevaux à travers les mondes et les âges avant tout pour abattre cette société injuste et libérer nos frères. Mais NoAnde n'est pas comme nous et nous savons tous qu'il poursuit ses propres buts dont il ne veut rien nous dire. Que Balthus s'ouvre enfin à moi de ses doutes me rassurent quelque part. Au cas où NoAnde nous trahirait, le Horla pourra se révéler un allié.
Depuis quelques temps maintenant, il a jeté son dévolu sur un des habitués du Grüneblaue, un certain Lucius. Mais il n'est pas qu'un jouet sexuel. NoAnde semble lui avoir attribué un véritable rôle dans ses projets secrets. Et je dois savoir lesquels. Je sais qu'ils se retrouvent en cachette. Je sais aussi que NoAnde lui a donné rendez-vous dans une suite d'un palace des quartiers riches. Je vais donc en profiter en pour fouiller ses quartiers durant son absence.

Il semble que NoAnde se soit doté d'une bibliothèque des plus particulières. J'ai en effet trouvé dans ses quartiers des ouvrages relatifs aux rituels Soars. Ces derniers sont parsemés de notes expliquant comment les modifier, en contourner certaines règles, afin d'en accroître la portée. L'une de ces notes renvoie notamment au De Vermiis Mysteriis. Je ne l'ai pas trouvé. J'en déduis qu'il doit être à sa recherche. J'ai trouvé, par contre, un exemplaire du Rameau d'Or et un autre du Manuscrit de Castro.
Concernant Le Rameau d'Or, il s'agit de deux gros volumes datant de 1890. Cet ouvrage de l'anthropologue écossais James Frazer traite des Mythologies et la religion. On y trouve également le descriptif de plusieurs rituels.
Le Manuscrit de Castro tire son nom de celui d'un dément condamné à mort par l'Inquisition au XVe siècle. Avant son exécution, un moine décida de retranscrire tous les délires qui avaient poussé les inquisiteurs à le croire possédé. La plus grande partie de cet ouvrage semble donc incohérente mais elle recèle de tristes vérités à même de faire vaciller n'importe quel faible d'esprit.

Sans tarder, je vais faire mon rapport à Balthus. Je le trouve en train de se nourrir d'une nouvelle et bien étrange façon. L’Égrégore exerce sur lui une bien étrange influence. Là, nu, il se livre à un plaisir solitaire. En face de lui, l'air semble s'être quelque peut solidifié. Ça et là, on dirait qu'il s'est formé de petites crevasses par lesquelles s'infiltrent des filaments de sang volant littéralement jusqu'au vampire qui s'en délecte. J'attends qu'il en est fini avant de manifester ma présence. Je vois alors qu'il se sent bien. Nullement gêné par ma présence, il prend son temps pour se couvrir. C'est vrai qu'il ne considère pas vraiment ce corps comme le sien. Cette femme n'est qu'un véhicule, une marionnette.
Il écoute avec attention mon petit récit. Il semble intéressé par les ouvrages que je cite même s'il avoue n'en connaître aucun. Contrairement à ma suggestion, il ne souhaite pas que je m'empare de ces deux ouvrages. Par contre, si NoAnde cherche effectivement un exemplaire du De Vermiis Mysteriis, je dois tout faire pour le trouver avant lui. J'avoue être tout à fat d'accord. Ce ne sera pas compliqué d'obéir à cet ordre là.

Elle sait qui je suis. Les Lwas le lui ont dit. C'est pour ça que nous avons obtenu si facilement cette audience. En tant que successeur d'Aaron Powl, Jezabel peut accéder au monde du Rêve. Je peux le faire aussi parce que j'ai volé son pouvoir à Edes Alom. Et je ne lui ai pas volé que son pouvoir. Je lui ai aussi volé ses ailes, sa vie.
Je suis Tad Corso, le 1er des Corso. Mais je me présente sous le nom de Tad Edes. Aussi, les membres de la famille Corso ignorent que je suis le fondateur de leur lignée. De même qu'ils ignorent que je viens d'un autre Millevaux où j'ai combattu les Horlacanthes. Mais Jezabel, elle, elle sait. Elle garde le silence mais son sourire en dit long.
Nous avons demandé cette audience afin d'obtenir l'autorisation d'aller et venir à notre guise dans la Cité Volante. Nous savons, mes frères et maîtres inquisiteurs et moi-même, que le Mal est ici sous la forme du Cruel Centipède. Dans le Millevaux d'où je viens, il était un des cavalier de l'Apocalypse. La Pestilence. La maladie de l'espace et du temps. Depuis, il a muté, s'est transformé, s'est adapté. Mais il reste une maladie que nous devons éradiquer.
Jezabel invoque les Lwas et plaide en notre faveur. Les Lwas lui ont-ils vraiment parlé de nous ? Je n'en sais rien. Mais les Ande et les Corso acceptent de bon gré que nous menions notre enquête. Pour autant, ils ne souhaitent pas s'impliquer plus que cela dans nos affaires. Cela signifie qu'ils ne nous viendront pas nécessairement en aide. Mais cela veut aussi dire qu'ils ne se mêleront pas de savoir ce que nous faisons et cela nous arrange bien.

Une fois sortis, Maîtres Quantus s'étonne de ce que cette audience se soit si bien passée. Je lui réponds par un sourire aussi énigmatique que celui de Jezabel. Mais il se demande aussi comment nous allons faire pour trouver la trace du Cruel Centipède dans cette Cité Volante gigantesque. Je me souviens avoir mangé le Cruel Centipède, lui dis-je. Et là, je ne sais pas pourquoi, j'ajoute que La Réalité est un Cut-Up. Je presse le pas et lui et Frère Santos peinent à me rattraper.
Une fois dans nos quartiers, je m'enferme dans la cellule qui me sert de chambre. J'ai toujours cette amulette contenant ce liquide inconnu. Je n'avais jamais osé l'utiliser. C'est maintenant ou jamais.
Je m'assois en tailleur au milieu de la pièce. Je bois une gorgée du liquide et ferme les yeux. Et je répète comme un Mantra « La Réalité Est Un Cut-Up ! » Et je sens le Cruel Centipède frémir. Moi aussi je frémis. J'ai peur car je suis... épuisé. Et je vois !
Lucius ! Il s'appelle Lucius Salinger et le Cruel Centipède est en lui. Je tente de me relever mais... Ma vue se trouble. Je vacille. Je peine à rester debout. Je tombe. Je sombre...

Je ne connaissais pas cet homme. Il s'appelle Spike N'Ger m'explique Boots, et c'est un chasseur de monstres. C'est un errant. Il est déjà venu dans la Cité Volante par le passé. Sa présence aujourd'hui n'est pas bon signe. Il est fort probable qu'il vienne pour nous. Heureusement, ces savoirs que j'ai acquis auprès des Soars me permettent maintenant de me nourrir plus « discrètement ». Certes, je laisse toujours des cadavres derrière moi mais il sera plus difficile de remonter une piste jusqu'à moi désormais. Et puis, grâce à cette magie, je ne suis plus soumis à la faim avec autant de violence qu'avant. J'espère juste qu'il n'est pas là pour nous et que rien ne le mettra sur notre piste. Néanmoins, je me dois d'en douter et de redoubler de prudence car... on parle dans les rues de la Cité. On parle de nous. Personne ne semble réellement soupçonner notre existence et encore moins nos buts mais la découverte des cadavres que j'ai laissé derrière moi suscite malgré tout des interrogations. J'espère vraiment que ce Spike n'en a pas après nous.

Je glisse dans le sommeil. Je glisse le long d'un intestin géant avec tout un tas d'espèces fossiles ou disparues : des limules, des ichtyosaures, des ammonites et des choses gerbantes avec des tentacules écumantes de foutre primordial. Je reconnais ce monde. C'est celui des Coelacanthes. Où vais-je me retrouver cette fois ? De nouveau dans cette horrible maison au fond des bois ?
Un lac de merde ! Je me retrouve dans un lac de merde dans lequel baignent des squelettes de reptiles géants. Au loin, j'aperçois une silhouette me faire de grands gestes. Je ne peux pas la reconnaître, mais je sais que c'est la Magicienne. Je ne comprends pas ce qu'elle tente de me dire. Je me laisse entraîner. Je glisse. Je crois reconnaître cette forêt immergée mais je ne suis sûr de rien. Je vois de la lumière en haut. Je rassemble mes dernières forces et pousse dans cette direction. Au loin, j'aperçois des Coelacanthes. Je dois arriver à la surface avant eux.
Je retrouve l'air libre en sortant par un puit. Il fait nuit. L'air est frais. Il n'y aucun nuage dans le ciel. C'est beau. Il n'y a pas un bruit. Je regarde autour de moi et constate que je suis au milieu d'une place forte médiévale. Je connais cet endroit. On m'a raconté les événements qui s'y sont déroulés. Certains de mes frères, quand j'étais un ange au service de Dieu, ont combattu ici. C'est la place forte de Montségur. En 1244, nous en avons fait le siège pour forcer les Cathares à abjurer. Que fais-je ici ?

Comme si Millevaux n'était pas un Enfer suffisant ! Corso a de nouveau sombré dans le cauchemar des Coelacanthes. Qu'a-t-il vu là-bas ? Que lui est-il vraiment arrivé pour qu'il nous revienne ainsi ? Ces ailes rouges de Corax ne sont que la partie visible de sa... transformation. Je sens bien qu'il a changé à l'intérieur. D'ailleurs, il ne se fait plus appeler Corso mais Edes. Pourquoi ? Cela ressemble tellement à l'Hadès, le royaume des morts. Est-ce de là qu'il est revenu ?
En tous cas, avant de s'écrouler, il a eu le temps de nous communiquer toutes les informations utiles concernant notre cible : un certain Lucius Salinger. Celui-ci doit se rendre dans un palace des beaux quartiers en ce moment même. Après avoir rapidement donné des consignes pour qu'on prenne soin de notre frère, Santos et moi sommons trois des nôtres de nous suivre.
Nous localisons ce Lucius dans la rue mais il parvient malgré tout à nous fausser compagnie. Peu importe. Nous savons où il se rend et fonçons là-bas. Nous perdons du temps à l'entrée de ce somptueux palace car on nous demande nos laissez-passer. Une fois ces formalités réglées, nous nous ruons dans les étages et trouvons la suite où s'est rendu Lucius. Sans attendre, nous enfonçons la porte. Et là...
Quelle horreur ! Lucius est aux prises avec une horrible créature. Certainement un Horla. La chose est un être difforme en putréfaction dotée, comme si cela ne suffisait pas, d'une horrible tête de sanglier. De son ventre grand ouvert jaillissent des tentacules. De l'autre côté de la pièce, Lucius, nu lui aussi, semble étouffé par le port d'un masque noir luisant. J'ordonne à mes frères d'immobiliser le monstre pendant que Santos et moi nous approchons de Lucius. Mais celui-ci, sous nos yeux et alors que l'homme-sanglier éclate de rire, devient translucide et disparaît sous nos yeux !
Je me retourne alors vers le monstre qui est en train de se relever. Un geste en direction de mes frères qui comprennent et le charge de leurs lances. Mais la créature est plus agile qu'elle n'en a l'air et dévie leurs coups avec aisance. Je fais un signe à Santos qui, d'une cabriole, saute par dessus le Horla et atterrit juste derrière lui. Je me saisis de mon poignard et vise la gorge.
Je sens ma lame s'enfoncer dans la chair morte de l'homme-sanglier. Mais celui-ci reste sans réaction. Alors que je fais tourner ma lame dans son cou, il me sourit. Mais quand Santos s'empare de lui pour l'étrangler, il se rebiffe et le projette sans effort par dessus son épaule. Nous voyons alors ces horribles tentacules refluer à l'intérieur de son ventre. Ses chairs se referment dans un dégoûtant bruit de succion. Il y a des hauts le cœur dans nos rangs et nous voyons une lueur de malice dans le regards du Horla.
L'homme-sanglier scande alors quelques mots dans ce que je soupçonne être la Langue Putride et lui aussi disparaît sous nos yeux mais... Il y a quelque chose, un livre. Un très vieux livre. Une sorte de grimoire. Aucun d'entre nous n'ose le toucher. Nous nous approchons assez pour voir le titre « Le Grimoire de la Bouche ». Nos regards se croisent encore. Santos esquisse un geste discret mais que nous percevons tous. Spontanément, nous détournons notre attention en direction du coin de la pièce de la pièce suggéré par Santos. Rien ! Quand nous posons à nouveau nos regards sur le livre, il a disparu ! J'adresse un sourire discret à Santos qui feint de ne pas comprendre.

De retour dans nos quartiers, Santos et moi prenons mille précautions avant de manipuler ce livre démoniaque. Après l'avoir aspergé d'eau bénite et réciter nos prières, nous nous décidons à l'ouvrir. Ce grimoire semble appartenir à un certain Balthus Malmort. En fait de recit, il s'agit plutôt d'une collection inachevée d'articles sur des sujets aussi divers qu'étranges. On y parle de Millevaux, de Horlas, de vampire. Mais aussi de choses que ni Santos ni moi ne comprennons. Qu'est-ce qu'un accréditation de niveau Indigo. Qui est ce Yézédis ? Un membre de la famille de Corso ? Et ce Haze ? Et ce Dionysos ? Qui sont ces gens ? Que sont ces lieux ? Et parmi tous ces écrits mystérieux, nous trouvons les lettres que Corso nous a fait parvenir par le biais des forêts limbiques durant le siège des Horlacanthes. Que font-elles là ?

Je crois savoir comment faire pour obtenir des informations sur les projets de NoAnde. En fait, ce sera même plus facile et peut-être même plus agréable que prévu. Enfin, peut-être seulement. Le Vish évidemment ! Une dose me permettra de gagner la plage des cafards. Là, il me suffira de trouver l'objet-totem qui me permettra d'obtenir une vision primordiale. Ensuite, je saurai où aller et quoi faire.
J'aurais pu voyager jusqu'au monde des Cafards en abusant d'une de ces si jolies jeunes femmes arpentant les trottoirs de la Cité Volantes. Certaines auraient même accepter de me suivre sans même que je ne propose de les payer pour ça. Mais le Vish me procure une autre sorte de satisfaction. Outre l'extase que me procure la drogue, je jouis aussi de savoir à quel point ce peuple que je déteste serait offusqué, outré, de me voir le consommer sans retenue.
J'absorbe le produit et mon corps se raidit. Tout mon corps. Je me retrouve sur la plage et je sais ce que je dois y trouver. Un livre. Un vieux grimoire. C'est le Grimoire de la Bouche. Et cette bouche, je dois la souiller ! Alors, elle me révélera ses secrets.
Une fois arrivée, je ne sais pas vraiment pourquoi mais je préfère me couvrir le visage. Je ne veux pas que les Cafards me voient. Je fais de mon mieux pour me fondre dans le décor et me comporter comme les autres esclaves. Comme eux, je ramasse des détritus mais j'espère y trouver au plus vite le Grimoire que je cherche.
Mais je ne le trouve pas.
Le temps passe. Si lentement que je perds toute notion de durée. Une minute, un an. Je ne fais plus la différence. Je ne perçois plus le cycle circadien. Je suis incapable de dire si un soleil se lève et se couche. Je ramasse des objets, constate que le Grimoire n'est pas parmi eux et les conduits à l'incinérateur. Et je recommence, inlassablement. Je sens ma volonté et ma conscience se diluer, se déliter. Et c'est quand j'ai l'impression de ne plus vraiment savoir qui je suis que j'entends derrière moi.
« NoAnde ? Tu es NoAnde, c'est ça ? »
Je me retourne.
« Non, pardon. Tu n'es pas lui. Tu lui ressemble, avec ta tête, mais tu n'es pas lui. Désolé ».
Je lui demande qui il est et me dit s'appeler Damon Haze. Je lui dis qu'il va m'aider.

ODD OLKVOLG a fait un pari, celui de s'introduire dans cette gigantesque Cité Volante qui survole Millevaux. Mais, il ne s'agit pas seulement d'impressionner les autres Scélérats de sa communauté de voleurs et de pillards. Il agit aussi, et surtout, suite aux injonctions de son « fantôme », la belle et éthérée SiY. Il ne sait pas pourquoi mais un jour elle est apparue dans un coin de son champ de vision. Magnifique et, surtout, sans aucun vêtement. Ses propos ne sont pas toujours compréhensibles, ni même cohérents. ODD croit qu'elle est folle mais... elle se balade toute nue et elle ne lui a jamais menti. Alors, quand elle lui a dit qu'il devait absolument aller là haut et trouver un certain NoAnde à la tête de sanglier et bien... pas question d'hésiter. SiY sait forcément ce qu'elle dit !
C'est bien sûr sans problème qu'ODD, avec l'aide de SiY, a pu s'introduire dans la Cité Volante. En cela, il reste fidèle à sa réputation. Et il regrette un peu d'ailleurs que les autres Scélérats ne puissent assister à cette nouvelle victoire. Mais, déjà, SiY le guide à travers le dédale de avenues et de ruelles. Il se retrouve bientôt dans une des parties les plus sombres de la Cité, là où se trouvent les machines lui permettant de rester en l'air et de se mouvoir. SiY semble savoir où se cache ce NoAnde. Ainsi, ODD découvre rapidement sa planque. Mais, ce type ne vit pas seul. SiY insiste pour qu'ODD rentre tout de suite. Elle sait que NoAnde est absent et veut qu'ODD fouille sa chambre et ce malgré la présence de ses complice. D'après elle, ils sont nettement moins dangereux que lui. ODD examine la situation. De son pont de vue de Scélérat, la situation est des plus risquée. Quoi qu'en dise la jolie fantôme, la présence des complices de NoAnde est vraiment un problème, d'autant plus qu'il n'a aucune idée de leur puissance. Mais bon, il sait aussi qu'il peut compter sur son petit gabarit pour rentrer discrètement à peu près n'importe où. Sauf là... Il est presque immédiatement repéré et pris en chasse par des types vêtus de longs manteaux de cuir. Ils portent aussi des masques à gaz ou des masques avec une sorte de long bec. ODD tente de les semer en espérant qu'ils n'ont pas vu son visage. En vérité, il espère bien pouvoir retenter le coup plus tard. Mais ces types ont l'air hargneux ! Allez, vu la situation, autant tenter un gros coup de poker ! ODD court dans le dédale de rues. Il tente de semer ses poursuivants tout en faisant en sorte de tourner en rond. Il espère en réalité revenir sur ses pas et avoir le temps de s'introduire dans la planque avant de se faire rattraper. Les autres penseront l'avoir perdu et ne penseront pas, du moins l'espère-t-il, à le chercher dans leur propre cachette. Mais, alors qu'il introduit une des lames de son kit de crochetage dans la serrure, une lourde main s'abat justement sur la sienne, lui tordant le poignet et brisant son outil au passage. ODD se retourne et lève la tête. Au dessus de lui, une silhouette massive dont le visage est masqué par la capuche d'une cape sombre.

C'est étrange. Incompréhensible, bizarre, mais... intéressant. À mesure que je me familiarise avec les rituels de NoAndes, je me sens de moins en moins soumis aux instincts de la Bête. Je ne parviens pas seulement à modifier certains aspects de mon environnement. Je sens que je contrôle la Bête aujourd'hui plus qu'elle ne me contrôlait jusqu'à présent. Je ne sais pas si je dois y voir un rapport de causalité, une simple coïncidence ou un effet de synchronie dont le sens m'apparaîtra eut-être plus tard mais de la même façon que la bouche de la Bête est devenu La Bouche, la couverture de mon vieux grimoire s'est lui aussi orné d'une Bouche quasi identique. Je ne doute pas que NoAnde aurait des réponses à ce sujet. Mais, je préfère rester dans une ignorance temporaire que de devoir lui poser la question. Pour autant, malgré toutes ces incertitudes et questionnements, je suis en paix. Pourtant, nous traversons des moments difficiles. NoAnde poursuit ses propres buts à l'aide de Lucius. Je suis sans nouvelle de Franky que j'ai lancé après lui. Et puis, je viens d'apprendre que Boots s'était fait capturer par des Exorcistes. Depuis que la Cité Volante stagne au dessus de Millevaux, nous nous sommes lancés dans une série de rituels en l'honneur de la Chèvre Noire afin d'étendre l'influence de la Forêt aux cieux. Pour cela, nous avons besoin de « préparer » certains lieux en vue d'une grande cérémonie que j'espérais prochaine. Mais avec l'arrestation de Boots, cela pourrait bien être compromis. Mais, là où le temps va peut-être malgré tout jouer en notre faveur, tient à ce que l'expédition est revenue avec cette « bonne » nouvelle qu'il y a de l'eau potable à proximité. Aussi, il me paraît très probable que la Cité reste encore en vol par ici quelques temps. Cela nous permettra de libérer Boots ou de poursuivre notre projet sans lui. En espérant qu'il ne dise rien. En tout cas, pour ce qu'on m'en a rapporté, cette arrestation fait beaucoup parler et ces Exorcistes viennent ainsi de rallier à leur cause une partie de ceux qui doutaient de la pertinence de leur présence ici. Jezabel Powl doit s'en réjouir, elle qui les a visiblement tant soutenus.

Herbodoudiab a beau m'arriver à la taille, il n'en est pas moins un chat et passe son temps à dormir. Mais ses rêves me sont bien utiles. Et quand il daigne se réveiller, l'espèce de bouche qui lui déchire le flanc gauche lui permet de me faire part en langue intelligible du contenu de ses songes. Intelligible mais pas toujours compréhensible. Avec le temps, toutefois, j'ai appris à comprendre certains symboles. Je sais par exemple que tout ce qui est méchant et mauvais lui apparaît sous la forme de scintillements vifs de couleur rouge foncée, orange ou parfois noire. Les humains lui apparaissent comme des boules ou des tourbillons dont la couleurs lui disent s'ils sont bien ou mal intentionnés envers les chats. Parmi les chats, Herbodoudiab est une sorte de Prophète, de devin. Partout où nous allons, quand il y a des chats, il tient des conférences et dispense ses bons conseils. Ce sont ces mêmes conseils qui nous ont conduit dans cette Cité Volante.
Je suis à la recherche d'une de mes anciennes partenaire, Nuancia. Je l'avais laissée au sein d'une communauté nommée Récifs. Elle voulait prendre du repos, en avait assez de cette vie de chasseur de Horlas. Mais quand j'ai voulu la revoir, on m'a dit qu'elle avait disparu. Herbodoudiab a alors invoqué ses Dieux – Phtar &Axlan, je crois – qui nous ont guidé jusqu'ici. Après nous être installés dans une auberge acceptant les animaux, et surtout ceux de cette taille, mon chat s'est mis à rêver. Alors en plein sommeil, sa Bouche m'a parlé. Il a vu des choses. Et ce n'était pas de bonnes choses. Une flamme noire ! Très mauvais signe. Dans la langue des chats, ce type d'homme s'appelle un Disséqueur. Ce sont les pires. Ils prennent plaisir à torturer et tuer des animaux. Et il y en a un ici. Et d'une façon ou d'une autre, il tourne autour du Nuancia.

Santos et moi sommes en pleine lecture de cet étrange grimoire. Qui sont ces gens ? NoAnde, Paul Singer, Damon Haze ? Et pourquoi certains passages concernent Corso et Edes ? Qui est ce Roi-Volcan ? Et que signifie cette mention de Thot-Hermès ? Rien de bon assurément ! Je connais ce vampire de nom. C'est un des pires qu'on puisse trouver ! Et il serait donc le meurtrier du Doyen des Powl ? Comment et pourquoi tout ceci s'est-il retrouvé compilé dans cet ouvrage ?
En tout cas, plus que jamais nous devons nous activer. Il y a bel et bien un vampire ici. Et s'il s'agit de Thot-Hermès... Je n'ose y penser... Et Tad serait mêlé à tout ça ? D'une manière plus subtil que ce que nous avions pu envisager jusqu'alors.
Soudain, nous sommes tirés de nos réflexions par un frère qui nous annonce la capture d'un hérétique, d'un cultiste, d'un serviteur des Horlas. Après avoir rangé le livre avec soin, nous nous rendons dans la cellule où il est retenu. Pour l'heure, on a réussi qu'à apprendre son nom. Il se fait appeler Boots. À Santos et à moi d'en apprendre plus.
Nos frères nous apprennent qu'il a été trouvé dans les environs de l'Aérium. Des voisins avaient attirés l'attention des forces de l'ordre après avoir retrouvé plusieurs fois la même porte fracturée et les lieux souillés par du sang, des excréments et autres sécrétions d'origines organiques, humaines et animales. Je ne peux m'empêcher de jeter un regard dégoûté en direction de ce Boots qui me lance quant à lui un regard que je jurerais amical. Mais Dieu sait que je ne veux pas être l'ami d'un tel être ! Et je me fais fort de lui extorquer tout ce que nous devons savoir pour arrêter ses complices et mettre fin à leurs manigances.
Santos me connaît bien et voit que je brûle de le soumettre à la question. Il me retient et me rappelle que ce genre de serviteur des Horlas aiment à parler d'eux. Il ne sera peut-être pas besoin d'en venir à la torture. Aussi bien, il a refusé de parler jusque là à ceux qu'il considérait comme du menu fretin, mais s'il pense que nous sommes vraiment des frère et maître important dans notre hiérarchie, il voudra sûrement nous impressionner en nous révélant une partie au moins de ses plans. Je laisse alors Santos débuter l'interrogatoire.
Santos commence en rappelant simplement les faits. Il lui signifie également qu'étant en connaissance de son identité, nos frères et maîtres ont déjà remonté une partie de la piste menant à ses complice. Pieu mensonge. Il parlera et nous remonterons effectivement cette piste. Toutefois, Santos veut en savoir plus sur ces buts. Boots part alors dans une logorrhée incompréhensible. Je crois reconnaître certains mots de la Langue Putride. Mais Santos et moi ne pouvons nous empêcher de nous regarder quand il parle du Roi-Volcan. Il se lance ensuite dans de sinistres imprécations à Shub'Niggurath. On dirait qu'il est fou mais quelque chose dans son regard me laisse penser qu'il se moque de nous. Pourtant, comment peut-il avoir évoqué le Roi-Volcan ? Ce ne peut être qu'une simple coïncidence ?
Santos me paraît quelque peu pris au dépourvu et ne parvient plus à l'arrêter. Aussi, je tente de les stopper en lui demandant tout simplement où trouver NoAnde. Il s'arrête net et me regarde d'un air dédaigneux. Il reprends son monologue mais je sens qu'il tente là de retrouver une certaine contenance. En réalité, je suis convaincu qu'il ne cesse de parler précisément pour ne pas nous laisser l'opportunité de lui poser plus de questions et lui soutirer les réponses dont nous avons besoin. Alors, je m'empare d'un couteau à large lame que j'examine de manière ostentatoire. Mais, il éclate alors de rire et reprends ses imprécations à la Chèvre Noire. Dans son baragouinage en Langue Putride, je reconnais le nom de Damon Haze. Pourtant, là, je ne lis plus la même défiance dans son regard. J'ai le sentiment qu'à ce moment précis il est réellement possédé. Mais par qui ?
Alors que je m'empare d'une Bible, d'un crucifix et d'une fiole d'eau bénite, je fais un signe de tête à Santos qui comprend tout de suite où je veux en venir. Nous devons savoir qui nous parle par l'intermédiaire de Boots.
Santos se met à chanter la Gloire de Notre Seigneur. Je m'approche en brandissant devant moi le crucifix et somme ce qui habite Boots de décliner son identité.
« Vous vouliez savoir où est NoAnde ? Et bien je suis là ! Vous pouvez tuer cet imbécile. Il ne me sert à rien ! Vous voulez connaître nos objectifs ? Mais bien sûr ! Nous allons répandre Millevaux à travers le monde, à travers les mondes et l'Hommonde ! Nous allons désintégrer son cadavre et ce sera la mort définitive et irrémédiable de tout ce qui vit à tout jamais ! Et vous aurez un avant goût de la catastrophe quand cette ridicule Cité Volante s'écroulera, soumis à la Forêt, à la Terre et à Shub'Niggurath. Tuez-le ! Tuez Boots ! Vous ne nous arrêterez pas, jamais ! »
Et alors, sous nos yeux, les chairs de Boots se mirent à se déformer. Ses rires se craquelèrent et se transformèrent en hurlements. Les os de son crane se brisèrent et se reconfigurèrent afin de donner à celui-ci la forme d'une... clé ? Et son épaule gauche se mit à enfler et enfler. Sous la peau, on voyait quelque chose rougir. On devinait les vaisseaux sanguins, les os. Puis la peau se déchira et un torrent de feu et de lave en fusion se déversa sur le sol.
Nous nous regardons avec Santos, stupéfaits. À nos pieds gît le corps méconnaissable de Boots, une clé géante à la place du crane. Cela n'a aucun sens. Est-ce vraiment NoAnde qui nous a parlé ou autre chose qui s'est moqué de nous ?
Je... J'ai besoin d'une pause, de faire le point...

Ce Haze connaît NoAnde. Enfin, il croit le connaître. Il m'avoue ne plus être sûr de rien. Il ne sait même plus depuis combien de temps il est coincé là. Il me dit savoir comment partir mais quelque chose le retient. Il a l'air d'avoir peur et au-delà de cela, j'ai l'impression que son séjour ici lu ia ôté toute volonté. Mais j'ai pourtant envie de le croire quand il me dit qu'il sait comment partir. Il est fort probable qu'il ait été initié par un autre passeur. Il pourrait ainsi me permettre de rentrer. Mais j'avoue être embêté à l'idée de lui céder mon cœur. Mais s'il le faut. Après tout, en ai-je vraiment besoin ?
Mais pour l'instant, je dois trouver ce maudit Grimoire et lui fourrer ma queue dans la Bouche. Là, il me révélera ses secrets ! Je décris l'objet à Haze qui pense l'avoir vu quelque part mais ne se rappelle pas vraiment où. Je le secoues par les épaules et songes qu'il a intérêt à vite se rappeler s'il ne veut pas que je lui fasse remonter ses souvenirs en poussant par le fond !
« La répétition est une forme de changement. »
Je ne comprends pas pourquoi il dit ça. Je le fais répéter. Lui non plus ne comprend pas.
La répétition est une forme de changement. Répètes encore, lui dis-je.
Et il obéit, encore et encore...
« La répétition est une forme de changement. »
« La répétition est en forme de changement. »
« L'art est pétition et en forme de chant, je mens. »
« L'arrêt pétition, es-tu une forme de changement. »
« La répétition est une forme de changement. »
« Le chant est l'art de celui qui ment ? »
Le chant et le mensonge. Pourquoi ça me parle ? J'ai déjà vu ça quelque part ! Où ?
La bibliothèque de NoAnde ! Les Chants Dhols ! J'ai vu ce livre chez lui. Mais il me faut avant tout le Grimoire avec la Bouche. Je ne peux plus attendre. Je m'empare de la main de Haze et le force à me branler. À mesure que l'orgasme monte, je descends dans ses pensées à la recherche de l'endroit où il a vu le livre. La volonté de Haze est à ce point atomisé par son séjour ici qu'il ne songe même pas à se défendre. Alors, je vois l'endroit.
Je me répands sur ce sol recouvert d'immondice et fonce vers le grimoire. Il n'est aps loin. Je le sais. Haze l'a vu et je l'ai vu aussi !
Je m'empare du livre. Il y a effectivement cette énorme et grotesque bouche qui en défigure la couverture. Je m'enfonce dedans et exécute de violents va-et-viens. Tout au fond, je sens les petites lettres imprimées. Ça parle de NoAnde, de Haze, de plein de choses et même... de moi ! Je viens ! Je vais rentrer ! Non ! Pas chez moi ! Pas dans la Cité Volante ! C'est à Montségur que Haze doit me renvoyer. Je vais lui laisser mon cœur en gage et il va m'envoyer là-bas. C'est là-bas que je dois me rendre !

Se faire capturer est aussi un moyen de pénétrer une place forte ! ODD est bien sûr convaincu que SiY ne l'a pas abandonné mais il aimerait quand même que son soutien soit plus « concret » à cette heure car il se sent quand même très mal parti. La poigne qui lui enserre le bras est des plus ferme et, quand il tente de discerner les traits de son agresseur, il a l'impression de reconnaître... un énorme groin ! Où est-il tombé ? Dans quel guêpier SiY l'a-t-elle fourré ? Pour l'instant, il se laisse sagement conduire. Il verra bien où cela mène. De toute façon, il ne compte pas partir sans avoir fouiller les affaires de ce NoAnde. Est-ce lui d'ailleurs ? Pour l'instant, il n'ose rien dire. On le conduit dans un sous-sol dont le plafond est constitué d'une succession d'arcades. ODD distingue un lutrin sur lequel est disposé un énorme grimoire. Il s'adresse une note à lui-même comme quoi il lui faudra penser à le prendre avant de partir car il a certainement de la valeur. En tout cas, pour l'instant, il a l'impression de se retrouver dans le repaire de quelques sectes vouées au culte de divinités malveillantes. S'agit-il d'adorateurs de Horlas ? En attendant d'en savoir plus, il prend des notes mentales concernant la configuration des lieux. On lui fait suivre plusieurs couloirs des plus étroits. On dirait le réseau d'une gigantesque toile d'araignée. Il y a vraiment de quoi se perdre. Mais, finalement, on l'enferme dans une toute petite pièce. La question est maintenant de savoir s'il y a quoi que soit d'utile dans tout ce capharnaüm. Des bijoux sans grandes valeurs tout d'abord. Quelques fioles et petites bouteilles remplies de liquides colorés. Mais surtout... un livre ! « La Quête de l'Ange-Paon de Yézédis », par un certain Jone King. Étrange. Mais maintenant, il faut sortir. ODD examine la serrure. Même sans ses instruments de crochetage, il devrait y arriver. Et s'il n'y arrive pas, c'est vraiment qu'il n'est plus le meilleur ! Mais... il est toujours le meilleur !

Et me voici errant dans les rues et avenues de cette incroyable cité volante. Les rêves d'Herbodoudiab ont leurs limites. Maintenant, je dois me débrouiller part mes propres moyens pour retrouver la trace de Nuancia. J'accoste donc les passant un peu au hasard et leur fait une description de mon ancienne partenaire. L'ont-ils vu ? Savent-ils quelque chose à son sujet ? Cette cité est gigantesque et récolter des informations est tout sauf facile. Mais je suis têtu et finis par obtenir quelques renseignements après des heures épuisantes à arpenter les rues et les passerelles de la Cité Volante. Quelqu'un ressemblant vaguement à Nuancia a été aperçu dans les quartiers inférieurs, du côté des machines centrales. Mais, la description qui m'est faite me laisse un arrière-goût bizarre. Oui, la jeune femme qui a aperçu Nuancia la reconnaît dans ma description mais elle y ajoute des détails inquiétants. Un visage scarifié. Une bouche contrefaite. Des gardes du corps vêtus de noirs et portant des masques. Toutefois, outre des inquiétudes, j'ai un nom : le Grüneblaue. Ce serait un endroit où Nuancia a été vu plusieurs fois accompagnée de sa nouvelle clique. Ou de ses ravisseurs... Après être repassé par ma chambre et constaté qu'Herbodoudiab dort encore, je m'octroies moi aussi un peu de repos et repart. Je trouve facilement cet établissement. C'est une sorte de taverne à la décoration très sombre et un peu gothique. La clientèle est à l'image de la salle. Sombre ! La majorité des clients portent effectivement des vêtements de velours ou de cuir noir. Certains portent aussi des masques à gaz ou de théâtre peint en noir. Discrètement, je longe le mur sur la gauche et, tout en me dirigeant vers le bar, j'observe la clientèle. Et si elle était parmi eux ? Je m'approche du bar et fais signe au serveur. Avant même que je ne formule ma commande, il fait glisser sous mon nez une chope remplie d'un liquide bleu-vert dégageant une odeur étrange. Le plus discrètement possible, j'observe cette femme entourée de toute une petite court d'hommes en noir. Le bas de son visage est caché par une épaisse écharpe de velours noir. Mais, pour autant, elle laisse apparaître quelques unes des scarifications décrites par mon témoin. Je reconnais bien certains traits de son visage, ses cheveux. Mais il y a quelque chose dans son regard qui m'inquiète. Je ne sais pas si elle m'a vu ; si tel est le cas, elle n'en a rien laissé paraître. Ou alors, est-il possible qu'elle ne m'ait pas reconnu ?

Pour l'instant, on dirait que tout se passe bien. Certes, Boots s'est fait capturer mais j'ai assez confiance en lui pour être sûr qu'il ne parlera pas. De plus, à force de fréquenter le Grüneblaue, j'ai pu cerner le profil des habitués les plus malléables. Maintenant, s'il m'est difficile de sortir sans escorte, nous sommes tous à l'abri du besoin puisque tous ces sots mettent un point d'honneur à remplir nos caisses de leur or. Et en échange, il me suffit de les autoriser à participer aux orgies rituels des Soars. Je dois garder à l'esprit que ce Spike est peut-être sur nos traces. Je dois aussi rester vigilant quant à ces exorcistes qui fourmillent dans les rues. Mais j'ai confiance en l'avenir. Malgré les disparitions de Boots et Lucius et bien que NoAnde poursuivent ses propres plans, je ne doute pas une minute de la réussite de notre entreprise. Nous allons répandre Millevaux. Ici, la Forêt va connaître une poussée expansionniste sans précédent pour la plus grande gloire de Shub'Niggurath. Et ce n'est pas une poignée de prêtres qui va nous en empêcher. Dans la rue, on dit qu'un groupe obscur gagne en puissance ? Ils ne savent pas à quel point ils ont raison. Mais autant ils savent que nous existons, autant ils ne savent rien d'autre et surtout pas comment nous arrêter !

De houleuses discussions animent la Cité Volantes en ce moment. Un membre des Andes tente d'accroître l'influence de sa famille. Mais, ce dont personne ne se doute, c'est que nous sommes derrière toutes ses manigances. S'il accède au pouvoir à la place de Jézabel Powl, c'est nous qui seront aux commandes de la Cité. Les exorcistes, les Corsos et bien entendu les Powl tenteront de nous arrêter. Mais je suis immortel. J'avance ainsi mes pions. Même si cette offensive devait échouer, le temps joue en ma faveur et nous vaincrons. Shub'Niggurath vaincra et Millevaux se répandra à travers les restes de l'Hommonde. J'ai raison de me montrer prudent. Pour autant, force est de constater que les débats que suscitent cette tentative de prise de pouvoir par le Ande a pour conséquence immédiate de gêner les exorcistes dans leurs investigations. Je ne peux que m'en féliciter. Parallèlement, je n'ai pas aimé la façon dont cet homme m'a fixé du regard au Grüneblaue. Et s'il était lié au passé du corps que j'occupe. Je n'avais jamais pris le temps ni la peine de creuser sa mémoire mais peut-être aurais-je des réponses en le faisant ?
Elle s'appelait Nuancia. Elle a perdu son enfant à cause des Horlas. Elle est donc devenu chasseur de monstres aux côté de cet homme : Spike N'Ger !

Où suis-je ? Le Cruel Centipède vient de libérer mon visage. J'ai l'impression de respirer à nouveau. Je me sens bien mais je n'ai aucun idée d'où je suis. Autour de moi, quelques tombes. Je regarde les dates. La plus récente date de 1242. Qu'est-ce que ça veut dire ? Au vue des manigances de NoAnde, la question n'est peut-être pas tant de savoir où je suis mais quand ! Quel tour m'ont joué le Soar et le Centipède ?
Chose étrange, le Cruel Centipède a changé de forme. Il est devenu une sorte de liquide noir au fond d'une fiole en verre fumé. Je ne cherche plus à comprendre. Je dois maintenant en savoir plus sur là et quand je me trouve. Si je suis là, c'est que le De Vermiis Mysteriis doit s'y trouver aussi. Dès que j'aurai mis la main dessus, il faudra que je trouve un moyen de rentrer.

J'ai mis la main sur une robe de bure. Je me suis ainsi mêlé à la population de cette place forte. Elle porte le nom de Montségur et se veut un bastion Cathare. Je ne sais pas trop ce que c'est. Une sorte de religion. Une variante de la religion officielle qui ne plait pas à tout le monde. Pourtant, c'est gens m'ont tout l'air d'être des femmes et des hommes bons. C'est d'ailleurs ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes : les bonnes femmes et les bonshommes. Ils mènent là une vie simple même si, à ce que j'ai cru comprendre, certains au moins d'entre eux considèrent que cette Terre est l'Enfer. Je ne peux m'empêcher de penser à l'enfer qu'est Millevaux. Ces Cathares savent-ils quelque chose au sujet de Shub'Niggurath, de la forêt et des Horlas ? Je vais tenter d'en apprendre davantage.
Je sais maintenant que je suis en 1242, en France. Un inquisiteur a été assassiné.

Un an plus tard... que s'est-il passé ? Montségur est assiégé par les forces de l'Eglise catholique suite à l'assassinat de l'inquisiteur. Mais les Cathares tiennent bon. Nous ne manquans en réalité de rien, pour l'instant. Ce soit, d'ailleurs, l'ambiance est festive. J'entends les notes d'une musique pleine d'entrain. Mais je ne mêle pas à la fête. Depuis que je suis là, j'ai eu le temps de mener mon enquête. À défaut de trouver le De Vermiis Mysteriis ou un moyen de rentrer chez moi, j'ai au moins trouver les traces d'un culte rendu à Shub'Niggurath. En effet, depuis mon arrivée, des cérémonies se sont tenues au rythme d'un cycle bien précis en vue de « préparer » certains lieux à un rituel de plus grande importance. Mais je ne sais pas du tout lequel. Et je ne suis pas encore parvenu à identifier quelque membre que ce soit de cette congrégation. Je n'ai osé m'ouvrir à personne de mes recherches. Je me fais le plus discret possible, convaincu qu'on s'apercevrait très vite que je n'ai rien à faire ici. Aussi, je me débrouille seul.
Ce soir, je pense avoir une idée de là où devrait se dérouler le prochain rituel. J'espère ne pas m'être trompé. J'ai transposé quelques unes des connaissances ésotériques et alchimiques acquises auprès de NoAnde pour tenter de déterminer le lieux et le moment le plus propices à une cérémonie en l'honneur de Shub'Niggurath. Il n'est pas possible de quitter Montségur pour gagner la forêt mais je pense que certaines parties des sous-sols de la forteresse sont autant de lieux propices.
Le temps passe et un groupe d'hommes et de femmes se regroupent. Ils sont nus sous leur cape. Ils portent des masques représentant les uns des porcs, les autres des chats. Celui qui joue le rôle de maître de cérémonie ne porte en guise de masque qu'un loup. Sa bouche est déformée par deux horribles cicatrices qui lui barrent le visage. Après avoir invoqué les noms de la Chèvre Noire et de la Mère aux Milles Petits, ils se livrent à des actes obscènes et cruels. Ils répandent ça et là du sang, des excréments et d'autres matières malodorantes. Cela dure des heures. Je m'approche discrètement, mais pas assez...
Deux hommes portant des masques de porcs se saisissent de moi. Ils sont nus, recouvert de sang et de merde. Mais il y a quelque chose d'encore plus repoussant dans leur façon de se tenir et de bouger. J'ai le sentiment que ce n'est pas... humain de bouger comme ça. Et je crois que cela me dégoûte encore plus que leur apparence et leur odeur. Ils me conduisent devant leur chef. Cette bouche me rappelle Trybelhe et j'ai peur de ce qu'elle va me dire.

Cette femme n'est pas Nuancia. Elle se fait appeler Trybelhe. Elle est pourtant bien la femme que je connais mais... Et ce ne sont pas seulement ses cicatrices qui me font douter, ni même qu'elle ne semble pas me reconnaître. Il y a quelque chose dans son attitude, comme si elle n'était pas elle-même, comme si elle était... possédée ? Oui, c'est certainement ça. Elle doit être possédée par un esprit ou un Horla. Serait-ce le Disséqueur dont m'a parlé Herbodoudiab ? Je quitte le Grüneblaueaussi discrètement que possible. J'espère ne pas avoir attiré l'attention et que personne ne me suit. Mais, je connais divers moyen de m'assurer de ne pas être l'objet d'une filature. Et il se trouve que c'est le cas. Si la chose qui a pris possession de Nuancia a vu en moi une menace, elle n'a pas cru bon d'envoyer un de ses sbires après moi. Une fois dans ma chambre, je m'apprête à consulter mon Recueil des Monstres et Horlas afin d'y trouver des informations sur la créature qui s'est emparée de mon amie. Mais Herbodoudiab est réveillé et il a visiblement quelque chose à me dire. Je sens qu'il ne va pas bien. Il se frotte contre moi et manque de me renverser. Je repose mon livre avant même de l'avoir ouvert et le caresse afin de le rassurer. Il se met à ronronner. La bouche sur son flanc articule d'une voix tremblotante. : « J'ai peur de dormir. Restes près de moi. J'ai vu un soleil grimaçant. Les adorateurs du Roi-Volcan nous menace. Le Roi-Volcan... Je crois que c'est une autre forme du Soleil. L’œil de Râ nous observe et menace nos vies. Le mal est plus important que ce que je croyais. Mais nous avons des alliés ici même. Il y en a un qui joue sa vie à pile ou face. Lui aussi combat le même mal que nous. Ce mal protéiforme, polynomal. Ce mal qui ne sait même pas qu'il est pluriel. J'ai sommeil, Spike... Restes avec moi s'il te plaît... » Je continues de le caresser d'une main. Il pose sa lourde tête sur mon giron tout en continuant de ronronner. Je le bouscule un peu afin de pouvoir m'asseoir sur le lit. Je l'invite à grimper à côté de moi. Alors, il s'endort enfin et je reprends mon Recueil. Là, je crois trouver la réponse à ma question. Nuancia pourrait fort bien être possédée par ce type de Horlas qu'on appelle Vampire.

Le Meilleur, certes, mais perdu! SiY l'a envoyé ici afin de trouver NoAnde, ou au moins des informations le concernant. Elle est un fantôme. Elle doit forcément pouvoir faire quelque chose pour lui, même ici. Si elle a pu remonter la trace de ce type jusqu'ici, elle doit bien pouvoir trouver un moyen de le guider dans cet dédale avant qu'on ne lui tombe dessus. Allez, il se concentre et tente d'attirer l'attention de SiY. En réalité, il ne doute pas vraiment de capter son attention car il est convaincu qu'elle l'aime bien. Et on dirait qu'il a raison car le joli fantôme lui apparaît. Elle lui fait signe de garder le silence et la suivre. Maintenant face à une porte close, il voit Si passer au travers. Mais... et lui ? Il n'a plus son kit de crochetage. Comment entrer ? ODD soupire. Cela ne l'enchante guère mais il ne voit pas d'autre solution à part tenter de défoncer la porte. Il espère vraiment ne pas s'être démis l'épaule, ni avoir attiré l'attention. En tout cas, les gonds de la porte ont cédé. Il se masse son épaule douloureuse, regarde autour de lui au cas où quelqu'un viendrait et... Oh non!!!

Je ne suis pas arrivé en 1244 comme je le pensais mais en 1242. Bien plus tôt, donc. J'ai ainsi eu l'occasion d'assister au meurtre de cet inquisiteur qui a déclenché le siège de Montségur. De l'intérieur, j'ai eu tout le loisir d'observer ces cathares que les miens, les anges, à l'extérieur, vont s'évertuer à massacrer. Et je doute. Oui, leurs manières de croire et adorer notre Seigneur dévie du dogme en vigueur. Oui, ils n'aiment pas Dieu comme nous le voulons. Mais sont-ils mauvais pour autant et méritent-ils de mourir? À voir ces hommes, ces femmes et ses enfants, je doute. Au début, j'ai pensé quitter la place forte et rejoindre mes frères parmi les assiégeants. J'ai ensuite songé à leur prêter main forte de l'intérieur. Maintenant, je me demande si je ne devrais pas mieux tenter de calmer leur courroux. Et si c'était pour cela que Dieu m'avait envoyé ici?
Presque un an plus tard, le siège dure toujours. Je n'ai pas pris de décision quant à ma conduite à venir. Et ces Cathares ne perdent ni l'espoir, ni la foi. Et s'ils avaient raison? Et si cet Enfer qu'ils voient sur Terre était une vision de Millevaux à venir? Et si leur façon de croire avait permis d'éviter tout cela? Si le Catharisme était une solution à Millevaux?
Mais les choses sont plus compliquées qu'il n'y parait. Les Cathares ne sont pas les seuls hérétiques en cette place. J'ai découvert, dans les souterrains, des traces de rituels maléfiques en l'honneur, je présume, de Shub'Niggurath ou quelque autre avatar de ces divinités morbides. Je ne me suis pas encore décidé à passer à l'action mais peut-être devrais-je contacter mes frères anges non pas pour attiser ou éteindre leur colère envers les Cathares mais plutôt pour mettre fin à ce culte. Mais je dois en savoir plus.
Le son de l'acier contre l'acier me tire de mes pensées. On se bat à l'épée non loin de moi. Je me lève et réajuste la cape qui dissimule mes ailes rouges sang, ou plutôt celles d'Edes à qui je les ai volés.
Qui se bat? L'un des deux a la tête recouverte d'un heaume. Il se bat avec une canne de fer et non une épée. Il tente de protéger une fiole contenant un liquide noir. L'autre a le visage marqué par la petite vérole. Lui, par contre, a une épée. Je suis frappé aussi par ses canines proéminentes. Malgré sa pâleur, il dégage quelque chose de flamboyant. Il y a de la frénésie dans ses attaques, dans son regard. Je ne me peux m'empêcher de penser qu'il s'agit là, comme moi, d'un être surnaturel. Mais pas comme moi. Pas un ange. Non! Plutôt un démon. De Samigina peut-être? Ou un Horla? Je reste dans l'ombre et observe. Qui prend l'avantage?
L'homme au heaume, après avoir été contraint à reculer, reprends du poil de la bête et du terrain sur celui que je pense être un monstre. Il le jette à terre et, se jetant sur lui à sa suite, commence à l'étouffer en écrasant sa barre de fer sur gorge.
J'ai toujours avec moi mon marteau de guerre millevalien et cette épée-démon récupérée Dieu seul sait quand dans la forêt. Je serre la poignée de l'épée et presse le démon de m'en dire plus. Cet homme pâle est-il un des siens? La lame reste muette. Je la secoues. Surgit alors dans mon crane l'image d'un soleil grimaçant. Qu'est-ce que ça veut dire? Que le soleil est une menace? Pour qui? Cette créature ou moi ? Parles, lame maudite ! Je vois... L’œil de Râ! Le symbole des pharaons d’Égypte. Mais aussi de Nyarlathotep, le Pharaon Noir et le messager des Dieux Anciens. Et je comprends que la lame ne me parle pas car elle est muette de... peur!
Oui, cet chose est bien un démon de Samigina. Un vampire! Mais ce n'est pas lui que je dois craindre. C'est l'autre! L'homme au heaume. Le serviteur de Nyarlathotep et des Anciens. Je relâche ma lame. Dans son état, elle m'est inutile. Je m'empare de mon marteau de guerre et m'en vais prêter main-forte au... démon!
Je jaillis de l'ombre, marteau levé et l'abat sur le crâne de mon adversaire. Il s'écroule sur le coup, inconscient. Je lance un regard glacial au démon qui comprend qu'il doit rester immobile et silencieux. Je retire le heaume. Dessous, une tête de porc. Cette chose est un Soar! Je souris à l'idée de ce qu'il aurait fait subir au vampire si je n'étais pas intervenu. Je le fouille et récupère la fiole. À l'intérieur, bien que liquide, je reconnais le Cruel Centipède.
Ce vampire peut-il m'être d'une quelconque utilité? À part me dire ce qu'il fait là et si satan a une quelconque projet pour les Cathares... Je m'approche de lui, me baisse à son niveau et attends la réponse. Je souris car le vampire est mort de peur. Non, Satan n'a pas de plan particulier concernant les Cathares. Lui ne s'est retrouvé ici que par hasard, pour se nourrir. Et maintenant, il est coincé, ne pouvant sortir sous peine de tomber entre les griffes des anges qui attendent dehors. De même, il ne sait rien concernant cette créature à tête de cochon mais il en a déjà vu à Montségur. Il n'y a pas que des Cathares ici. Quelque chose de bien plus grave se prépare. Le vampire connaît quelques uns de leurs lieux de réunion. Bien, cela me sera utile. J'explique ensuite au vampire comment je vais le libérer et lui permettre de quitter Montségur. Il n'a pas le temps de crier...

C'est terrible! J'ai peur de dormir. J'ai dû m'abaisser à demander à mon humain de rester près de moi pour pouvoir céder au sommeil. Et, pour la première fois, j'ai espéré un sommeil sans rêve.
Je sais qu''il y a un Disséqueur dans cette Cité. Je sais qu'il y a des monstres, une menace bien réelle et bien plus importante que tout ce que nous avons combattre par le passé Spike et moi.
Dans quel pétrin s'est fourée Nuancia? Dans d'autres circonstances, j'aurais été tenté de la laisser se débrouiller mais là...
Spike a fini par s'endormir sur son grimoire. Rêve-t-il? Peu importe en vérité. Son sommeil m'a réveillé. Et je ne veux pas dormir s'il ne veille pas sur moi. Je me lève, saute du lit et, d'un coup de patte, ouvre la porte de la chambre d'hôtel.
Dans la rue, personne ne me prête attention. Pourtant, je ne suis pas un chat ordinaire. Je suis un chat millevalien, ce que les gens d'ici appellent un “mutant”. Et surtout, je suis un Tigre-Rêvant. Cela devrait m'attirer leur respect. Mais j'ai l'impression qu'ils sont préoccupés par d'autres choses.
L'agitation règne dans les rues. Nous ne sommes pas les seuls chasseurs de monstres ici. Les Exorcistes et Inquisiteurs sillonnent les rues. Traquent-ils la même menace que nous? Sont-ils sur les traces du Disséqueur?
D'ailleurs, comment m'assurer que Nuancia est bien le Disséqueur que je crois?
Spontanément, j'ai fait ce rapprochement et j'ai « invité » Spike a en faire de même mais... il est après tout possible que le Disséqueur ne soit pas tant la chose qui habite Nuancia aujourd'hui mais autre chose agissant dans l'ombre.
Et si je suivais ces Exorcistes ?
Quel est cet étrange bâtiment ? Une... léproserie ? Que viennent-ils faire là ?

Alors que les Exorcistes continuent à traquer le mal dans les rues de la Cité Volante, Santos et Quantus se sont retirés afin d'étudier cet étrange Grimoire sur lequel ils ont mis la main.
Outre les lettres que Corso leur avait fait parvenir lors du siège des Coelacanthes, il y a là toute une collection de textes aux significations les plus bizarres.
Ainsi, le premier est l’œuvre d'un certain SiAber de la famille Ande. Il traite d'Edes Corso. Mais, à sa lecture, les exorcistes comprennent vite qu'il ne s'agit en rien des familles régnantes ici même. Peut-être est-ce un texte très anciens datant d'avant la construction de la Cité Volante ? Peut-être qu'à cette époque, les familles Andes, Corso et Powl formaient déjà le noyau dur de leur communauté et vivaient près de cette pyramide qui est évoqué comme la résidence des Horlas et des Coelacanthes. Mais surtout, qu'est-ce que ce Méta-Monde que SiAber prétend avoir gagné ?
Le second texte, relatif à la Prison du Roi-Volcan, évoque aussi ce fameux SiAber. Mais pas seulement ! Il parle aussi de Haze et de Dionysos. Qui sont-ils?qu'est-ce que cet hôpital ? Qui est le Patient 13 ? Et qui est ce Roi-Volcan ? Le grand prêtre d'un culte hérétique ? Pourtant, il affirme avoir subi les assauts de Shub'Niggurath et Millevaux.
Le troisième texte parle de la mort d'Eloïm Powl mais... il n'est pas mort. Il était au contraire un des prétendants à la succession d'Aaron Powl. Et qui est ce Dorso qui l'aurait tué ? Est-ce l'assassin d'Aaron ?
Le texte suivant n'a plus aucun sens pour les deux exorcistes. Il raconte comment un homme a été pris de violence et s'est pris pour... Tad Corso après avoir lu un roman. L'homme a parlé du Roi-Volcan et du 13ème jour du 13ème mois. Il y a certainement un rapport avec ce Patient13.
Jone King serait donc l'auteur de ce roman qui rend fou. Mais pourquoi en se prenant pour Tad Corso ? Comment l’auteur peut-il le connaître et pourquoi en faire un personnage de roman ? Et, comment peut-il évoquer Millevaux de cette façon ? Il en parle comme du simple théâtre d'une histoire pour faire peur. Mais... Il s'agit du monde ! Le voyage de Corso n'est pas une histoire. C'est la réalité. Et elle n'a jamais rien eu à voir avec cet Ange-Paon de Yézédis ! Et qu'est-ce que NoAnde vient faire là-dedans. Car c'est bien lui qu'ils ont surpris dans cette chambre. Cet être horrible à tête de porc ! Comment ce Jone King peut-il faire de leurs vies une simple histoire ? Et pourquoi y ajouter ces éléments étranges ? Puis, Quantus a une illumination. Jone King, Jone Roi, Jaune Roi, le Roi en Jaune... Hastur l'indicible. L'article se conclut d'ailleurs ainsi : « Mon vrai nom... On ne peut pas le dire. Il ne doit pas être dit. » Cela expliquerait pourquoi on raconte plus tard que ce roman est maudit...
Le dénommé Haze serait l'auteur de l'article suivant. Il s'adresserait à... Edes Corso ? Mais laquelle ? Ce grimoire semble faire état de plusieurs Edes justement. Mais il parle aussi de Gargouilles semblables à celle qu'a affronté Tad Corso lors du siège des Coelacanthes. Et on en apprend un peu plus sur ce Yézédis. Il serait doté d'un groin lui aussi. Serait-ce un homme-porc comme NoAnde ?
Un autre fragment parle de Dionysos. Il parle de mort, de vie, de putréfaction et, encore une fois, d'un cycle qui se répète. Et le suivant parle encore de ce Haze qui serait mort, disparu en tout cas. Serait-ce dans les circonstances décrites plus haut ?
Ce Thot-Hermès dont il a déjà été question apparaît ici comme l'assassin d'Aaron Powl. Il ne s'agirait donc pas de ce fameux Dorso ? Mais ces deux textes parlent-ils vraiment de la même chose. Dans l'un, c'est Eloïm qui est assassiné ?
Puis il y a de nouveaux une référence à l'Hôpital. Cette fois, le texte précise les liens unissant Dionysos à ce qui est appelé « la Bouche ». Le texte laisse entendre qu'il y aurait plusieurs hôpitaux. Un à Millevaux et un autre dans cette Cité Bleue. Mais où est-elle ?
Des notes attribuées à Haze évoquent une fois de plus Corso. Cette famille s'adonnerait à la magie ? Mais dans le plus grand secret alors... A moins que ce soit une allusion aux pouvoirs angéliques de Tad. Comment savoir ? Et surtout, comment l'auteur de ces notes peut le savoir ? Et pourquoi encore une allusion à NoAnde. Comment Corso et NoAnde peuvent-ils être lié ? Corso n'en a jamais parlé. Il ne semble pas connaître ce monstre. En tout cas, ce NoAnde est entré en possession d'une sorte de passe qui en fait quelqu'un de vraiment dangereux.
Le texte suivant serait l’œuvre de Haze. Il parle pourtant d'un sujet beaucoup plus familier puisqu'il fait l'état des lieux des connaissances relatives à ces Horlas qu'on nomme aussi « vampires ». Les stigmates dont il est questions pourraient être ceux attribués à ce Yézédis. Cet Ange-Paon pourrait-il être un vampire ? Et Thot-Hermès ? Et s'ils devaient chercher un vampire ici même ? Qui serait affublé de tels stigmates... ou d'autres ? En effet, il apparaît que sous l'influence de l’Égrégore les stigmates varient d'un Horla à l'autre. Où pourrait se cacher un être défiguré par la malédiction d'un Horla ? Un hôpital évidemment ! Mais pas n'importe lequel. La léproserie de la Cité Volante !
L'article suivant confirme la dangerosité de NoAnde qui serait en possession non seulement d'un « passe » mais surtout de biens des ouvrages impies. Et il semblerait qu'il soit à la recherche d'un exemplaire du De Vermiis Mysteriis. Est-il possible qu'un tel exemplaire se trouve ici, à la Cité Volante ?
Le dernier texte va lui aussi dans le sens de l'existence de plusieurs mondes et de plusieurs Millevaux. Finalement, peut-être qu'il y a des Andes, des Corso et des Powl dans chacun. Et d'ailleurs, ce NoAnde pourrait très bien être issu d'une des familles Andes. Mais de quel monde ? Son « passe » et ses rituels pourraient très bien lui permettre de voyager d'un Millevaux à l'autre.
Quoi qu'il en soit, NoAnde s'est bien allié avec d'autres hommes à tête de porc ainsi qu'à un vampire. La forme de la menace se précise. Il faut absolument trouver ce vampire au plus vite et, si possible, mettre la main sur le De Vermiis Mysteriis avant NoAnde.

Les Chants Dhols et le De Vermiis Mysteriis. Si NoAnde a lu le premier et cherche le second, c'est qu'ils contiennent des éléments importants quant à la réalisation de ses plans. Et si j'ai atterri ici... C'est certainement pour la même raison.
À cette époque plus encore qu'au 21ème siècle, je dois me cacher. La situation à Montségur est des plus tendue. Ces Cathares ne sont pas des gens mauvais. Au contraire même. Spontanément, j'aurais même plutôt tendance à vouloir les soutenir. Mais j'ai vraiment d'autres chats à fouetter. En réalité, face à la nécessité de me cacher dans les sous-sols de la forteresse, j'ai découvert les traces de cérémonies en l'honneur de divinités bien plus dangereuses que ce qu'on peut attribuer aux Cathares. J'en suis même arrivé à me demander si le siège de Montségur n'avait pas pour but réel que d'éradiquer ces serviteurs des Anciens. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il y a ici des serviteurs de Shub'Niggurath, Nyarlatothep et bien d'autres. Je pense que le meurtre de l'inquisiteur n'est qu'un prétexte. En réalité, les assiégeants savent très bien ce qui se trament dans les souterrains mais ne peuvent se résoudre à révéler ces secrets au grand jour. Alors, sous couvert de combattre l'hérésie des Cathares, ils en profiteront pour faire le ménage aux sous-sols. Mais pas si je peux les en empêcher. En effet, ces serviteurs et moi poursuivons finalement des buts similaires. Je dois les trouver et m'en faire des alliés. Avec un peu de chances, ils possèdent les livres dont j'ai besoin.
Un examen minutieux des lieux où ce sont déroulés ces cérémonies m'a permis de comprendre qu'il s'agit d'un grand rituel collectif visant à préparer, en le souillant, un ensemble de lieux en vue de ce qui semblerait être une invocation. Ces gens seraient-ils assez fous pour tenter d'invoquer un Ancien ? Peut-être... Il m'a fallu du temps pour cartographier les sous-sols de Montségur et comprendre le schéma qui se dessinait en reliant ces divers lieux. C'est un symbole ancien lié à Nyarlathotep, je crois. Si j'ai bien compris, souiller ces lieux en respectant ces rituels est un moyen d'attirer l'attention du Messager. Il semblerait que dans leur optique Nyarlathotep n'a pas vocation de leur transmettre le message des Dieux. Non, ce serait même plutôt l'inverse. Je crois qu'il veulent charger Nyarlathotep de transmettre leur message aux autres Dieux, à Shub'Niggurath peut-être. À moins que, agissant sous terre, ils souhaitent s'attirer les faveurs de Shudde M'ell et ses chtoniens.
Mais, j'ai beau retourner les données que j'ai recueillies dans tous les sens, je ne peux faire que de creuses spéculations. Je ne parviens pas à comprendre la logique de ce cycle de cérémonies et encore moins à deviner le prochain lieux afin de les rencontrer.
Les jours et les semaines passent. Les rituels continuent d'avoir lieu et j'en trouve toujours les traces trop tard. J'en arrive à me demander s'il il y a vraiment une logique à leurs actes. Seraient-ils totalement fous ?
J'ai refait tous mes calculs, une fois de plus. Je pense avoir découvert le lieu probable d'une prochaine cérémonie. J'espère ne pas m'être trompé une fois de plus.
Là, je vois des hommes et de femmes approcher. Ils sont nus sous leur cape. Ils portent des masques représentant les uns des porcs, les autres des chats. Celui qui joue le rôle de maître de cérémonie ne porte en guise de masque qu'un loup. Sa bouche est déformée par deux horribles cicatrices qui lui barrent le visage. Après avoir invoqué les noms de la Chèvre Noire et de la Mère aux Milles Petits, ils se livrent à des actes obscènes et cruels. Ils répandent ça et là du sang, des excréments et d'autres matières malodorantes. Il règne une indescriptible odeur de pourriture . Cela dure des heures. Je m'approche discrètement, et je reconnais... Lucius ?! Que fait-il là ?
Deux hommes portant des masques de porcs se saisissent de lui. Ils sont nus, recouvert de sang et de merde. Ils le conduisent devant leur chef. Cette bouche ressemble à celle de Trybelhe. Est-ce un Horla ? Attendons de voir comment les choses vont tourner avant d'intervenir.

La Bouche,ma (?) Bouche m'a parlé. Quelque part dans la léproserie de la Cité Volante, un malade doublé d'un aliéné hurle à qui veut l'entendre que nous tramons quelque chose. Il a manifestement évoqué l'Aura Putride qui m'entoure. Je dois m'en débarrasser si je veux moins attirer l'attention. Je connais quelques rituels à cette fin. Cela sera douloureux mais ça marchera. Je dois pour cela marquer mon corps de symboles semblables à ceux qui ornent mon visage. Et je dois ensuite y faire couler le mercure dont la nature aura été suffisamment altérer pour lui permettre de se solidifier dans ces nouvelles cicatrices. Mais je veux aussi en savoir plus sur cet homme. Qui est-il ? Comment sait-il ? Nous devons le faire taire si nous voulons réaliser nos plans ! Aussi, je sommes Hexa d'envoyer des hommes là-bas. Je ne connais ce malade mais... je lui ferai regretter les souffrances que je dois endurer pour me débarrasser de l'Aura Putride.

Et cette Bouche m'a reconnu comme étant un ennemi de leur cause. Un traître ! L'homme à abattre ! Alors, dans un sursaut de bravoure ou de bêtise, je me débats et projette l'un des hommes de main qui me retenait à terre. L'autre est surpris, me laissant le temps de bousculer également le prêtre à la Bouche. Je le frappe au visage, tire sur sa cape. Là, je me rend compte qu'il dissimulait dans une poche secrète un ouvrage. Je m'en empare. Il s'agit du De Vermiis Mysteriis ! Je m'enfuis sans chercher à en savoir plus. Je cours au hasard dans les sombres souterrains. Au bout d'un moment, à bout de souffle, je me laisse guider vers la surface par le bruit du vent faisant claquer des fanions. Je rejoins alors la cellule me servant de cachette, priant pour que ces femmes et ces hommes ne sachent où je me trouve.
Les semaines passent et je les consacre à l'étude du De Vermiis. Avant de tomber entre les mains de l'Inquisition, Ludwig Prinn a étudié les aspects les plus sombres des religions de l’Égypte ancienne. Ses pérégrinations intellectuelles et ésotériques l'ont mené sur les traces de Nyarlathotep. Manifestement, ces serviteurs de Shub'Niggurath attendent que le Messager des Dieux leur délivrent la parole de la Méchante Mère. Jusqu'à quel point ai-je contrecarré leurs projets ? Pourquoi suis-je toujours coincé à Montségur ? Je pensais que la magie de NoAnde aurait fait en sorte de me ramener instantanément à la Cité Volante sitôt que j'aurais mis la main sur le Livre. Mais non, je suis toujours là. Heureusement, ces cultistes ne m'ont toujours pas trouvé. Après, j'imagine qu'ils doivent être bien occupés à assurer leur propre sécurité. En effet, récemment, les Cathares ont eu à repousser une offensive. Une poignée d'éclaireurs a réussi à s'introduire dans la place forte et a causer de lourdes pertes. Combien des leurs comptent parmi les victimes ? Si seulement ils pouvaient tous être morts.

Mais Lucius se reprend. Loin de lui l'idée de se voir détourné de ses recherches par ce genre de pensées. Outre des réponses concernant les plans des serviteurs de Shub'Niggurath, il veut aussi en appendre plus sur les buts de NoAndes et, surtout, trouver un moyen de regagner la Cité Volante. Et c'est effectivement le cas. Il y a dans ces pages un rituel qui pourrait lui permettre de quitter Montségur. Mais, alors que la monotonie de sa lecture lui fait fermer les yeux, il sent le sommeil venir pour l'emporter. Craignant de se mettre à rêver, il se jette sur une dose d'Opium Jaune. Paradoxalement, cette substance toxique lui permet de rester éveillé. Alors, venant du fond des pages, il a l'impression d'entendre les pleurs d'un enfant...

Herbodoudiab n'est plus là quand je me réveille. Ce n'est pas dans ses habitudes, lui qui passe tellement de temps à dormir justement. Mais il avait l'air si effrayé à l'idée de dormir. Et s'il était parti sur les traces de cet allié potentiel? Celui qui “joue sa vie à pile ou face” comme il a dit. La rumeur ambiante me permettra peut-être de le trouver. En effet, à peine ai-je mis le nez dehors que j'entends déjà les vives discussions concernant les prophéties et autres mises en garde apocalyptique provenant d'un des patient de la léproserie. Je ne savais même pas q'il y en avait une ici. Quel intérêt de garder ici ces malades? Autant les jeter par-dessus bord. Enfin... Toutefois, ces rumeurs m'interpellent. En effet, on parle d'un monstre auréolé d'une Aura Putride et cela me rappelle le monstre qui a pris possession du corps de Nuancia. Aussi, après avoir demandé mon chemin, je me dirige vers cette fameuse léproserie. Là, une foule s'est amassée, mais la situation reste sous contrôle grâce à l'action des Exorcistes et Inquisiteurs. Il m'est donc facile de m'approcher mais vais-je pouvoir entrer pour autant? Et mon chat est-il dans les parages? On dirait que non! Dommage... Occupée à contenir la foule, la troupe d'Exorcistes ne me prête aucune attention. Aussi, c'est finalement assez facilement que j'arrive à m'introduire dans le bâtiment en passant par une fenêtre donnant sur une ruelle adjacente. À l'intérieur, l'air est glacial. Je sens mes membres s'engourdir et mes paupières tomber. Je repense à Herbodoudiab et sa soudain peur de dormir et de rêver. Je me reprends et me mets en mouvement. Je n'ai aucune idée d'où aller mais j'ai cette intime conviction que si je reste immobile je vais m'endormir et être la proie d'un cauchemar. J'entends du bruit sur ma gauche. Aussi silencieusement que possible, je m'approche. Je vois un homme, manifestement aveugle. Il a de longs cheveux noirs et semble entouré d'une brume sombre. Il est seul, immobile. Et alors même que j'étais certain d'être bien caché, il prononce mon nom!

” Qui sont ces deux types ? Et que font-ils là ? Pourquoi maintenant ? Ô SiY, aides-moi! Si tu peux ou veux faire quelque chose pour moi, c'est maintenant. Ne m'abandonnez pas, mon joli fantôme! ” Et... rien! SiY n'est plus là et ces deux hommes vêtus de noir se jettent sur ODD. Mais n'est-il pas le meilleur pour sortir de n'importe où ? Quand bien même la place serait gardée? Oh si, il l'est ! Certes, il est repéré et ne pourra rien rapporter mais au moins il va sauver sa peau et sortir d'ici ! Ainsi, à la grande surprise des deux hommes, il se jette entre eux mais, loin de chercher à les bousculer ou quoi que ce soit, se contente de détaler comme un lapin. Il ne connaît pas les lieux mais peu importe. Dans l'immédiat, il s'agit seulement de les semer et de trouver un endroit où reprendre son souffle et trouver un moyen de sortir de ces couloirs. Mais, soudain, alors qu'il pensait pouvoir se reposer un peu, ODD est le témoin d'une scène des plus étranges. Un homme à la tête de porc est en train de se battre avec une sorte de forme éthérée. Mais ce n'est pas SiY. Ce fantôme lance des sortes d'éclairs en hurlant. Cela crée une sorte d'effet stroboscopique dans la salle. Mais l'homme à la tête de porc ne se laisse pas impressionner. Lui aussi crie, mais dans la Langue Putride à ce qu'il croit en reconnaître. Cela doit forcément être le cas car il perçoit clairement des noms de dieux maudits comme Shub'Niggurath et Nyarlathotep. Mais, dans un coin, il remarque alors la silhouette translucide de SiY. Que fait-elle ? Il lui trouve un air méfiant et mauvais. Elle devrait combattre l'homme-porc mais n'en fait rien. ODD a alors un très mauvais pressentiment. Et si la belle ne savait fait que se servir de lui pour pouvoir entrer en ces lieux. Quels sont ses véritables plans ? Et si, en réalité, elle ne cherchait pas tant à se venger de ce NoAnde qu'à en faire un allié ou à prendre sa place au sein de quelque maléfique cabale ?

Une fois le vampire renvoyé dans le néant qu'il n'aurait jamais dû quitter, je me tourne vers le Soar toujours inconscient. Lui aussi va périr. Mais avant, il m'aura livré quelques uns de ses secrets. Le pouvoir angélique d'Edes me permet de fouiller à ma guise sa mémoire et ses rêves. Et je découvre une horreur abominable.
À l'insu des Cathares, un culte s'est réuni autour des Anciens. Il regroupe des humains autour de Soars et de Horlas. Leurs plans concernent Shub'Niggurath et Shudde'Mel. Mais avant cela, il souhaitent contacter Nyarlathotep et le charger d'un message à l'attention de leurs divinités. Ils veulent attirer leur attention sur nous, sur Terre, maintenant ! Ils n'en sont pas tous conscients, mais le Soar le sait. Il s'agit là de hâter la venue de Millevaux. Hâter la fin du monde. Involontairement, en raison d'une partie de leurs convictions, les Cathares renforcent ce culte puisqu'ils considèrent que, d'une certain façon, nous sommes déjà en Enfer.
La question est maintenant de savoir si mes compagnons faisant le siège de Montségur sont au courant de tout cela. Aussi, je dois sortir et le trouver. Je dois en tous cas trouver un moyen de les contacter. Mais avant, je dois m'assurer que ce Soar ne nuira plus à personne. Aussi, je m'empare de mon épée-démon et enfonce la lame dans son cœur. Alors, il se réveille et pousse un ultime hurlement de douleur.
Après avoir dissimulé le corps de l'homme-porc, je tente de rassembler mes esprits en vue d'un plan d'action. Je comprends mieux maintenant les raisons de ma présence à Montségur. Il s'agit d'empêcher l'avènement de Millevaux. Je n'ai aucune idée quant au fait que les anges à l'extérieur soient ou non au courant de ce qui se trame réellement ici. Je n'ai aucun moyen de les contacter. Pour cela, je dois sortir. Mais, me sera-t-il possible de rentrer alors même que la situation se complique. En effet, depuis, les Cathares se sont attelés à la construction d'une catapulte. Il ne faudrait pas déclencher un assaut malheureux, ni me retrouver sous des jets de pierres. Pourtant, je dois sortir et ce au plus vite !
Je n'attends pas et tente une sortie dès la nuit tombée. La chance semble être avec moi car je parviens à franchir les murs sans encombre. Pourtant, je sens planer sur moi l'ombre malveillante et tourmentée des Horlas. Mais pas n'importe lesquels. J'ai l'horrible sentiment que chacune de mes actions me rapproche des Coelacanthes. L'espace d'un instant, je crains qu'ils n'aient infiltré les rangs des assiégeants et de me précipiter droit dans la gueule du loup. J'implore le Seigneur qu'il n'en soit pas ainsi.
Pourtant, alors que j'approche d'un campement à la recherche d'un visage ami, je reconnais un visage haï...

les Exorcistes se font introduire dans cette léproserie sans aucune difficulté. Mais moi, comment faire ? Je contourne le bâtiment et finis par trouver une fenêtre par laquelle je pourrais m'introduire. Ce serait une tâche aisée pour n'importe quel chat de gouttière, mais moi je suis un Tigre Rêveur et il m'en coût rien qu'à penser à hisser ma carcasse jusque là haut.
Ce n'est pas sans peine ni fracas que je parviens à passer par cette fenêtre. Et déjà j'entends une voix demander qui va là. Je ne sais pas ce qui me prend et réponds tout simplement par la bouche qui orne mon flanc.
« Je suis Herbodoudiab ! Le Tigre Rêveur ! Je veux savoir ce que cherchent ces Exorcistes ! »
je me retrouve alors face à un homme en blouse blanche armé d'une matraque. Il a l'air méfiant, sceptique. Je crois qu'il n'arrive pas à concevoir que ce soit moi qui lui ai adressé la parole. Aussi, je réitère ma demande.
« Je suis Herbodoudiab ! Je veux savoir ce que cherchent ces exorcistes ! »
et je m'avance vers lui, du pas le plus sûr dont je suis capable après m'être cassé la figure en escaladant cette maudite fenêtre. Le fauve en moi me dit de lui sauter dessus et de le déchirer de mes crocs et de mes griffes mais, n'ayant pas dormi depuis trop longtemps, je me sens faible et me contente d'avancer dans sa direction sans plus rien dire.
Je sens que ce garde est décontenancé par ce qui lui arrive. Il range sa matraque et s'approche de moi. Je le laisse me caresser et écoute ce qu'il a à me dire.
Il ne sait pas vraiment ce que les Exorcistes viennent faire ici mais pense néanmoins que cela est en lien avec cet étrange malade aux prédictions et prophéties apocalyptiques.
Cet homme en sait peut-être plus qu'il ne le croit. Écoutons ce qu'il a à dire.

La lecture de ces textes a laissé Santos et Quantus dans un état d'hébétude totale. Il y aurait donc plusieurs mondes, plusieurs Millevaux, mais aussi plusieurs... Corso ? Et ce dernier combattrait les Horlas et les Coelacanthes, un parmi tous ceux mentionnés dans ces textes qui semblent les combattre également. Et qui est ce Patient 13 ? Lui aussi semble être un personnage central de ce cycle. Car il s'agit bien d'un cycle, hein ?
Et si ce lépreux clamant ses prophéties apocalyptiques du fond de sa cellule était plus sensé que ses paroles n'en ont l'air ? Et si cet exemplaire du De Vermiis Mysteriis après lequel tant de monde courre contenait des réponses ?
Après un long moment de silence et de réflexions, les deux exorcistes se décident pour un plan d'action. Ils vont devoir mettre la main sur un exemplaire du De Vermiis Mysteriis. Et ils vont aussi devoir rendre visite à ce lépreux car il doit forcément savoir des choses quand à ce groupe chaque jour un peu plus puissant de serviteurs des Anciens. Et si ce Boots faisait bien parti de ce groupe...
Prenant avec eux quelques uns de leurs frères et maîtres, Quantus et Santos se rendent au plus vite à cette léproserie. Forts de leur statut d’Exorcistes, ils obtiennent rapidement l'autorisation d'entrer et d'être reçu par le responsable des lieux. Ce dernier met à leur disposition les transcriptions des délires auxquels s'est laissé aller « ce pauvre aveugle », comme il l'appelle. Là, ils en lisent bien plus que ce que la rumeur a rapporté. Il décrit ainsi l'un des maîtres de ce cultes, un « Horla sans corps baignant dans l'Aura Putride ». Il parle aussi d'hommes à la tête de porc. Il se livre à de longs délires concernant des fléaux venant de l'espace, des pluies de météores et autres cataclysmes. Mais surtout, il parle de Millevaux. Et pas seulement de la forêt, de leur monde, de leur Enfer. Il parle du Titan Millevaux ! Qu'est-ce que cela signifie ?
Les deux Exorcistes demandent alors à ce qu'on les conduise jusqu'au lépreux dont ils se demandent de plus en plus s'il ne s'agira de ce mystérieux Patient 13. Une fois devant la porte ouverte de sa cellule, ils se retrouvent face à un aveugle. Il a de longs cheveux noirs et est entouré d'une sorte de brume sombre qui empêche de bien discerner le détail des traits de son visage. Il sourit. Manifestement, il les attendait.
« Patient 13 ?
-Tu peux m'appeler comme ça mais ce n'est pas moi. Je ne suis pas lui.
-Qui êtes-vous ?
-Appelles-moi le Lépreux. C'est ce que je suis. Un pauvre lépreux. Un pauvre fou. Tu viens pour mes folies, pour Millevaux, pour le Titan !
-Qu'est-ce que ce Titan ?
-Je ne peux te dire que ce que je sais. Le Titan Millevaux va se réveiller. Des âmes noires s'y attellent. Ces âmes baignent dans l'Aura Putride et se roulent dans la fange de la bauge des homme-porc. Ils sont là. Dans notre Cité. Je ne sais pas où trouver le De Vermiis Mysteriis. Mais je sais que ces serviteurs des Anciens ont un message pour leurs Dieux. Je ne sais pas où ils se cachent et... »
Et alors, la brume s'est intensifiée. Le lépreux a semblé étouffer l'espace d'un instant. La brume est devenue opaque. Puis, tout est devenu noir. Quand la lumière est revenue, la cellule était vide.

Qui a le plus de chance de Lucius ou de moi ? Il parvient à s'enfuir et, d’une certaine, me laisse le champ libre. J'attends que chacun se remette de ses émotions et fait mon apparition, la plus théâtrale possible. Mon apparence de Soar, je l'espère, va me servir.
Alors que je fais mon entrée, des regards suspicieux se tournent vers moi. Nulle frayeur en tout cas sur les visages de ces hommes et ces femmes. J'interpelle leur chef.
« Horla ! J'ai déjà vu un sourire comme le tien. Ne te préoccupes pas de cet homme, ni de l'ouvrage qu'il t'a dérobé. Tu n'en as plus besoin maintenant que je suis là. Je détiens les connaissances nécessaires à la réalisation de tes plans. Je connais Shub'Niggurath et Nyarlathotep. Mais avant toute chose, dis m'en plus. »
L'homme à la bouche de Horla demeure impassible et je doute d'avoir vraiment convaincu les autres. Mais soudain, au loin, très loin, on entend alors les pleurs d'un enfant. Et je me rappelle cette vieille histoire de cette femme de l’Égypte ancienne enterrée vivante avec son enfant. Je me rappelle d'un lien avec Nyarlathotep. Certainement le fait qu'il s'agit d'un pharaon. Aussi, j'interprète ces pleurs dans ce sens en espérant m'attirer les faveurs de ces serviteurs des Anciens. Je ne sais pas si c'est cette histoire où mes seules connaissances concernant les Anciens mais j'ai finalement réussi à capter leur attention. Je leur explique ensuite être un Soar, d'où je viens et pourquoi je sers Shub'Niggurath. Et alors, je vois l'expression de leur visage changer pour devenir plus amicale. Intérieurement, je lâche un soupir de soulagement. Je ne cherche pas à me poser en chef de ce groupe. Au contraire, je me propose de jouer le rôle de « conseiller », d'émissaire. Je propose de leur faire profiter de mes connaissances occultes pour les aider à réaliser leurs plans. J'espère qu'ainsi ils finiront par m'en dire plus.
Et le chef, celui à la bouche de Horla, décide finalement de me conduire dans leur repaire. Là, il m'explique la finalité de tous leurs rituels. Il s'agit de « préparer » Montségur à être le théâtre d'une grande cérémonie visant à invoquer Shub'Niggurath. À cette fin, ils souhaitent également charger le Pharaon Noir d'un message à l'attention de leur divinité. Et il semblerait que ces pleurs d'enfants soient un heureux présage en ce sens. En raison de la nature chtonienne de leurs cérémonies, j'attire leur attention quant au culte rendu à Shudde M'ell, le Fouisseur. Il pourrait être utile de s'attirer le soutient de quelques chtoniens le moment venu. Et j'évoque alors l'existence et ma connaissance des Chants Dholes.

Les problèmes s'accumulent en ce moment. Déjà, je ne peux plus utiliser la magie de NoAnde pour me nourrir. Je ne sais par quel coup du sort mais ma dernière proie pratiquaient elle aussi cette même forme de magie et l'a retourné contre moi. Aussi, non seulement, je ne peux plus altérer la réalité autour de moi mais mon corps se retrouver altéré. Ainsi, une tête de dragon, inutile, pend au dessus de mon épaule gauche. Mais ce n'est pas tout ! Les délires de ce lépreux ont attiré l'attention des Exorcistes et il semble qu'ils en aient appris plus que nécessaire à notre sujet. L'étau se resserre et il va falloir jouer serré. Et ce d'autant plus que je suis toujours sans nouvelle ni de Franky, ni de NoAnde. Notre mouvement ne perd pas en puissance malgré la menace mais il va falloir pourtant accroître la fréquence de nos rituels tout en nous montrant de plus en plus prudent. En effet, a ce qu'on m'en a dit, non seulement les Exorcistes se rapprochent de nous mais de plus en plus de citoyens de la Cité Volante s'intéressent à nos activités, non pour nous rejoindre, mais pour nous combattre. Dois-je y voir l'action non seulement des Exorcistes mais aussi des Powl ? Et derrière eux la volonté des Lwas ?

Je me terres dans les sous-sols de Montségur depuis que j'ai réussi à fausser compagnie à ces serviteurs des Anciens. J'ai jusqu'à présent consacré l'essentiel de mon temps à l'étude du De Vermiis Mysteriis. Je prends sur moi pour dormir le moins possible afin de ne pas laisser l'opportunité de venir hanter mes rêves à ceux qui vivent au-delà de notre compréhension. Pour autant, à mesure que je poursuis ma lecture, je sens de plus en plus prégnante l'empreinte de Nyarlathotep sous la forme des rires de cette femme que la légende dit avoir été inhumée vivante conformément à la volonté du Pharaon. Je crains que même mon éveil soit maudit. Mais une nouvelle menace apparaît en ce mois de Janvier 1244. En effet, des troupes de Gascons ont escaladé la falaise et tué plusieurs Cathares. Il s'en est suivi des bombardements causant beaucoup de morts et de destructions. Et alors que je cherche à survivre et percer les mystères des écrits de Prinn, je dois aussi, plus prosaïquement, penser à sauver ma peau !
Ainsi, je me cache des serviteurs des Anciens qui veulent certainement récupérer leur Livre, mais aussi des Cathares auxquels je vole ma nourriture et des catholiques qui se sont introduit dans la forteresse. Je suis, avouons-le, épuisé. Il y a bien de cet ouvrage des rituels qui me permettraient de quitter Montségur mais j'ai le sentiment que je dois rester ici jusqu'au dénouement de toute cette histoire, fut-il tragique. J'ai un rôle à jouer et je ne dois pas fuir cette responsabilité. Pour autant, quel est ce rôle ? Alors que, dehors, la bataille fait rage, je décide finalement d'en profiter pour sortir de ma cachette et repartir espionner les cultistes. Où en sont-ils de leur entreprise ?
Mais, je prends alors conscience que je n'ai aucune idée de là où ils peuvent bien se cacher. Il est peu probable en réalité que je les trouve au même endroit que la fois précédente. Aussi, malgré ma peur des rêves et des cauchemars, je me résous à parcourir à utiliser l'Opium Jaune afin de trouver leur trace par le biais du monde onirique.
J'ai de la chance. Je les retrouve facilement. Et je découvre aussi que Franky, le Soar, est parmi eux. Que fait-il ici ? J'hésite l'espace d'un instant à attirer son attention mais me reprends, avec raison. En l'écoutant parler avec cet homme étrange à la bouche horrible je saisis mieux leurs plans à tous les deux. Ces hommes et ces femmes veulent donc réellement attirer l'attention de Nyarlathotep afin que celui-ci délivre leur message à Shub'Niggurrath. Ils espèrent vraiment réussir à invoquer la Chèvre Noir ici, à Montségur. D'une certaine manière, ils profitent des troubles occasionné par le siège pour opérer le plus tranquillement possible. Toutefois, ils doivent parvenir à leurs fins avant que la place ne tombe. Franky, de son côté, lui explique venir d'un territoire sous l'emprise de Shub'Niggurath justement, cette forêt maudite nommée Millevaux. Il lui raconte comment, chez lui, des serviteurs de la Chèvre Noire œuvrent à accroître sa puissance. Je comprends alors que non seulement ces deux sectes ont un projet similaire mais que celui-ci s'inscrit en réalité dans un projet global ourdi non pas tant par les cultistes que par les Anciens eux-mêmes qui souhaitent voir leur puissance accrue et leur domination étendue en parvenant à une invocation de Shub'Niggurath à deux époques et dans deux plans de réalité différents. Je ne suis certain de rien mais crains néanmoins l'apparition d'un nouvel avatar de la Chèvre Noire. Quelle forme pourrait-elle alors prendre ? En tous cas, alors même que je me demande comment arrêter tout ça, j'entends Franky proposer d'attirer des Chtoniens en procédant à des rituels en l'honneur de Shudde M'ell.
Je me réveille alors en nage. Ma tête tourne. Je peine à me relever. On me tend la main. Je la saisis et lève la tête pour découvrir un homme aux long cheveux gris. Mais ce n'est pas tout. Il arbore une paire d'ailes rouges sang. Il se présente comme étant un ange, un certain Tad Edes, du clan Corso. Il est accompagné d'autres hommes, des anges, comme lui, ainsi que de Pierre Amiel, l’archevêque de Narbonne. Edes m'explique venir de la Cité Volante lui aussi. Il pense avoir été envoyé ici pour empêcher un rituel encore plus horrible que ce dont les démons sont capables. Cela aurait trait à Shub'Niggurath. Je ne peux que confirmer ses dires. Il se tourne alors vers l'archevêque et je comprends que le siège de Montségur ne vise pas tant les Cathares que les serviteurs des Anciens.

Comment cet homme connaît-il mon nom ? Et qui est-il lui-même d'ailleurs ? Il m'explique que certains le considèrent à tort comme le Patient 13. mais il n'est qu'un pauvre lépreux. Je peux le nommer ainsi, le Lépreux. Certes, il est aveugle mais il voit. Il voit un autre monde, celui des Rêves des Chats. Il me dit connaître Herbodoudiab. Oh, ils ne se sont jamais croisé ni parlé, mais il le reconnaîtrait s'il le voyait. D'ailleurs, il est ici, non ? Mais peu importe. Il a des choses à me dire. Celui qu'Herbodoudiab nomme le Disséqueur a pris possession de Nuancia. C'est un tueur qui ne reculera devant rien. Une grande catastrophe se prépare. Cela pourrait transformer Millevaux en quelque chose d'encore plus terrible, d'une ampleur sans précédent. Oui, il faut retrouver Nuancia et arrêter ce qui a pris possession d'elle. Où la trouver, mais c'est très simple. D'après lui, il suffirait que je laisse guider par les lumières dans sa brume. Je ne comprends pas tout mais cela me rappelle ce qu'Herbodoudiab a déjà pu me dire de ses songes. Le Lépreux me sourit et je comprends que mon visage vient de trahir une hésitation. Il me tend la main. Je la saisis. Je me retrouve dans une vaste étendue de noir. Ça et là, des lumières de diverses formes et couleurs virevoltent en tous sens. Je regarde un peu partout autour de moi et reconnais Nuancia, le Disséqueur. C'est là que je dois me rendre.

ODD ne sait pas trop ce qu'il doit faire. Une partie de lui lui dit de s'enfuir mais une autre reste concentrée sur SiY. Le beau fantôme se moque-t-il de lui depuis le début ? Il veut en avoir le cœur net. Aussi, afin de s'assurer que SiY est toujours de son côté, il prend son élan et se jette sur l'homme-porc ! ODD attendait une réaction de SiY en sa faveur. Mais, en réalité, elle n'a finalement pas esquissé le moindre geste. Et ODD s'est tout simplement heurté à ce Soar qui s'est révélé dur comme un mur de pierre. Ce dernier ne semble même pas avoir perçu le choc de ce contact. ODD, lui, se retrouve au sol. Il observe SiY. Elle ricane mais elle ne semble pas se moquer de lui. En fait, elle se moquerait plutôt de l'autre forme éthérée. ODD, vexé, se relève. La belle se détourne de lui, il va se rappeler à son bon souvenir. ODD se concentre afin de « capter » l'essence de SiY et la forcer à lui obéir. Il sait le faire, cela lui est déjà arrivé. De plus, SiY ne lui prêtant aucune attention, elle n'en est que plus vulnérable. Elle se retrouve alors propulsée contre son gré vers le Soar qu'elle traverse de part en part. La peau de l'homme-porc se couvre de lézardes. ODD a l'impression qu'il se transforme en un bloc de pierre. Alors que SiY ressort dans son dos, des éclairs l'accompagnent. Bien qu'elle soit immatérielle et lui de pierre, le Soar, en se retournant, saisit SiY et la projette contre un mur qu'elle traverse en hurlant. Mais l'autre esprit réagit en envoyant trois sphères enflammées qui, en touchant le sol, se transforment en arbres dont les branches et les feuillages s'agitent au point de former des tourbillons faisant chuter l'homme-porc. L'esprit a les traits tendus et ODD craint qu'il ne soit à bout de forces. Aussi, toujours convaincu que SiY veille sur lui malgré ses étranges agissements, il se jette sur le Soar armé de sa dague. La lame s'enfonce dans la gorge du porc mais SiY n'est pas revenu. A-t-il perdu son ange-gardien ? Alors, il tourne son visage vers l'autre esprit...

Pierre Amiel ! L'archevêque de Narbonne ! Du moins à cette époque. Je déteste ce parvenu. Cet ange a toujours fait en sorte de choisir ses incarnations afin de profiter au mieux de la vie terrestre. Toujours un noble ou un prélat. Une honte aux vœux de pauvreté et d'humilité. Mais que fait-il ici ? Me reconnaîtra-t-il si je m'approche ? Espérons-le. Ce n'est certes pas le meilleur d'entre nous mais... c'est l'un d'entre nous.
Alors que je m'avance, ne cherchant pas à dissimuler mes ailes rouges sangs, Amiel tourne vers moi un regard suspicieux. « Toi, ici ? » Il n'ose utiliser mon nom angélique. Aussi, je me présente sous le nom de Tad Edes. Il hoche la tête mais je sens comme une hostilité émanant de sa personne. Il sent que je ne l'aime pas. Je lève les mains en signe que j'espère de paix. Je me rappelle mon précédent combat contre les Coelacanthes et lui raconte.
« J'ai fait un cauchemar. Notre monde n'était qu'une illusion. Demian Hesse, le Patient 13, est quelque part dans ma tête... »
Et je ne lis qu'incompréhension dans son regard. Pour autant, je sens qu'il ne me prend pas pour un ennemi.
« Pierre, je sais qu'un culte est en train de devenir très puissant. »
Là, je sais que j'ai capté son attention. Nous allons pouvoir discuter.

Pierre n'est pas à Montségur pour les Cathares. Le siège n'est que le prétexte à l'éradication d'un culte à des divinités anciennes. Il n'ose le nommer mais je sais qu'il pense à Shub'Niggurath. Et je sais qu'il a raison. Ici, à Montségur, Millevaux n'est encore qu'une lointaine menace mais il ne faudrait pas que les manigances de ces sorciers hâtent la fin du monde. Je ne suis pas certain qu'il me croit mais il m'écoute quand je lui explique venir d'un monde futur où des serviteurs des Anciens ont réussi à invoquer la Chèvre Noir, transformant ainsi le monde en Millevaux.
Je l'assure être ici pour l'aider au mieux et il semble me croire. Il me présente ceux de ses hommes – ses anges – qui sont dans le secret. Nous avons besoin d'un plan. Je sais que les cultistes ne sont pas encore tout à fait prêts pour leur invocation finale. Pour autant, nous ne devons pas perdre de temps. Amiel pense que nous devrions profiter d'une offensive, d'une percée dans les défenses de Montségur pour entrer et traquer ces sorciers. Mais où chercher dans cette immense place forte ? J'ai mon idée. J'ai déjà fait des rêves prémonitoires. Je peux recommencer. Peut-être même que je pourrais ainsi écrire le futur ? Ou au moins un futur ?
Je n'ai aucune idée de combien de temps pourra prendre ce rêve éveillé. Aussi, je pries Amiel de s'atteler aux préparatifs de l'attaque. Pendant ce temps, je m'en vais rêver les yeux ouverts, espérant échapper aux Coelacanthes. Je sens planer la menace de leur tête osseuse mais parviens éviter de tomber dans leurs filets. Je suis dans le rêve... le Rêve Éveillé ! Je le sais. Je peux voir le futur et le réécrire. Du moins, une partie.
Je sens Millevaux grandir en puissance mais d'une façon que je ne parviens pas à cerner. Je cherche les adorateurs de la Chèvre Noire dans tout Montségur. Je ne les trouve pas mais je perçois une autre lueur. Lucius ! Il est là ! C'est lui que nous cherchions. Il est l'allié de NoAnde. Pourtant, sa flamme brille d'un éclat amical. Cet aura est faible. Je le renforce. Lucius sera notre allié.
Je ne sais pas quelle forme prendra notre ennemi. Mais je sais, car je l'ai vu et écrit, que nous entrerons dans cette forteresse. Je sais que nous trouverons Lucius et qu'il nous aidera à vaincre. Nous vaincrons. Je le sais. Je l'ai vu. Je l'ai écrit. Mais quel sera le prix de notre victoire. Ça, je n'ai pour l'heure plus assez d'encre du Rêve pour l'écrire...

Je cligne des yeux et sors de mon Rêve Éveillé. Je ne sais pas comment je suis arrivé là. Je suis dans un souterrain. Derrière moi, Amiel et ses anges. Devant moi, Lucius, terrorisé. Je lui prends la main et lui souris. Un travail de bûcheron nous attend. Nous avons une forêt à abattre.

Je ne sais pas pourquoi mais ce garde a beaucoup à me dire quant à ce Lépreux. J'ai droit à une succession de prophéties plus ou moins fantasque mais il capte mon attention quand il parle de ce que je comprends être le Disséqueur. Il le décrit comme je le vois dans le Rêve.
Il parle aussi de Millevaux. La Forêt, dans ces prophéties, va gagner en puissance. Elle va changer de forme, d'après le Lépreux. Le monde va changer. Ce serait une catastrophe sans précédent.
J'invite le garde à me parler à nouveau du Lépreux. Il évoque alors cette étrange brume qui l'entoure et masque en partie les traits de son visage. Mais elles ne font pas que cela. Ces brumes sont un mystère. Elles cachent des choses ou en révèlent.
Alors que le garde continue sa logorrhée, je me frotte à lui en ronronnant. Je souhaite d'une part qu'il se taise car il n'a visiblement rien de plus intéressant à m'apprendre. Par contre, je veux qu'il me conduise à ce Lépreux. Et maintenant !
Sans savoir d'où lui vient cette envie soudaine, le garde me guide à travers le dédale de couloir jusqu'à une cellule. À son grand étonnement et à ma grande déception, elle est vide !

Non ! Non ! Où est passé ce Lépreux ? Qu'est-ce que ce Titan Millevaux ?
Quantus hurle des ordres afin qu'on le retrouve au plus vite. Lui même se met à courir mais sans avoir aucune idée de là où il doit se rendre. Il a juste l'intime conviction que cet homme est encore là, dans ces murs.
Quantus a la foi. Dieu l'a sauvé par le passé. Il l'a sauvé lors de cet accident qui aurait dû lui coûter la vie. Et il a sauvé son âme de la folie en lui offrant de devenir un Exorciste. Il guidera ses pas encore aujourd'hui.
Et Dieu le guida. Dans un couloir, le Lépreux apparaît. I lest seul mais Quantus et Santos distinguent nettement une autre silhouette, comme une ombre, dans sa brume. Le Lépreux sourit, un peu tristement. On dirait qu'il s'excuse.
Il explique aux Exorcistes qu'il n'est pas maître de sa brume et qu'il avait pour elle une tâche à accomplir qui ne pouvait attendre. Et avant que les Exorcistes ne puissent dire quoi que ce soit, le Lépreux leur tend la main.
« Vous allez traverser un monde de cauchemars » leur dit-il tristement.
Quantus et Santos échangent un regard et rejoignent le Lépreux dans sa brume.

Les deux Exorcistes se retrouvent dans une salle de bains. Les murs sont couverts de carrelage vieillot et de faïence fendue. Des robinets ouvragés gouttent en permanence. Il fait froid et la fenêtre ouverte donne sur la forêt. On entend des chouettes. Le bidet et le lavabo sont sales. Il y a une baignoire remplie d'une eau grise où surnagent des feuilles mortes. Ils reconnaissent ce lieu car Corso – Tad Edes – le leur a décrit. La Maison Carogne, un des domaines des Coelacanthes.
Spontanément, ils s'éloignent de la baignoire et quittent la pièce.
De l'autre côté de la porte, ils se retrouvent les témoins du repas familial de la famille Carogne. La salle à manger est trop grande. Il y a des animaux empaillés. Le vaisselier est rempli d'assiettes aux motifs forestiers. Le tic-toc de la pendule à coucou est assourdissant, beaucoup trop fort. La soupe aux châtaignes est trop froide. Un vent glacial parvient d'une fenêtre ouverte sur la forêt. Camille a quelques années. Les parents Carogne se montrent presque gentils. La Mère Carogne lui parle de façon très douce. Le Père Carogne ne dit rien, mais il fixe toujours Camille du regard. Camille, il s'agit bien de se petit garçon martyrisé dont Corso a raconté la triste histoire. Mais l'enfant se montre sage et la Mère Carogne lui offre une part de gâteau. Puis, une fois le repas fini, Camille se lève et quitte la pièce. Les deux exorcistes le suivent jusqu'à une autre salle de bain, identique à celle qu'ils ont quitté. Là, Camille, sans même ôter ses vêtements, entre dans la baignoire remplie d'une eau sombre. Il s'y enfonce et disparaît. Quantus inspire une grande goulée d'air et se jette à son tour dans la baignoire. Santos le suit.

Loin devant eux, ils distinguent la silhouette du petit garçon. Mais, est-ce à cause de l'eau qui trouble leur vision, ils ont parfois l'impression qu'il grandit pour ressembler à Corso. Les ténèbres laissent parfois apparaître des lueurs de couleurs et de formes diverses. Mais Camille semble en chercher une bien particulière. Ils le suivent jusqu'à une sorte de puits de lumière au milieu duquel s'agite une flamme noire. La silhouette de Camille devient trouble et disparaît.
Quantus et Santos sortent de l'eau. Ils sont dans une pièce de taille moyenne faite de pierres apparentes recouvertes de sang. Ils émergent dans une partie de la pièce baignant dans l'ombre. Et eux aussi, loin d'être trempés comme ils le pensaient sont en fait recouvert d'ombre.
Sous leurs yeux des hommes nus aux corps lacérés sont les victimes volontaires de sévices infligés par des hommes à tête de porc ! Au milieu d'eux déambulent une femme, elle aussi à moitié nue, dont le corps est recouvert de scarifications dans lesquelles a été coulé du métal. Son visage est lui aussi scarifié. Sur son épaule pend ce qui semble être une tête de dragon mort. Et cette bouche. Ils reconnaissent La Bouche criant « Ïa Ïa Shub'Niggurath !! Lèves-toi Millevaux ! Lèves-toi, Titan Millevaux ! »
D'instinct, Santos saisit le poignet de son frère d'arme. Et alors, il lui fait tourner la tête en direction d'un homme tapi dans l'ombre lui aussi. Il reconnaît un membre de son ancien clan, le dénommé ODD. Au dessus de lui, un être éthéré et lumineux lui adresse des mots qu'il écoute avec attention sans pour autant détaché son regard de cette femme monstrueuse.
Puis l'air se fracture. À travers cette cicatrice, ODD et les Exorcistes perçoivent des ténèbres parcourues de formes lumineuses. Mais surtout, ils voient un homme s'extirper de cette faille trop étroite. Celui-ci parvient finalement à s'extraire des ténèbres avant que celles-ci ne disparaissent dans une sorte de claquement sec. Alors, tombé à genoux, il se relève. Il se tourne vers la femme et lui dit : « Nuancia ? C'est bien toi ? »

Nous sommes déjà en janvier 1244. Le temps passe si vite.
C'est sans peine que j'ai convaincu ces hommes et ces femmes que mes connaissances ésotériques valaient largement la perte du De Vermiis Mysteriis. Certains voulaient absolument retrouver Lucius et lui faire payer son forfait. Nul besoin en vérité de perdre ainsi son temps. Nous devons nous hâter. De plus en plus souvent, lors de nos cérémonies, j'entends les pleurs et les rires d'un enfant et d'une femme faisant écho à cette légende selon laquelle le Pharaon Noir – Nyarlathotep ? – aurait fait inhumer vivant une mère et son fils. Nous sommes tous d'accord pour voir là le signe que Nyarlathotep s'est bien fait notre messager et a porter notre parole à Shub'Niggurath.
Par nos rites orgiaques auxquels j'ai ajouté quelques spécificités Soars, nous avons préparé Montségur à la venue de la Chèvre Noire. Nous avons littéralement souillé et corrompu les sous-sols de la forteresse.
Et pendant ce temps, les Cathares luttent pour leur survie...
Mais maintenant nous sommes prêts. Alors que la menace d'une attaque menée par les catholiques se fait de plus en plus précise, nous avons maintenant une vision claire de la façon dont notre Déesse va nous apparaître.
Shub'Niggurath, la Chèvre Noire, la Mauvaise Mère sera la Forêt Mouvante, la Forêt Verticale, sera le Titan Millevaux !
Titan Millevaux ! Tu seras la Forêt et la Ruine ! Tu seras l'Oubli ! Tu seras l'Emprise et l’Égrégore ! Tu seras les Horlas et les Coelacanthes !
Tes ennemis seront piétinés ou lacérés par les Horlas ou broyés par les cauchemars des Coelacanthes !
Lèves-toi, Titans Millevaux ! Laisses-toi guider jusqu'à nous par les rires et les pleurs de la mère et du fils du Pharaon Noir ! Laisses-toi guider par les vibrations des Chtoniens rampant sous Montségur !
Au-dessus de nos têtes le combat fait rage car les Catholiques sont entrés mais cela ne fait rien. Pour eux tous, il est trop tard.
La terre tremble des reptations des Chtoniens sur lesquels s’appuie ton ascension !
Et alors que certains s'apprêtent à savourer leur victoire et que d'autres se résignent à accepter la défaite, tous désormais tremblent car...
Tu es débout, Titan Millevaux !

Je ne sais pas où nous sommes ni comment nous sommes arrivés là. Je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé après que j'ai pris la main de Lucius. Il est là. Je le vois. Je reconnais aussi Quantus et Santos, mes frères et maîtres Exorcistes. Mais qui sont les autres ? Je décide alors de prendre les choses en main.
« Je m'appelle Tad Edes ! Certains d'entre vous me connaissent aussi sous le nom de Tad Corso. Avec mes frères Exorcistes, nous combattons Sub'Niggurath et ses Horlas. Je sens que nous sommes tous réunis ici par la volonté du Patient 13. Aussi, nous serons la 13ème Compagnie. Celle dont on ne sait pas si elle va revenir. Mais je sais que nous vaincrons car dans mon rêve j'ai écrit le futur. Et j'ai écrit notre victoire...
Et vous, qui êtes-vous ? »

« Je suis Lucius Salinger, citoyen de la Cité Volante. C'est contre mon gré que j'ai rejoint cette secte d'adorateurs de Shub'Niggurath. C'est aussi contre mon gré que j'ai été initié à leurs secrets les plus noirs. Mais aujourd'hui, je me joins à vous et ces connaissances que j'ai payé le prix fort nous permettront de l'emporter. Ils baigneront tous dans leur sang, je le promets ! »

« OK, je suis Spike N'Ger. Je suis un chasseur de monstre. Je vois bien que ce que nous allons combattre maintenant et bien plus puissant que le Horla qui a pris possession de mon amie. Mais cette chose est un monstre et je chasse les monstres. Aussi, comptez sur moi, je traquerai cette horreur et je la tuerai ! »

« Tu me connais Santos, je suis ODD. Je suis le meilleur dans ma partie. Je n'ai pas mon pareil pour entrer et sortir de n'importe où. Et s'il faut rentrer dans le torse de ce monstre pour lui arracher le cœur, je me fais fort d'y parvenir ! »

« Nous sommes Santos et Quantus, frères et maîtres Exorcistes ! Nous traquons le mal sous toutes ses formes. Nous ne reculons devant rien pour faire triompher la Voix de Notre Seigneur. Millevaux est une épreuve divine. Cette chose est une nouvelle épreuve que nous surmonterons tous ensemble. Le sang va couler. Ce sera peut-être le notre, mais ce sera sûrement aussi celui de ce monstre ! »

Les présentations faites, il s'agissait maintenant de savoir où nous étions. Lucius et moi étions dans les sous-sols de Montségur mais les autres, manifestement, venaient de la Cité Volante, de Millevaux.
Nous nous étions tous habitués à la pénombre. Aussi, le manque de lumière ne nous dérangeait pas. Il nous a donc fallu un moment pour remarquer les faibles liserais de lumière qui zébraient cette obscurité. Alors, nous approchant des murs, nous avons pu observer qu'ils n'étaient fait que de bois. Nous nous étions retrouvés au centre d'une grande cabane. Dehors, nous parvenaient, lointain, le fracs des armes. Le siège de Montségur devait se poursuivre. Par intermittence, on entendait le tonnerre et des hurlements d'animaux.

« Tu semble en savoir plus que nous sur toute cette affaire, Corso. Qu'as-tu à nous dire ? »
« Je comprends ta méfiance ODD. Pour autant, fais moi confiance. Je ne vous cacherai rien. Ce n'est pas dans mon intérêt. Saches qu'à une autre époque, avant Millevaux, j'étais déjà au service de Notre Seigneur. J'étais un ange. Puis Millevaux est venu et a chassé notre Seigneur, nous infligeant l'épreuve de la Forêt Maudite de la Chèvre Noire. Avec mes frères et maîtres, nous poursuivons notre combat contre les Horlas et les adorateurs de Shub'Niggurath. Et par le passé, j'ai aussi à combattre les Coelacanthes. Là, j'ai fait la connaissance de la Magicienne. Et derrière elle, se cachent le Patient 13 et le Joueur. Leurs intentions sont floues mais malgré les apparences ils ne sont pas contre nous. Ils sont pour... l'Histoire. Pour l'heure, il me semble qu'un rituel dinvocation de Shub'Niggurath a permis à la Chèvre Noire de s'incarner sous une nouvelle forme. Et c'est celle-ci que nous allons combattre maintenant. Ai-je raison, Quantus ? »
« Tu as raison, mon frère et maître. Nous sommes bien sortis, Santos et moi, d'un cauchemar ourdi par les Coelacanthes en pleine cérémonie en l'honneur de la Chèvre Noire. Le Horla qui présidait ce rituel a parlé d'un Titan. Le Titan Millevaux. Ce sera certainement là notre plus grande épreuve en l'honneur de Notre Seigneur. Mais, et toi ODD, comment t'est-tu retrouvé ici ? »
« Je, j'étais sous l'emprise de ce que je croyais être un bel esprit mais qui n'était peut-être qu'un horrible Horla. Par goût du défi je me suis introduit dans cette Cité Volante en quête, pour ma belle, de celui qu'elle nomme NoAnde. Mais tout n'a été que de mal en pis. J'ai été capturé, me suis enfui, ai combattu un homme à la tête de cochon, ai vu ma belle m'abandonner et suis maintenant accompagné de ce Lwa dont je suis certain maintenant qu'il s'agit d'un bon esprit. Mais, et toi Spike, tu semblais connaître cette sorcière ? »
« Oh oui je la connais. Ou plutôt, je la connaissais. Nuancia était mon amie, mon alliée dans notre combat contre les monstres. Souhaitant se reposer quelques temps, je l'avais laissée au sein d'une petite communauté baptisée Récif. Mais quand je suis revenu la trouver, elle avait disparu. C'est grâce à mon chat, Herbodoudiab, que j'ai pu retrouver sa trace jusqu'à la Cité Volante. Il l'avait vue dans ses rêves. Mais elle était entourée d'une lueur malfaisante. Je le croyais en danger mais je n'avais pas compris qu'elle était devenue le danger. Je crains fort qu'aujourd'hui mon amie ne soit plus. Alors, ce sera sans remords que j'userai de tous les moyens pour mettre fin à cette horreur qu'elle a déclenché. Mais, et toi Lucius, tu dis connaître des secrets. Quels sont-ils ? »
« J'ai été initié aux secrets des Dieux Anciens. J'ai lu certains ouvrages et j'ai vu le dénommé NoAnde pratiquer sa magie contre nature. C'est même pire que ça. Cet être n'est pas tant contre la nature que contre la Réalité ! Il la tord, la déchire et en use à sa convenance. Grâce à l'Opium Jaune notamment, je peux moi aussi produire certains de ces effets. Mais j'ai aussi en ma possession le De Vermiis Mysteriis, ce Livre Maudit qui leur est à tous si précieux. Là, il y a des secrets concernant les Dieux Anciens, leurs buts, leurs points forts mais aussi leurs points faibles. »

Nous avions encore beaucoup de choses à apprendre les uns des autres. Mais dehors, le combat faisait rage. Et plus j'y prêtai attention, plus je comprenais qu'il ne s'agissait pas de la simple lutte des Cathares contre leurs assiégeants. Nous devions nous attendre à ne pas reconnaître ce que nous allions voir en sortant de cette cabane. Ni Lucius ni moi n'étions plus à Montségur. Et les autres n'étaient plus dans leur Cité Volante. Nous n'étions ni sur Terre ni à Millevaux. Nous étions... Face au Titan !


Mais que savions-nous de ce Titan Millevaux, si ce n'est qu'il s'agissait d'une sorte d'avatar de Shub'Niggurath ? Les hypothèses allaient bon train. Santos, Quantus et moi-même avions tendance à considérer les Horlas et les Coelacanthes comme ce qui pourrait être le système immunitaire de ce Titan. Nous les imaginions déjà déchaînés et parcourant le Titan à sa surface et à l'intérieur de lui-même. Et je pensais aussi que les Coelacanthes, dans cette optique, devaient œuvrer au niveau de la psyché du monstre. En réalité, nous n'en savions rien...
« Mais comment en savez-vous autant sur ces Coelacanthes ? Je crois n'en avoir jamais entendu parler »
J'expliquai alors à Spike que nous, les frères et maîtres Exorcistes, avions été appelé à la rescousse pour aider une communauté dont le village était assiégé par les Coelacanthes. C'est alors que je fus désigné pour quitter le village afin de quêter de l'aide auprès de la Magicienne. J'ai alors entrepris un long voyage à travers Millevaux, les Forêts Limbiques et les cauchemars des Coelacanthes. Ainsi, j'ai appris l'existence d'autres mondes et d'êtres étranges comme Demian Hesse, la Patient 13 et le Joueur. Pour ces derniers, l'existence d'autres mondes n'a rien d'étrange. Ils y voyagent avec aisance en usant de portes oniriques et d'avatars sans cesses différents. Le Joueur, par exemple, peut entrer dans ta tête et partager ses pensées avec toi. Il peut te faire voyager entre les mondes et te donner les connaissances dont tu as besoin pour vaincre tes ennemis.

Spike, quant à lui, ne savait pas trop quoi ajouter. Aussi, il s'approcha de l'entrée de la cabane et se borna à décrire ce qu'il vit. Au milieu d'un désert de rocaille s'élevait le Titan Millevaux, la Forêt Verticale. Un être aux proportions gigantesques, démesurées. Littéralement, il s'agissait d'un monde forestier dressé sur deux jambes titanesques. Et quelque part, autour de cet être, la Cité Volante devait graviter tel un simple moustique.
« Et la vois-tu, la Cité Volante ? Penses-tu que nous pourrions la rejoindre ? »
Ainsi avait parlé Santos. Mais Spike ne voyait rien. Le Titan était bien trop énorme pour que la Cité Volante soit visible. Il espérait surtout qu'elle n'avait pas été détruite avec l'apparition du Titan. Cette chose était si énorme qu'elle aurait très bien pu réduire la Cité Volante en ruine sans même s'en rendre compte.

La voix plus posée que celle de Santos, Quantus prit la parole.
« Je crois savoir qu'il y avait un trésor à Montségur, à l'époque du siège. Si le Titan Millevaux est né des ruines de la forteresse, peut-on penser que ce trésor est en lui ? Et quelle serait sa nature ? Et si ce trésor était... un point faible ? »
Ces derniers mots attirèrent l'attention de Lucius qui confirma la rumeur concernant un trésor. Mais, dans son esprit, il n'était question que d'or et d'argent. Pour autant, aux vues de ses expériences ésotériques, il en était venu à penser que la connaissance constituait également un trésor. Aussi, peut-être que le trésor en question n'était rien d'autres que les ouvrages collectionnés par les serviteurs des Anciens. Et il était vrai que ceux-ci pouvaient renfermer des informations quant aux points faibles de Shub'Niggurath.
« Mais dis-moi, Quantus, comment pourrait-on s'y prendre pour accéder à ce trésor ? Je n'ai avec moi que le De Vermiis Mysteriis or il concerne surtout Nyarlathotep. Mais il contient néanmoins des sorts permettant d'invoquer un Enfant de la Chèvre Noir ou même de contacter Yg. Le Dieu du Peuple Serpent pourrait peut-être nous aider ? »
Je vis mon frère et maître faire la moue. Je partageais ses pensées. Recourir à la magie des Anciens, même pour les combattre, me paraissait être un risque à ne courir qu'en ultime recours. Mais, j'avais une petite idée de ce à quo il pensait et cela ne me semblait pas moins risqué, ou à peine...
« Avant d'en arriver, reprit-il calmement, peut-être que nous pouvons explorer d'autres chemins. Non moins dangereux, certes, mais que nous connaissons mieux, notamment car nous venons de les emprunter Santos et moi. Je pense au monde cauchemardesque des Coelacanthes. Par là aussi nous pouvons attendre le Titan Millevaux. »

Lucius enchaîna, fébrile. Selon lui, il était possible que le Titan lui-même soit une porte vers d'autres monde. Et par conséquent, son cœur devait forcément être accessible par d'autres mondes également. Venant de la Cité Volante, initié par NoAnde et ayant atterri à Montségur par des moyens occultes, ces notions lui étaient rapidement devenues familières. Il semblait réfléchir à toute vitesse et chercher un moyen de pénétrer le cœur du Titan. Oui, c'était son idée. Si le Titan était une porte menant à d'autres mondes, la réciproque était vrai. Nous devions pouvoir atteindre le cœur du Titan en passant par un autre monde. Mais lequel ? Celui des Coelacanthes ? Le monde du cauchemar ou... celui du Rêve. Je me rappelais alors les Forêts Limbiques puis, très étrangement, nous nous tournâmes tous vers ODD et l'esprit qui flottait au dessus de son épaule. Qu'avaient-ils à nous dire tous les deux ?

ODD et le Lwa, car cet esprit luminescent était bien un Lwa, parlaient en même temps, d'une même voix se faisant écho, et nous invitaient à nous interroger quant aux origines du Titan Millevaux. Nous savions tous que le Titan était la conséquence d'une double invocation de Shub'Niggurath qui s'était déroulé à la fois à Montségur et dans la Cité Volante. Mais ODD et le Lwa nous interrogèrent sur ce qu'ils nommaient le « vecteur ». Et alors que je me creusais la tête pour comprendre de quoi ils parlaient, j'eus une sensation étrange. Je rappelais alors avoir mangé le... Cruel Centipède, celui que je croyais alors être l'un des cavaliers de l'Apocalypse. Or, je ne sentais plus sa présence en moi. J'en fis part au Lwa qui sembla satisfait. Alors, Lucius poussa un petit cri. Il nous expliqua avoir été également exposé au Cruel Centipède mais il ne l'avait plus. C'est lui qui lui avait permis de survivre à son voyage jusqu'à Montségur. Mais il avait disparu. Il l'avait... perdu. Le Cruel Centipède était-il la clé de tout cela ? ODD n'en savait rien. Mais il savait qu'il était le meilleur pour entrer et sortir de n'importe où. Et s'il fallait renter à l'intérieur de ce Titan, il se faisait fort d'y parvenir.


Nous étions toujours dans notre cabane. Nous n'avions osé jeté que quelques coups d’œil furtifs à l'extérieur et n'avions finalement pas vu grand chose. Je crois qu'il était clair pour tout le monde que les mondes que nous avions connus, qu'il s'agisse de Millevaux, de Montségur ou des cauchemars des Coelacanthes, n'existaient plus. Ou, en tous cas, ce n'était dans aucun de ces mondes qu'évoluait le Titan Millevaux. D'une certaine façon, le Millevaux que nous connaissions n'existait plus puisqu'il était maintenant devenu le Titan. Et le monde de Montségur ? Il ne pouvait avoir survécu à l'apparition du Titan Millevaux. Quel était donc ce nouveau monde ?
Il faudrait bien que nous sortions à un moment ou à un autre. Aussi, avant peut-être de réaliser que je me précipitais peut-être vers une mort horrible et avant que quiconque et encore moins ma propre raison ne m'en dissuade, je fonçai vers la porte de la cabane et mis le pied dehors.
Et je ne vis qu'un vaste désert de rocailles et de poussières. Il n'y avait nul végétation, nul trace de nuage dans le ciel. En fait, tout la verdure était rassemblée dans le Titan Millevaux dont la silhouette colossale se dressait au loin. Parle jeu d'une étrange perspective et de ses dimensions inimaginables, le Titan pourtant si loin semblait pourtant si proche. Le fixant, je voyais aussi que les seuls nuages qu'il y avait dans le ciel gravitaient autour de lui. J'entendais, par moment, résonner le tonnerre. L'eau, la végétation, le Titan Millevaux était finalement constitué de tout ce qui rendait la vie possible. Lui, la mort en marche, était finalement la vie. Il avait aspiré la vie de deux mondes pour redevenir un monde abritant la vie, pour donner la vie. Mais à quoi ? À des nouveaux Horlas ? À de nouveaux Coelacanthes ? À de nouveaux monstres et cauchemars. Quelles horreurs ce nouvel avatar de Shub'Nigurrath allait-il engendrer ?
« Le Cruel Centipède est une maladie... »
« Qu'as-tu dis ? Qu'est-ce que cela signifie? » me demanda Lucius alors que je n'avais même pas conscience d'avoir parlé.
Je me retournais vers lui et les autres.
« Le Cruel Centipède est une sorte de maladie. Il est une pestilence qui se propage et propage Millevaux sous diverses formes. Cette forêt, ce mal, est protéiforme. Il ne disparaîtra jamais. Il changera de forme. Il lutte pour sa vie. Il est une forme de vie prête à tout. Millevaux, par le vecteur du Cruel Centipède, est une incarnation de la Pulsion de Vie dans ce qu'elle a de plus primal. Elle ne vise qu'à sa survie et son expansion, quel qu'en soit le prix. C'est aussi pour ça qu'on appelle Shub'Niggurath la Mauvaise Mère, non ? Elle engendre la vie, elle se perpétue. Mais comment et à quel prix ?

Mes mots semblaient trouver un écho chez Lucius qui s'approcha de la porte et, me bousculant sans ménagement, passa la tête hors de la cabane.
« Ce monde aurait pu être beau. Mais le Titan en a aspiré toute la vie. Ou presque ! Qu'est-ce que c'est là-bas ? Regardes, Corso ! De la fumée ! On dirait des véhicules à vapeur comme ceux qu'on trouve dans la Cité Volante ? Je ne parviens pas à voir s'ils fuient le Titan ou tente de s'en approcher. S'en approcher serait une folie à moins que... »
« A moins que quoi ? » trancha ODD.
« A moins qu'ils n'aient un plan et ne tentent de gagner le Titan. Peut-être savent-ils quelque chose eux aussi sur ce trésor qu'abriterait le Titan ? Peut-être sont-ce des citoyens de la Cité Volante tentant de sauver les leurs ? Qui sait ? Nous ne sommes peut-être pas les seuls à vouloir gagner ce Titan ? »

ODD à son tour s'approcha de la porte. Nous lui fîmes de la place. Par dessus son épaule, le Lwa passa la tête et sourit. Là où nous ne voyons que ruine, ils voyaient de l'espoir. Tous les deux semblaient confiants en ce monde pourtant dévastés par le Titan. Et pourquoi ?
« Regardez ! Ce monde n'est pas un désert. Il est habité. Ces gens ne sont pas des rescapés de la Cité Volante. Ce sont les habitants de ce monde. Pour nous, seuls quelques instants se sont écoulés. Mais pour eux, ce sont des éons ! Ils ont toujours vécu à l'ombre du Titan Millevaux. Ils le connaissent. Ils le connaissent bien. Et surtout, ils combattent les Horlas. Ils suivent la voie des Lwas. Ils ne sont pas... Horlas-Lwas ! Là est véritable Pulsion de Vie. Il ne s'agit pas, comme le fait la Chèvre Noire, de voler la vie des autres pour donner naissance à de nouvelles formes corrompues. Non ! Ces hommes et ces femmes, sont nés dans un désert de rocailles à l'ombre d'un Titan malfaisant et pourtant, ils sont là ! Depuis des éons ! Depuis toujours ! Ils ont réussi à vivre. Ils combattent le Titan animé de l'espoir que leur donne la Pulsion de Vie. Ce monde est merveilleux, vous ne trouvez pas ? »
« Tu dois avoir raison mais... comment nous en assurer ? Comment être certains que ce sont des alliés et qu'ils vont nous aider ? Et déjà, comment être certain qu'ils ne vont pas se faire écrabouiller par le Titan ? »
« Santos, tu devrais être plus optimiste. Quand je te dis que ces gens suivent la voix et la voie des Lwas, je sais de quoi je parle »
Alors, l'esprit éthéré se retourna vers mon frère et maître exorciste et je crus voir sur son visage l'esquisse d'un sourire bienveillant.

Quantus, alors, s'approcha à son tour de la porte. Il secoua la tête et souffla fort par le nez.
« ODD, je ne veux être un oiseau de mauvaise augure mais... regardes bien. Qu'est-ce là ? Qui sont ces troupes descendant des flancs et des cuisses du Titan ? Ce ne sont pas des Horlas mais bien des hommes. Quelles créatures chevauchent-ils ? Quel horribles mutants ! Et sur leur banière, que lis-tu ? Qui sont ces Titanides ? Un peuple nouveau habite ce désert mais un peuple nouveau semble habité aussi Millevaux, tout inféodé à la Chèvre Noire et prêt à tout pour la défendre.
Spike était resté dans l'ombre. D'une voix fébrile, il demanda à Quantus d'en dire plus sur ce qu'il voyait. Qu'étaient donc ces Titanides ?
« Spike, je crains fort que ces Titanides soient aussi dangereux que des Horlas. Ils n'ont fait qu'une bouchée de ces hommes sur leurs machines mécaniques. Leurs animaux horribles les ont déchirés de leurs crocs et griffes. Et les survivants... Veux-tu vraiment le savoir ? Par contre, mes amis, l'heure ne me paraît plus aux paroles car... on dirait bien qu'ils s'approchent de nous !

Spike fit finalement un pas vers la porte. Pour autant, il ne regarda pas à l'extérieur.
« ODD et le Lwa ont raison. Gardons espoir. Et pour autant, continuons de réfléchir. Nous savons que ce monde n'est plus que rocailles hantées par Millevaux qui en aspirent la vie. Pourtant, il y a toujours des hommes et des femmes suivant les Lwas. Cela doit donc signifier qu'ils doivent savoir comment voyager dans le monde des Rêves. »
« Et qu'est-ce qui te permet d'affirmer ça ? »
« C'est comme ça que le Lépreux m'a conduit jusqu'à vous. Quand bien même il s'agit d'un cauchemar, c'est par une sorte de rêve que toi et Santos nous avaient rejoint pour assiter à cette cérémonie. Et si c'était par le rêve que nous pourrons contacter ces gens ? ODD, peut-être que ton Lwa pourrait nous y aider ? »


Tous les regards étaient tournés vers moi, Tad Edes Corso. Manifestement, j'étais celui qui avait la plus grande expérience du combat contre les Horlas et les Cœlacanthes. Et je devais être le plus familier avec ces notions d'autres mondes. Je compris alors que tous attendaient de moi un plan. Mais en avais-je vraiment un ? Je murmurais, plus pour moi-même que pour les autres.
« Un plan... Nous n'atteindrons le cœur du Titan qu'en empruntant les voies du Rêve. Si je cède aux cauchemars, les Coelacanthes m'ouvriront malgré eux une porte vers Millevaux. »
Puis, je vis le regard de ODD qui fixait mon épée.
« Elle ? C'est une épée démoniaque ramenée d'un de mes voyages à travers les Forêts Limbiques. J'apprécie son tranchant mais surtout ses révélations. Le démon qui l'habite est avare de mots et souvent ne me parle que par images. Mais je sens qu'il n'est pas mon ennemi. Il a toujours été honnête avec moi. Cela fait longtemps que je ne l'ai pas sollicité. Peut-être a-t-il quelque chose à nous dire ? »
Je m'emparais alors de la lame. Le démon savait-il comment venir à bout du Titan sans s'exposer aux Coelacanthes, sans passer par le cauchemar ? J'eus alors une sensation étrange. C'était un peu comme si le démon n'attendait que ça, que d'être appelé. Il avait des choses à dire mais semblait ne pas osé prendre la parole sans y avoir été inviter. Alors comme, il connaissait un moyen de venir à bout du Titan ?
« Pour anéantir le Titan sans recourir à la magie, il faut exploiter ses faiblesses. La Mauvaise Mère chérit ses enfants et ne tolérera pas qu'on leur fasse du mal. Trouvez le ! »
Je transmis ces mots à mes compagnons sans vraiment les comprendre. J'espérai qu'ils feraient sens pour eux. Comment trouver un enfant de Shub'Niggurath sans recourir à la magie pour invoquer un de ses sombres rejetons ? Je me tournai alors vers Lucius.

Lucius secoua la tête. Il ne voyait pas comment procéder sans recourir à la magie, ni aux connaissances occultes. Seul un rituel complexe pouvait permettre d'invoquer et contrôler un rejeton de Shub'Niggurath. Il garda le silence un moment puis se mit à réfléchir à haute voix.
« D'une certaine façon, NoAnde est un enfant de Shub'Niggurath. Si on le retrouvait... Mais pas seulement, il y a aussi le Cruel Centipède. Sa relation avec la Chèvre Noire est complexe. Il est le vecteur ayant donné naissance au Titan Millevaux mais sans Millevaux, il n'y aurait jamais de Cruel Centipède, je me trompe ? En ce sens, le Cruel Centipède est un enfant de Millevaux. Nous l'avons eu en notre possession, Corso. Il y en a plusieurs. Si nous le retrouvons ou en trouvons un autre...
« ODD, penses-tu que ton Lwa pourrait nous dire où trouver un Cruel Centipède ? »

Le Lwa sourit. Il se tourna vers ODD et, pour la première fois, traversa sa nuque de sa main. La tête de ODD se mit alors à bouger bizarrement, puis il se mit à parler.
« Le Cruel Centipède est la maladie, la corruption. Il est une forme de vie en expansion, un parasite. Il peut prendre n'importe quelle forme tant qu'il respecte ce principe de prédation, expansion et corruption. Une forme du Cruel Centipède est... un jeu. Un jeu de rôle. Créez un jeu. Créez des personnages. Laissez-vous corrompre, transformer par ce jeu millevalien. Créez un monde et ses règles. Créez un Cruel Centipède. Soyez Créateurs ! Soyez Joueurs ! »
Les mots s'accéléraient dans la bouche de ODD qui ne parvenait plus à suivre le rythme. Alors, le Lwa se tut. ODD sembla reprendre ses esprits. Il fouilla dans sa poche et en sortit une paire de dés à 6 faces qu'il tendit à Spike.
« Je te sens le plus joueur de tous nos compagnons. As-tu une idée de ce à quoi nous pourrions jouer ? »

Spike était pris de cours. Il cherchait ses mots. Tout en faisant jouer les dés entre ses doigts, il réfléchissait à haute voix. Selon lui, tout jeu possédait des règles. Il faudrait donc commencer par les écrire. Ensuite, s'il comprenait bien les mots du Lwa, tout jeu de rôle avait pour cadre un univers précis. Il faudrait le créer aussi. Ainsi que les personnages qui en seront les héros.
« Nous sommes face à un Titan. Appelons ce jeu « Face au Titan ». Qu'en dîtes-vous ? Il nous faut des règles simples pour lesquelles deux dés à six faces suffisent. Nous n'avons pas grand chose pour écrire ni prendre des notes. Notre système de jeu doit être plutôt narratif je pense. Et nous devons pouvoir nous passer de fiche de personnage. Je ne sais pas trop... Et vous, les Exorcistes, vous n'avez encore rien dit... »

Quantus et Santos écoutaient silence. Ils n'étaient vraiment pas à l'aise avec ces considérations mais ne voyaient pas vraiment comment faire autrement que de se prêter à ce jeu.
« Soyons simples et pratiques, dit Quantus. Notre jeu aura pour seul finalité de vaincre le Titan. Aussi, ses différentes étapes auront pour but de présenter ses forces et faiblesse ainsi que nos propres ressources. Ainsi, nous pourrons ensemble décider de la marche à suivre. Je propose que nous commencions notre jeu dans une cabane comme celle-ci. Au début, nos personnages ne sauront rien du monde dans lequel ils évoluent. Ils devront apprendre et réfléchir ensemble pour trouver le meilleur moyen de vaincre le Titan. Et euh, je ne sais pas si c'est de la triche mais... Peut-être aussi que nous pourrions en profiter pour placer dans ce monde quelques éléments qui pourraient nous être utiles ? Nous pourrions peut-être améliorer cette technologie dont semblent disposer les habitant de ce monde ? »

Armés d'une paire de dés, de quelques feuilles de papier, de crayons et de notre imagination, nous, la 13ème Compagnie, étions maintenant aux commandes de notre propre Cruel Centipède. Nous étions prêts à faire face au Titan !


Alors, nous quittâmes notre cabane. Moi, Tad Edes Corso, l'ange plus ou moins déchu, armé de mon épée démoniaque, de mon marteau de guerre et porteur de cet étrange pouvoir consistant à écrire le futur dans mes rêve. Oui, j'avais écrit notre victoire. Je ne craignais donc pas tant notre défaite que le prix de notre victoire car celui-là m'était inconnu...
Lucius Salinger se tenait à ma droite. Autrefois mécanicien chargé de la maintenance des moteur de la Cité Volante. Aujourd'hui, initié aux secrets des Dieux Anciens par l'un de leurs plus abominable serviteurs, NoAnde !
Venaient ensuite Spike et ODD. Le chasseur de monstres avait été guidé jusqu'à nous par son chat rêveur et ODD, le roi des monte-en-l'air, était l'objet des esprits.
Mes frères et maîtres Exorcistes, enfin, Quantus et Santos, aussi prompt au combat à l'épée qu'au combat spirituel contre les démons.
Nous avions décidé, autant que possible, de ne pas user de magie. Nous comptions notamment sur Lucius pour nous faire part de ses connaissances concernant les Anciens mais aussi de ses connaissances techniques pour utiliser autant que possible la technologie développée par les habitants de ce monde ravagé par le Titan Millevaux. S'il y avait une faille dans la cuirasse du Titan, ODD la trouverait. Ensuite, une fois à l'intérieur, ce serait à nous autres de combattre les Horlas et gagner le cœur du Titan afin de le détruire.

Je prends mon marteau dans ma main droite et l'épée démoniaque dans la gauche. Je déploies les langues ailes d'Edes et m'envole. Je compte effectuer un vol de reconnaissance, faire le tour du Titan. Je veux en savoir plus sur les positions tenues par les Horlas et ces Titanides que nous avons vu.
J'ai vu notre victoire mais je n'en connaissais pas le prix.
Alors que j'approche, le Titan Millevaux se tourne vers moi. Il se campe sur ses jambes et se penche dans ma direction. Je ne suis qu'une mouche comparé à lui mais il m'a vu. Il pousse un hurlement terrible qui me glace, littéralement. Son souffle me congèle sur place et je tombe comme une pierre... et je me fracasse au sol en mille morceaux.
J'ai vu notre victoire et maintenant j'en connais le prix !

Le Titan hurle et frappe du pied, provoquant des secousses dignes de Shudde M'ell.
Lucius tremble mais se reprend. Il se rappelle les mots de Corso et demeure certain de leur victoire. Aussi, respectant leur vœux de ne pas user de magie, il se rue vers le Titan, prenant soin de se diriger vers un des véhicules abandonnés par le petit groupe de survivants réduit à néant un peu plus tôt par la Forêt Verticale. Comme prévu par le jeu, ce véhicule est mieux équipé qu'à l'origine. Non seulement il est en parfait état de marche mais il est en plus dôté de toute une batterie d'armes et de gadgets qui les aideront à approcher le monstre.

Les deux exorcistes prennent place à bord. Les commandes des armes sont intuitives. Elles ont été conçu à cette fin lors de la création du jeu. Aussi, alors que Lucius roule à toute vitesse vers le Titan, ils tirent des torrents de flammes sur les Titanides qui se pressent à leur rencontre.
À bord de l'engin, Spike et ODD attendent leur heure. Mais ODD ne se sent pas bien. Il paraît perturbé. Spike l'appelle mais il ne répond pas. Spike en appelle alors au Lwa qui l'accompagne. Ce dernier explique qu'ODD est victime d'un des maléfices du Titan Millevaux. Comme tous ses habitants, il commence à perdre la mémoire. Alors, Spike saisit le bras du voleur et, à l'aide de sa dague, grave ces mots sur son avant-bras. « Je m'appelle ODD ». Ce dernier, lisant cette phrase, se reprend et lui sourit. Spike lui sourit également. Il se penche vers lui et lui glisse quelques mots qui lui arrache un éclat de rire. Concentrés sur leur tâche, les Exorcistes ne se rendent compte de rien mais Lucius ne peut s'empêcher de jeter un coup d’œil rapide dans leur direction. Il aperçoit le Lwa voletait en rond dans l'habitacle.

Le terrain est accidenté mais Lucius se révèle un bon pilote. Il esquive autant que possible les Titanides. Son véhicule est bien plus rapide que leurs montures monstrueuses. Ainsi, il s'approche encore un peu plus du Titan.
De leur côtés, les Exorcistes concentrent maintenant leurs tirs sur les jambes du Titan. Ils espèrent ainsi l'affaiblir. Mais la chaleur dégagée devient vite insoutenable et ils craignent de manquer de carburant. Aussi, devant l'absence de réaction du monstre. Ils stoppent leurs tirs mais restent vigilants.
Spike fait l'inventaire de ses armes. Dagues en tout genre, arbalètes. Il se sent prêt à en découdre une fois qu'il aura mis pied dans le Titan. ODD, quant à lui, envisage déjà différents moyens de s'introduire dans le cœur du Titan. Il est confiant dans l'aide du Lwa et sait qu'une fois à l'intérieur Spike saura faire face à toute menace.

Le Titan gronde. Le long de ses bras courent des hordes de Horlas chargés d’Égrégore. L'air crépitent de magie corrompue. Lucius braque et contre-braque à plusieurs reprises esquivant les attaques des Horlas. Les Exorcistes ont repris leurs tirs. Et alors, le Lwa fait son apparition aux côté de Lucius et lui glisse à l'oreille :
« Le Jeu de Rôle est un Cut-Up... »
Ces mots sonnent étrangement. Lucius, sans relâcher sa concentration sur la route, réfléchit. Certes, ils ont décidé de ne pas user de magie mais... le Cut-Up, est-ce de la magie ? Non ! Il ne sait pas d'où lui viennent ces pensées mais il sait que leCut-Up est avant tout un genre littéraire. Et aussi une façon de pratiquer le jeu de rôle. Et là, tout s'éclaire. Le Cut-Up est une règle du jeu, pas de la magie. Ils peuvent y recourir sans risque de trahir leur vœux de ne pas utiliser la magie corrompue des Anciens.
Puis, le Lwa lui murmure un nouveau mot :
« Batro... »
Bien sûr, là, Lucius comprend tout. À travers le Lwa, c'est celui que Corso appelait le Joueur qui lui parle. Batro est un auteur de jeu de rôle dans la réalité du Joueur. Et il est l'auteur d'un jeu appelé les Exorcistes. Dans ce jeu, les personnages ont aussi se pouvoir d'utiliser des mots pour altérer la réalité. Certes cela n'est pas sans influence sur leur chemin de croix mais... ils peuvent le faire. Ainsi Quantus et Santos doivent forcément être capables de Cut-Up. Et lui aussi d'ailleurs. Il a appris à le faire grâce à NoAnde. Maintenant, il sait qu'il n'a plus besoin d'Opium jaune pour cela.

ODD avait vu le Lwa s'approcher de Lucius et, l'air de rien, écoutait ce qu'ils se disaient. Il tiqua en entendant ce nom de « Batro ». Il était certain de ne l'avoir jamais entendu mais ce lui disait pourtant quelque chose. Il s'approcha et écouta ce que Lucius et le Lwa se racontaient au sujet du jeu de rôle comme Cut-Up. Il sourit quand il comprit qu'il y avait dans ce point de règle le meilleur des moyens de pénétrer le cœur du Titan. Laissant l'esprit et le pilote deviser netre eux, il rejoint Spike et lui expliqua son plan.
Puisqu'ils étaient dans un jeu, ils devaient en suivre les règles. Or, les règles des jeux de Batro utilisaient le Cut-Up. Ils leur suffisaient d'en faire autant et altérer la réalité autour d'eux sous l'influence de « mots-clés ». Spike était circonspect. ODD allait lui faire une démonstration.
Alors, le Joueur s'empara de son paquet de cartes Muses & Oracles. Il en sait une et lit le mot sous son pouce. « Jumeau ». ODD sourit et déclare à tout le monde.
« Mon frère jumeau est à Millevaux. Il va nous aider à entrer ! »
Spike le dévisage et ODD lui dit :
« A ton tour. Pioches une carte... »

« Commanditaire... »
Pas facile, se dit Spike. Surtout que de commanditaire ils n'en avaient point.
« Fais marcher ton imagination, l'encourage ODD.
« Commanditaire... Commande... Terre. Commandes la Terre ! Je commande la Terre, hurla Spike. »

Et sous eux, la terre se mit à trembler et à s'élever en une improbable passerelle en direction du Titan. Alors que la Forêt Verticale se rapprochait, Lucius se sentait attiré, guidé par une lueur, un feu. Et alors qu'ils allaient toucher le sol de la Forêt, à côté de ce phare improvisé, Lucius reconnu ODD. Ou plutôt, son portrait craché, son jumeau, EVEN.
Mais la joie des retrouvailles entre les deux frères fut plus que brève car déjà des troupes de Millevaliens en armes, adorateurs de la Chèvre Noire, se précipitaient vers eux en hurlant.

Les Exorcistes s'étaient remis à tirer et des torrents de laves coulaient en direction des serviteurs de Shub'Nigurrath. Mais pour une douzaine qui brûlaient, douze autres sortaient des bois. Comment gagner le cœur du Titan.
ODD eut alors une idée et se tourna vers son frère. Chacun allait tirer une carte et ils combineraient les effets de leurs mots-clés.
« Langue », « Détection ».
Les deux frères se regardent, vaguement dégoûtés à l'idée de ce qu'ils s'apprêtent à faire.
Alors qu'un nouvel opposant fait son apparition, ils se jettent hors du véhicule et se mettent à lécher les arbres. Et, comme souhaité bien qu’improbable, ces derniers révèlent une piste. Aussi grotesque que ce soit, c'est en léchant les arbres et en reconnaissant la saveur des maléfices de Shub'Niggurath – le goût de l’Égrégore ? – qu'ils parviendront jusqu'à son cœur.

Lucius, quant à lui, voyant arriver cet homme en arme et revêtu d'une lourde cuirasse, oriente le véhicule dans sa direction et fonce sur lui. Entre la force de l'impact et le brûlant des armes des armes des Exorcistes, celui-ci se retrouvent rapidement hors-combat, semant la panique parmi les autres cultistes.

Bravant les flammes et les derniers tirs d'arbalètes et jets de lances, Spike se rue sur le cadavre tout en tirant une carte.
« Bas-relief »
Et à travers les flammes, il parvient à discerner quelques gravures sur l'armure et reconnaît une représentation du Cruel Centipède. Sur le coup, il ne comprend pas ce que cela signifie puis se rappelle que le Cruel Centipède n'est pas qu'un vecteur de corruption. Il est aussi un remède. Aussi, sans parvenir à échapper à de terribles brûlures, il débarrasse le chevalier de son armure. Dessous, l'être qui la portait a une tête de... porc ?!!
« Franky ! » cria alors Lucius.
« Plus tard ! » répond-il à Spike qui l'interroge du regard.

Alors, malgré la chaleur, Spike enfile cette armure. Et après que les Exorcistes aient mis en fuite les derniers serviteurs des Anciens, tous se mettent à suivre la piste dégagée par ODD et son frère.

A l'intérieur de l'armure, Spike souffre le martyre. Pour autant, il refuse de l'ôter. En effet, selon lui, les jumeaux vont les guider jusqu'au cœur du Titan Millevaux. Mais c'est parce qu'il porte cette armure que les gardiens de ce cœur le prendront pour un des leurs et le laisseront entrer. Et il veut qu'ils le voient arriver de loin.

La fin est proche. Ils le savent tous. L'espace d'un instant, ils ont envisagé de faire croire que le chevalier revenait avec des prisonniers. Mais cette ruse leur a paru très convenue. Non, que Spike entre seul était risqué mais peut-être, finalement, la meilleure chose à faire.
À mesure qu'ils avançait, le chasseur de monstres se disait qu'il lui avait semblé si peu probable que ce soit lui qui doive porter le coup fatal au Titan. Il pensait, comme eux tous, que ce serait le rôle de Corso. Puis, il s'était laissé aller à penser que Lucius romprait leur vœux et userait de magie, combattant le mal par le mal. Mais on dirait que ce serait lui. Ils approchaient et il regrettait qu'Herbodoudiab ne soit pas là.

Puis les jumeaux leur firent à tous de s'arrêter. Devant eux, à quelques centaines de mètres, s'élevait le cœur du Titan. Ou plutôt, la forteresse qui le protégeait. Paradoxalement dans ce décor forestier, bâtiment qui ressemblait à un phare était recouvert de coquillages. Mais pas de beaux coquillages aux reflets multicolores. Non, leurs formes avaient quelques choses de hideux et glacial. Il émanait d'eux et du bâtiment quelque chose de vorace, de carnassier. Spike avait le sentiment qu'il allait se faire dévorer par quelque chose de marin.
« Chtulhu? » hasarda Lucius.
L'initié malgré lui expliqua que dans le panthéon des Anciens Chtulhu était la divinité consacrée à la mer. Mais pas seulement. Il était aussi Celui Qui Rêve...

Et la porte s'ouvrit. Spike craignait de se faire dévorer par un cauchemar...

Sa ruse va-t-elle fonctionner ? Spike n'est plus sûr de rien. Aussi bien, cette porte va s'ouvrir sur une horde de Horlas et de Coelacanthes qui le dévoreront. Mais il n'en est rien. Il distingue bien plusieurs silhouettes se dessinant dans l'ombre mais elles ne montrent aucune hostilité à son égard. Au contraire même, elles l'invitent à entrer.
Les lieux baignent dans un brouillard épais. Spike est guidé dans les escaliers jusqu'à une chambre se situant plusieurs étages au-dessus de l'entrée. Il tente de rester maître de lui-même et de ne pas paraître trop insistant quand il pose son regard sur ceux qui l'accompagnent. Il reconnaît des physionomies humaines mais horriblement altérées sous l'influence de l’Égrégore. Il y a aussi de ces Horlas à sept têtes de serpent.
Une fois dans cette chambre aux murs ravagés par le gel et aux meubles vermoulus et rendus bancals par l'humidité, Spike distingue une silhouette dans le lit. L'espace d'un instant, il a cru qu'il s'agissait de son amie Nuancia. Mais non ! De sous les couvertures rapiécées émerge...
« Herbodoudiab ?! »
Oui, c'était bien son chat qui se réveillait là. Mais Spike vit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Herbodoudiab ne bougeait pas comme il avait l'habitude de le faire. Il grognait d'une manière étrange. Il se tourna et exposa celui de ses flancs déchiré par cette Bouche qui lui permettait de parler la langue des hommes. Mais là, il parlait la Langue Putride !
L'armure se mit alors à chauffer, à redevenir brûlante. Mais Spike vit que les chairs de son chat, ou plutôt de la chose qui avait pris possession de lui, fumaient également. Herbodoudiab devait payer le contrecoup de sa magie. Qui craquerait le premier ?
Spike et son chat se fixaient droit dans les yeux. Et Spike ne reconnaissait pas cette chose qui le faisait littéralement rôtir dans cette armure. Il posa alors un genou à terre. Mais toujours conscient, il se dit alors que l'armure n'avait peut-être pour fonction que de le faire entrer dans ce phare. Peut-être n'en avait-il plus besoin pour briser le cœur du Titan Millevaux. Aussi, il tenta de l'ôter. Contre toute attente et avant que quelques Horlas ou mutants aient le temps d'intervenir, Spike s'était dégagé de ces plaques de métal portées au rouge. Herbodoudiab en profita pour mettre fin à son sortilège. Lui non plus n'aurait peut-être pas pu tenir beaucoup plus longtemps.

« ...Briser le cœur du Titan... »

Spike se demanda quel être aimé du Titan Millevaux pourrait se détourner de lui et lui causer une peine telle qu'il renoncerait à la vie.
Millevaux, la Mauvaise Mère comme l'appelait souvent Herbodoudiab. La Chèvre Noire aime ses enfants. Ses enfants horribles. Les horribles mutants qui l'entourent en ce moment même. Quel plus grand drame pour une mère que de perdre ses enfants ? Mais comment éradiquer de la surface de la Forêt Verticale tous ses enfants corrompus par l'Egrégore ?

« Tire une carte... »

« Négligence »

Spike se demande ce qu'il a négligé. Ou ce que le Titan aurait pu négliger. Quel détail leur aurait échappé à tous. Et Spike se rappelle la Bouche défigurant le visage de Nuancia. La même que celle s'ouvrant sur le flanc d'Herbodoudiab. La même encore que sur cet étrange Grimoire trouvé par les Exorcistes. La Bouche... Avait-elle quelque chose à dire ? Ou plutôt, et s'il suffisait de la museler pour faire taire cette folie ? Spike sourit. Pas Herbodoudiab...

Des mots ! Tout cela n'était que des mots proférés par une Bouche folle qui devait maintenant se taire à jamais.
Spike se jeta sur le lit. Il se saisit d'un drap et s'en servi pour bâillonner Herbodoudiab qui n'eut pas le temps de réagir. Le chat feulait, grognait mais ne pouvait plus parler. Il se cabrait, tentait de griffer et mordre son compagnon mais Spike tenait bon. Autour d'eux, les Horlas et les mutants n'osaient pas bouger. Peut-être avaient-ils peur de blesser Herbodoudiab ?
Puis le gros chat cessa de se débattre. Il finit par se laisse retomber sur le vieux matelas moisi. Il respirait encore. Spike fit en sorte que cela cesse. Alors, il défit le bâillon et s'assura que la Bouche avait, elle aussi, rendu son dernier souffle.
Horlas et mutants étaient saisis d'effroi. L'espace d'un instant, Spike crut qu'ils allaient se jeter sur lui mais tous savaient qu'à présent tout était fini. Aussi, il s’écartèrent et le laissèrent quitter le phare. En descendant les marches, Spike se demandait si, en définitive, tout cela n'était pas un rêve.


Le Titan Millevaux est mort. Ou au moins, il a cessé de se mouvoir. Pour autant la Forêt Verticale se dresse toujours au milieu de ce désert de rocailles. Peut-être que ce phare était une porte vers un autre monde, un autre rêve. En réalité, nous n'en savons rien et notre confrérie d'Exorciste a aujourd'hui pour mission de s'assurer que personne ne le sache jamais. Nos frères et maîtres sillonnent la forêt et le désert, traquant ce qui restent de Horlas, mutants et Coelacanthes. Santos et moi sommes les gardiens du phare. Le cœur du Titan est une porte vers d'autres mondes et nous en sommes les gardiens.
Lucius, quant à lui, a décidé d'utiliser ses compétences en ingénierie et en occultisme au service de la communauté vivant dans le désert. Il répare les machines, en crée de nouvelles et use de ce qui reste d’Égrégore pour faire le bien, autant que possible. Il a aussi gardé de NoAnde ce goût pour les connaissances ésotériques et il lui arrive de faire de longs voyages en quête d'un Ouvrage ou d'une légende...
Spike est et reste un chasseur de monstre. Mais après avoir abattu le Titan Millevaux, il a décidé de s'en prendre à une nouvelle catégorie de monstre. Ce phare semblait consacré à celui qu'on nomme Chtulhu. S'il a pu défaire un avatar de Shub'Niggurath, il devrait bien réussir à en faire autant avec un avatar de Chtulhu...
ODD apprend à connaître son jumeau, EVEN. Tous deux sont guidés par le Lwa qui ne les quitte plus. Et tous ensemble, ils s'exercent à cette étrange magie du Cut-Up car ce ne sont pas de simples règles du jeu, c'est bien de la magie finalement...

Tel était donc le prix à payer. J'ai écrit le futur. J'ai écrit notre victoire. Le Titan Millevaux n'est plus... et moi non plus. Pour autant, je sais que l'esprit de Millevaux ne peut mourir. Il ne peut pas disparaître. Il y aura toujours un Millevaux tant qu'il y aura des Créateurs de jeux pour investir cet univers. Il y aura toujours un Millevaux tant qu'il y aura des Maîtres du jeu pour explorer cet univers, le déformer, le faire leur. Il y aura toujours un Millevaux tant qu'il y aura ne serait-ce qu'un seul Joueur, même solitaire. Sans Maître de Jeu ni même nécessairement de règles de du jeu.

Le Titan Millevaux n'est plus mais le Joueur est toujours là. Alors, Millevaux reviendra par l'intermédiaire du Cruel Centipède, et ce quel que sera sa forme ou son nom. Et si Millevaux revient, peut-être que moi aussi, Tad Edes Corso, je reviendrais.


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